Gonflés à bloc, les Verts relancent leur ouverture en vue des élections régionales

Le conseil national du parti écologiste a fêté samedi les résultats des listes d'Europe Ecologie et voté à l'unanimité la poursuite d'une ouverture à l'ensemble de la galaxie écolo, notamment dans la perspective des élections régionales. Un comité d'animation mêlant responsables des Verts et leaders associatifs continuera d'organiser la mobilisation. Gonflés à bloc, les Verts misent désormais sur une autonomie «quasi totale» vis-à-vis du PS. Avec l'espoir de s'imposer comme première force à gauche.

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La scène se passe sur le trottoir de la salle de la CFDT, ce samedi à Belleville, et pourrait résumer l'état d'esprit du Conseil national interrégional (Cnir) des Verts, réuni à Paris pour faire le bilan des élections européennes. Hilare et sur son nuage, la secrétaire nationale du parti écologiste, Cécile Duflot, mange une glace quand Yannick Jadot, l'ancien directeur des campagnes de Greenpeace devenu eurodéputé dimanche dernier, s'approche et lui demande d'en croquer:

«Tu vas voir comment les associatifs sont sympas et ce qu'ils vont en faire de ta glace», rigole-t-il d'un œil gourmand, avant d'engloutir un morceau à pleine dent façon espiègle. Et Duflot de rétorquer, dans un grand éclat de rire: «Et tu sais quoi? Je suis très heureuse que tu bouffes la moitié du gâteau.» Ambiance joviale de lendemains de victoire, dans une euphorie grisante qui nourrit les ambitions les plus folles.

La leader verte ne cache pas sa joie, dans un lieu symbolique de l'histoire du parti qu'elle dirige depuis trois ans: «C'est ici qu'on a connu les pires divisions du début des années 2000, et qu'on s'était réunis après la présidentielle de 2007 (1,6%). Avant, je rentrais dans cette salle à reculons.»

Désormais, c'est à un Cnir rassemblé et gonflé à bloc que Duflot a fait voter à l'unanimité une motion appelant à la poursuite du processus d'ouverture des Verts, dans la lignée des listes d'Europe Ecologie, grandes gagnantes du scrutin europarlementaire (16,2%, au coude-à-coude avec le PS).

Durant tout l'après-midi, les responsables régionaux du mouvement écologiste ont fait la fête à leurs élus, ovationnant à l'envi chaque intervention. Séduite par l'ouverture de son appareil, la base s'est félicitée de l'élargissement de la sphère politique de l'écologie. Nombreux furent ainsi les témoignages encourageants d'expériences militantes locales.

L'idylle est au beau fixe entre les Verts et leurs nouveaux amis associatifs ou de la "société civile" qui ont décidé de franchir le cap de l'engagement politique. Journaliste à Alternatives économiques et nouvel eurodéputé Pascal Canfin, a ainsi de son côté raconté à la tribune son «plaisir de voir les Verts du XIXe arrondissement de Paris confier à des non-adhérents les clés du camion. Enfin, du camion bio. Bref, les clés de la charrue…».

Seul moment de flottement venu troubler un unanimisme déstabilisant pour qui conservait le souvenir des querelles du passé, quelques prises de paroles demandant davantage de démocratie dans les investitures. Et quelques amendements (notamment du député Yves Cochet qui n'a pas renoncé à la bougonnerie minoritaire), finalement retirés. Après 25 ans de vie politique chaotique et rythmée par les fameux «statuts écrits par des libertaires et maniés par des anciens trotskystes», selon la formule consacrée dans l'actuelle direction rajeunie, les Verts s'engagent sur la voie de l'efficacité et du pragmatisme électoralistes.

Invités et applaudis à tout rompre, les "associatifs" d'Europe Ecologie ont fait part de leur vision de la suite des événements. Une vision basée sur la souplesse pour la gestion et sur l'autonomie pour la stratégie. Au milieu d'un discours multipliant les déclarations d'amour au parti Vert, le directeur de campagne Pascal Durand (ex de la fondation Nicolas-Hulot) a lancé à la tribune, en guise d'avertissement: «Le plus dificile va être de maintenir notre dynamique, sans être victime de notre succès. Pour cela, il faut se battre contre toutes les tentatives de privatisation. Nous devons tous nous empêcher de récupérer cette victoire, et accepter de continuer à bénéficier de notre double légitimité, celle démocratique des politiques mais aussi celle de ceux qui combattent dans la société civile. Alors, je vous supplie de maintenir une direction sur le mode de notre comité de campagne d'Europe Ecologie, car c'est la bonne méthode et la bonne échelle pour avancer dans la confiance réciproque.»

Son acolyte Jean-Paul Besset, qui organise déjà son déménagement à Bruxelles pour honorer à plein temps son mandat parlementaire, a lui martelé un message d'autonomie politique pour l'avenir: «L'histoire des Verts s'est passée au côté du PS, et il faut respecter cela. Mais il n'y a plus d'alliés naturels, il n'y a plus que des alliés potentiels, qui doivent rejoindre les solutions écologistes. C'est à nous désormais de former des majorités d'idées.»

Un comité d'animation politique avec des Verts et des non-Verts

C'est donc "par le haut" que va continuer l'aventure, et non dans la refonte immédiate des Verts dans une nouvelle force politique, type NPE (Nouveau parti écologiste) avancée par certains, comme le député de Loire-Atlantique François de Rugy, qui a depuis fait marche arrière: «Il ne s'agit pas de braquer qui que ce soit, l'essentiel c'est d'avancer.» Sans avoir besoin de se réformer dans l'urgence, les Verts ont compris leur intérêt à avancer pas à pas, sans brusquer les choses, et disent avoir enregistré depuis dimanche dernier plus de 600 demandes d'adhésion.

Dans la motion votée à l'unanimité par le Cnir, on peut ainsi lire: «Cette diversité d’engagement est une des clefs du succès d’Europe Ecologie, nous devons en prendre acte et veiller à sa possibilité même lorsqu’elle s’exerce dans un cadre relativement informel. Ce militantisme n’est pas concurrent des Verts; il est complémentaire et nous devons continuer à le prendre en compte (…) Les Verts doivent aussi entendre ceux qui préfèrent se tenir à l’écart des engagements partidaires et continuer à œuvrer avec eux.»

N°2 du parti et manœuvrier en chef de la nouvelle génération dirigeante du parti écologiste, Jean-Vincent Placé n'en revient presque pas: «Faire voter les Verts à l'unanimité pour un comité de direction au-dessus d'eux, aux contours incertains et sans même connaître les noms de ceux qui y siégeront, si un jour on nous avait dit que ça passerait aussi tranquillement…» À la direction, on confie en "off" que ce devrait être «un peu plus resserré que lors de la campagne européenne, avec moins de touristes». N'y a-t-il pas un déficit démocratique dans l'avènement de ce nouveau comité d'animation politique?

Pascal Durand se veut rassurant: «Ce sera décentralisé, il y aura aussi des comités région par région, avec des Verts et des non-Verts locaux. Et puis il y aura aussi des cartes d'adhésion, pas chères, à Europe Ecologie, qui est une association 1901 déposée à la préfecture. L'idée, c'est d'être un mouvement citoyen, qui n'aura aucune honte à entretenir une relation transparente de proximité avec les Verts. Mais qui n'en sera pas la courroie de transmission.»

Pour alimenter la dynamique, l'alliance écolo a su faire preuve de réactivité en échafaudant un calendrier événementiel pour les six prochains mois, avec l'ambition de rester présente médiatiquement, face à un PS qui peine à se remettre de son mauvais coup électoral. Un "E-Day" écolo le 4 juillet à Saint-Ouen, des journées d'été ouvertes au rassemblement écologiste des 20 au 22 août à Nîmes, des assises de l'écologie politique à l'automne, et une mobilisation autour du sommet climatique de Copenhague en décembre.

Et puis le vif du sujet: les élections régionales. Avec comme premier test la mise à l'épreuve locale de l'expérience européenne. Deux écueils principaux pourraient toutefois faire échouer le navire écolo: la constitution des listes et un désaccord autour de la stratégie autonome face au PS.

Si Cécile Duflot rêve déjà de grands scores en Île-de-France et en Rhône-Alpes, elle relativise la ligne dure du cavalier seul dans les 22 régions de France métropolitaine: «Si on n'arrive pas à faire liste à part dans une ou deux régions, ce ne sera pas grave…» François de Rugy renchérit: «Dédramatisons les questions stratégiques avec le PS, à partir du moment où l'on sait qu'on sera ensemble au second tour.» Mais le député nantais s'empresse d'ajouter: «Contrairement à ce que semble penser Jean-Paul Huchon, les présidents de région ne sont pas si connus. Et on a déjà des réserves de voix avec les presque 4% des listes Waechter. En Loire-Atlantique, par exemple, le PS plus le Front de gauche, ça fait moins qu'Europe Ecologie et l'Alliance des écologistes indépendants.»

Jean-Vincent Placé se veut confiant pour convaincre "sa" base: «Actuellement, c'est moitié/moitié entre les régions qui veulent déjà "y aller seul" et celles qui voudraient "partir avec le PS". Mais j'ai bon espoir qu'on arrive à convaincre une très grande majorité.» Exemple d'un endroit où ça coince: le Poitou-Charentes, où les Verts locaux voudraient rempiler aux côtés de Ségolène Royal. Placé réplique: «S'il y en a qui veulent vraiment partir rassemblés dès le premier tour, on ne pourra pas s'opposer. Mais le Poitou-Charentes, c'est particulier: ce serait quand même bien de pouvoir se présenter face à la candidate socialiste de la présidentielle au premier tour. On aura un regard encore plus attentif sur cette région.»

À la tribune, Pascal Durand a appelé les Verts, «qui ont déjà beaucoup d'élus, à ne pas être tentés de préserver leur pré carré, mais à ouvrir leurs listes aux régionales comme ils ont accepté de le faire aux européennes». L'eurodéputé nordiste Hélène Flautre ne dit pas autre chose: «Si tout se passe aussi bien et qu'on réussit le même rassemblement, les concessions seront payantes, car on passera deux fois plus d'élus au total!»

«Faire émerger localement une nouvelle génération de l'écologie politique»

Reste la difficulté de reproduire le «rassemblement des belles personnes» à l'échelle régionale, comme le poétise Noël Mamère, en prenant le risque de ne pas forcément rencontrer le même écho qu'avec la "dream team" Cohn-Bendit, Bové, Joly. Pour le député et maire de Bègles: «Dany, Eva ou José ne seront pas absents de cette campagne et feront des meetings. Il faut maintenir la pression sur le PS, et lui faire comprendre que nous ne sommes pas des forces d'appoint.»


Jean-Vincent Placé affiche une grande sérénité sur la question. L'élu francilien, président du groupe Vert au conseil régional, qui revendique sinon la tête de liste mais dit «être prêt à laisser sa place à un Nicolas Hulot s'il le souhaite», entend reproduire à échelle locale le montage européen: «Il faut avoir une réflexion sur des têtes de liste d'ouverture, pour faire émerger une nouvelle génération de l'écologie politique, en mettant par exemple en avant des figures locales. Présidents d'association, leaders paysans, militants altermondialistes. On va en discuter avec nos partenaires d'Europe Ecologie, car je suis sûr qu'ils ont déjà des idées.»

Quant au programme, il a déjà une petite idée pour faire la différence: «On va miser sur le projet, en faisant ressortir les thématiques qui nous différencient des socialistes, mais qui ne sont pas seulement écolo: l'Europe des régions, la conversion écologique de l'économie locale comme des bâtiments publics, le rôle institutionnel des régions en France. On aime toujours les petites fleurs, mais pas que…»

Ultime preuve de l'unité trouvée des Verts, Dominique Voynet est même venue faire un tour au Cnir, après avoir célébré un mariage en sa mairie de Montreuil. L'ancienne candidate à la présidentielle ne nie pas qu'elle a un temps boudé l'opération Europe Ecologie. Mais elle a mis de côté sa méfiance vis-à-vis de Daniel Cohn-Bendit, ainsi que ses doutes face à un reniement de l'ancrage à gauche du rassemblement écolo, comme face à l'absence de démocratie et le peu de diversité dans les désignations des listes.

«Moi qui ne lutte pas forcément pour une vision écolo-écologiste de notre mouvement politique, j'avoue être tentée par la poursuite de l'expérience», lâche la sénatrice, qui justifie aussi son attirance «par l'immobilisme et le maintien des vieilles pratiques du PS». Toutefois, Voynet insiste sur «le chantier principal, qui reste quand même la transformation de la gauche», et alerte du «risque qu'il y a à se faire capter l'héritage écolo par les socialistes sortants, comme Delanoë l'a fait à Paris, alors que c'est Denis Baupin qui était le premier responsable de son bon bilan en matière d'environnement».

Mais elle reconnaît au final que «le mode de scrutin régional à deux tours permet à la fois l'expression de notre force au premier tour et le rassemblement au second» et dit vouloir «s'engager davantage dans la campagne». Comme le dit l'ancien de la fondation Nicolas-Hulot, Pascal Durand, en adaptant Mark Twain («Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait») à la tribune du Cnir: «Ils ont compris que c'était possible, alors ils le font.»

Stéphane Alliès

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