Dans une usine normande, l’alliance rouge et verte se heurte aux logiques partisanes

Par Jean Mazé

Fin juin, la papeterie de Chapelle-Darblay risque d’être démantelée pour cause de délocalisation. Une coalition d’organisations syndicales et écologistes s’est formée pour soutenir ses 230 salariés. Mais à l’heure des élections, ce front social n’a pas suffi à inspirer sa réplique au niveau politique.

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Grand-Couronne (Seine-Maritime).– En arrivant dans l’immense salle de la machine 6, Julien Sénécal a un pincement au cœur. « Pour nous, c’est très étrange d’être ici, dans ce silence et ce froid. En temps normal, on est en tee-shirt, et le bruit est assourdissant », explique le jeune secrétaire CGT du comité social et économique (CSE) de Chapelle-Darblay, usine papetière emblématique de Grand-Couronne, au sud de Rouen.

« D’habitude, il y a 90 décibels, on a des bouchons médicaux et on parle avec des gestes ! », abonde avec nostalgie Cyril Briffault, délégué syndical CGT de l’usine. Arnaud Dauxerre, représentant sans étiquette du collège des cadres au CSE et troisième membre de cette bande d’inséparables, ajoute : « Je vous avais bien dit que cette usine était un monstre endormi. »

C’est vrai : l’outil industriel, qui s’étend sur 33 hectares, a des allures de Léviathan tranquille. Jusqu’en juin 2020, ses cylindres massifs alimentés par une chaudière biomasse tournaient à 90 km/h en continu. Des stocks de vieux papiers issus des poubelles jaunes – en Normandie, Picardie, dans le Grand Ouest et en Île-de-France – entraient d’un côté. Ils passaient à l’égouttage, au pressage et au séchage à 95 degrés. Et ressortaient sous forme de bobines de l’autre côté, direction les imprimeries.

L’usine Chapelle-Darblay. © JM / Mediapart L’usine Chapelle-Darblay. © JM / Mediapart

Avec un peu de chance, vous avez tenu du papier Chapelle-Darblay entre vos mains. Tous les quotidiens nationaux ont eu recours, à un moment ou un autre, à cet exemple rare d’économie circulaire. L’usine quasi centenaire, fondée en 1928 avec les dommages de guerre, était la seule en France à faire du papier 100 % recyclé. Désormais, dans ses hangars frigorifiques, seul un souffle d’air comprimé signale que la machine est seulement assoupie, prête à redémarrer.

Le groupe finlandais UPM, propriétaire du site, a décidé de le fermer il y a bientôt un an, prétextant une crise du papier journal, alors que l’usine était bénéficiaire, et préférant ouvrir une usine de papier bois nettement moins écologique en Uruguay.

UPM a licencié les 230 salariés de l’usine et accordé un moratoire d’un an aux trois représentants du personnel – Arnaud Dauxerre, Cyril Briffault et Julien Sénécal. À défaut de repreneur, l’usine sera démontée et ferraillée le 30 juin, au lendemain des régionales.

Des deux échéances, le trio se concentre évidemment sur la première. « Le Bon, la Brute et le Truand », ainsi qu’on les appelle ici en référence à leur style de négociation, se battent pour échafauder un projet de reprise. Plusieurs candidats papetiers sont en lice. Ils n’ignorent pas cependant l’imminence du scrutin régional. Comment le pourraient-ils ? Autour d’eux, les candidats de gauche défilent depuis le début de la campagne.

Le 6 juin, devant le bâtiment du comité d’entreprise, où les trois hommes tiennent une conférence de presse sommaire après un énième coup de massue – le désistement d’un potentiel repreneur, le belge VPK –, l’éventail complet des gauches est là : la maire PS de Grand-Couronne, Julie Lesage, le député communiste de Seine-Maritime, Hubert Wulfranc, et la co-secrétaire régionale d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), Véronique Bérégovoy. Mais les regards qu’ils échangent en disent long.

Alors que leurs partis respectifs prônaient l’union dès le premier tour, dans ces terres où le centriste Hervé Morin règne en baron local et où le Rassemblement national (RN) est en embuscade avec le député européen Nicolas Bay, ils partent finalement séparés.

La maire socialiste de Canteleu, Mélanie Boulanger, mène la liste PS-EELV, et le député communiste de Seine-Maritime, Sébastien Jumel, la liste PCF-LFI. L’alchimie des Hauts-de-France, où l’union s’est faite autour de Karima Delli, ne s’est pas reproduite. Chapelle-Darblay aurait pourtant pu être un catalyseur parfait.

L’« écologie populaire » enfin réalisée

Située en plein cœur de la vallée de la Seine, qui a longtemps hébergé des géants de l’industrie lourde, cette usine en avance sur son temps – elle recycle depuis 1986 – a déjà fait naître une alliance improbable. Le 16 octobre 2020, une réunion inédite entre huit organisations syndicales et écologistes (la CGT, Attac, Oxfam, la Confédération paysanne, les Amis de la Terre, la FSU, Solidaires et Greenpeace) perturbe le sommeil de la machine 6.

Le tout nouveau collectif Plus jamais ça vient de trouver une lutte à sa taille« Jean-François Julliard, le directeur général de Greenpeace, m’a dit que c’était le premier déplacement de son organisation pour une industrie », se souvient Cyril Briffault.

Les arguments à l’appui de cette convergence ne manquent pas. Ce qui se pratique quotidiennement à Chapelle-Darblay, véritable citadelle cégétiste (50 % des ouvriers y étaient syndiqués avant le plan social), c’est l’« écologie populaire » enfin réalisée. Sans cette usine, une partie du papier trié en France est condamnée à être transportée en Allemagne en camion.

Cyril Briffault dans le local CGT de Chapelle-Darblay. © JM / Mediapart Cyril Briffault dans le local CGT de Chapelle-Darblay. © JM / Mediapart

Preuve que les « rouges » et les « verts » ont intérêt à dépasser leurs vieux antagonismes. « Le gros souci en France, c’est qu’il y a beaucoup de produits qui sont entièrement recyclables, mais il n’y a pas l’industrie pour les recycler. C’est pour ça aussi qu’on se bat », observe Cyril Briffault.

Sur la porte du local syndical de l’usine, l’ouvrier au physique de rugbyman a collé une affiche de Nouvelle Vie ouvrière, le magazine de la CGT, avec cette phrase de Philippe Martinez qu’il répète comme un mantra : « Cultiver ce qui nous rassemble ». Au niveau politique, ce mot d’ordre est encore onirique.

Le 7 juin au matin, entre deux « checks » du poing sur le marché de la place Saint-Marc, à Rouen, le député communiste Sébastien Jumel le dit pourtant : « Chapelle-Darblay, c’est la démonstration qu’on peut se préoccuper de l’industrie et être au service d’une économie circulaire, exemplaire au plan environnemental. » Mais ce constat partagé n’a pas eu raison des rapports de force partisans.

Présenté comme le favori à gauche, l’ancien maire de Dieppe (de 2008 à 2017), fils de métallo ayant grandi dans la cité ouvrière de Gonfreville-l’Orcher, en banlieue du Havre, a cru pouvoir fédérer autour de lui. Mais les appareils socialistes et écologistes locaux lui ont tourné le dos.

« Cette union, je l’ai souhaitée, j’y ai travaillé. Notre feuille de route quand on est de gauche, c’est de travailler à une alternative entre l’extrême droite et l’extrême argent, plaide-t-il. Mais le PS et les écolos se sont dit que si j’arrivais à cimenter le rassemblement, je deviendrais le leader incontournable de la gauche en Normandie. Ils ont finalement fait le choix d’une campagne au centre. »

Le souvenir des réunions jusqu’au bout de la nuit pour mettre sur pied une alliance des gauches suscite des réactions épidermiques chez Véronique Bérégovoy. Alors qu’elle s’apprête à ratisser le département, des tracts fraîchement imprimés plein son coffre de voiture, la co-secrétaire régionale d’EELV, candidate sur la liste de Mélanie Boulanger, fait une pause à Rouen pour nous raconter cette occasion manquée.

« Dès la première réunion, on a proposé une alliance sans préalable sur la tête de liste, mais on a dit que si les communistes présentaient Jumel, ça poserait problème. Il n'est pas représentatif de porteurs d’un projet écologiste. Il est encore représentatif des communistes très productivistes », estime-t-elle.

De part et d’autre, les stigmates anti-« écolos-bobos » et anti-« cocos-productivistes » sont persistants. Fataliste, Véronique Bérégovoy lâche : « Ça fout les boules de ne pas avoir réussi, parce qu’on se dit que si ça se trouve, Morin va repasser. »

À l’approche de la présidentielle de 2022, l’ancien secrétaire de la CGT de Chapelle-Darblay, Gérard Sénécal, 65 ans, s’inquiète de voir ses ex-collègues basculer dans le puits sans fond d’une rage impuissante : « J’essaye de ne pas trop y penser, mais il y a beaucoup trop de gens qui sont écœurés par ce qu’on vit, et qui baissent les bras pour aller au RN. Il n’y a plus d’identité de gauche ou de droite, ni d’opposition sociale claire. Cette politique politicienne nous tue, et le rouleau compresseur du RN est là. Ça me fout les jetons. »

Chapelle-Darblay préfigure peut-être une société où l’antagonisme entre rouges et verts n’existera plus, mais elle n’est pas imperméable au climat ambiant.

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