France Reportage

À la fête de l'Humanité, deux gauches prennent acte de leurs désaccords

Au parc de La Courneuve samedi, deux débats organisés loin de l'agitation médiatique ont réuni les divers protagonistes de la gauche, de la LCR au PS, en passant par le PCF, les Verts et les antilibéraux. Alors que tous ces partis d'opposition tiendront leur congrès d'ici à la fin de l'année, ce fut l'occasion de voir se concrétiser la profonde rupture entre deux gauches et d'observer les tiraillements internes de chaque parti. «Programme commun», «gauche plurielle»: toutes ces formules apparaissent bel et bien au passé tant les désaccords sont importants.Lire également l'entretien de Jade Lindgaard avec Nicolas Hulot: "Le capitalisme est obsolète".

Stéphane Alliès

14 septembre 2008 à 09h47

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La gauche de la gauche se débat à la fête de l'Huma. Alors qu'une artificielle tempête médiatique s'abattait dans les allées du parc départemental de La Courneuve, deux débats organisés samedi par la revue Mouvements et l'hebdomadaire Politis ont donné corps à la fracture que connaît la gauche en 2008, alors que vont se tenir de novembre à janvier les différents congrès des partis de l'opposition gouvernementale.

À côté de la pichrocoline tension entre Marie-George Buffet et Olivier Besancenot et de la réunion de trois chefs de parti en fin de mandat promettant de continuer à se voir pour faire le point, des représentants de toutes les composantes de la gauche ont pris le temps de la discussion. Et ont laissé transparaître un double tiraillement dans ses rangs. Révolutionnaires contre transformateurs, entre la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, futur nouveau parti anticapitaliste – NPA) et les autres partis. Mais aussi entre antilibéraux et gestionnaires à l'intérieur de ces mêmes autres partis (PCF, Verts et PS).

En début d'après-midi, au stand de la fédération communiste des Bouches-du-Rhône, avenue Louis-Aragon, se retrouvaient l'eurodéputé socialiste Henri Weber (proche de Laurent Fabius), le député Vert Noël Mamère, le porte-parole du PCF Olivier Dartigolles et l'une des figures intellectuelles de la LCR, François Sabado. Organisée par la revue Mouvement, qui avait recueilli il y a peu diverses contributions sur la construction du NPA, la discussion a permis à chacun de poser les questions qui fâchent.

«Avec le PS, on endosse les politiques libérales»

Devant une grosse centaine de personnes réunies sous une tente, et dans une ambiance respectueuse sur fond de sonos lointaines, les échanges ont été aussi vifs que courtois, pointant les accords et désaccords entre l'ex-gauche plurielle et la future ex-LCR. Si tous ont convenu de la nécessité de faire converger leurs luttes (sans forcément citer les mêmes), c'est sur le débouché de ces luttes que s'est cristallisée l'opposition entre les deux gauches.

Après avoir jugé «logique que l'extrême gauche en Europe puisse se situer autour de 10%, face à une social-démocratie qui se cherche», Henri Weber a interpellé son ancien camarade de la Ligue François Sabado: «Être de gauche, ce n'est pas laisser la droite au gouvernement. Dans une démocratie, le pouvoir passe toujours par des compromis. Sinon, on ne fait rien, comme le mouvement trotskyste depuis soixante ans, qui ne peut revendiquer aucune conquête sociale. Ce dont le pays a besoin, c'est que l'on retrouve l'imagination dont ont fait preuve nos aînés en 1936.»

Le porte-parole du PCF Olivier Dartigolles a poursuivi l'interpellation de la LCR: «Bien sûr qu'il faut élargir le champ de nos ripostes et prendre un maximum d'initiatives unitaires, mais si ces ripostes ne sont pas nourries de contre-propositions, on continuera d'être "plantés" aux yeux de l'opinion. "Être progressiste" doit être au centre de nos discussions. Rejoignez-nous dans nos comités de riposte, car on ne peut pas penser que vous voudriez tirer profit d'une absence de débouché de la gauche. Vous devez répondre à cette question: êtes-vous favorable à de nouvelles majorités politiques? Nous devons donner l'image d'une gauche responsable, sinon on se paye de mots.»

Pour la LCR, François Sabado a d'abord abondé dans le sens de la «recherche d'actions unitaires. Encore faut-il que nous soyons d'accord sur ce que l'on demande. Sur la défense de La Poste, nous le sommes tous. Sur l'Afghanistan, nous le sommes avec le PCF et les Verts. Sur les questions salariales, nous avons moyen de discuter et d'avancer…» Avant d'élever la voix: «Mais qu'on ne nous demande pas d'avaler un Meccano gouvernemental, dans le rapport de force actuel face à un PS au positionnement toujours plus droitier!»

Dénonçant la «démagogie antitrotskyste du camarade Weber», il ajoute: «Construire une majorité politique? Ça repose sur quoi? Sur des politiques de rupture, bien sûr! Et il y en a eu une au moment du référendum sur la constitution européenne. Mais sur un accompagnement du capitalisme, sûrement pas. Quand on entre dans une majorité avec le PS, on est satellisé et on endosse les politiques libérales.»

«Chercher le compromis, ce n'est pas se salir les mains»

Le député Vert Noël Mamère a rétorqué à la plaidoirie anticapitaliste: «Sabado nous promet des lendemains qui chantent, mais quand nous serons morts. Il faut en finir avec les incantations. Chercher à exercer le pouvoir et chercher le compromis, ce n'est pas se salir les mains.» En revanche, sur la question d'un «parti de la gauche», Mamère s'est moins enthousiasmé que ses ex-alliés pluriels, Weber («la scission du congrès de Tours n'a plus lieu d'être») et Dartigolles («si on ne se rassemble pas, on en prend pour dix ans de sarkozysme»).

«Il n'y aura pas de grand parti de la gauche tant que les idées écologistes seront considérées comme subalternes et que les Verts seront un strapontin de la gauche, a prévenu le maire de Bègles. Il n'y a pas si longtemps, on nous traitait d'utopistes quand nous vous alertions sur les crises d'aujourd'hui. Nous devons nous parler et nous comprendre d'abord.»

Sur le fond, on a également vu deux conceptions s'affronter. Faisant tous le même constat des crises actuelles du capitalisme (financière, écologique, alimentaire), les stratégies programmatiques pour y répondre prennent des biais différents. Olivier Dartigolles a prôné «un temps de discussion collective pour réarmer notre pensée autour d'un nouveau mode de développement, une démocratie nouvelle et une refondation de l'Europe. Et une intervention populaire pour trancher nos divergences». Noël Mamère a insisté sur «le lien entre l'écologie et la question sociale», comme «seule articulation possible de la transformation de la société».

Henri Weber a appelé à «promouvoir le retour de la puissance publique, pour réinstaurer la main très visible de l'Etat». Ciblant trois priorités, l'eurodéputé PS s'est prononcé, dans la droite ligne de la contribution de Laurent Fabius au congrès socialiste, pour «un investissement massif sur la recherche, la formation et l'enseignement, permis par la création d'un fonds souverain français à partir de la Caisse des dépôts», ainsi que «pour une relance des grands travaux européens en matière d'énergie, de défense et d'agriculture».

En revanche, il a qualifié d'«impossible» l'augmentation immédiate des salaires de 300 euros, défendue par François Sabado. «On sait bien qu'aucune PME n'y résisterait.» Et Sabado de répondre: «En Roumanie, des salariés se sont battus pour une hausse similaire et y sont parvenus. Les Français n'en seraient pas capables?»

Le représentant de la Ligue a ensuite repris le discours d'Olivier Besancenot et expliqué qu'«aucun accord ne serait possible tant que mettre les mains dans le cambouis, comme vous dites pour parler du pouvoir, ne signifiera pas la possibilité de bloquer des licenciements ou la remise en cause des exonérations de charges pour les entreprises. De même, on ne pourra jamais faire accord avec un premier secrétaire socialiste qui dit que le RSA [Revenu de solidarité active] c'est bien, car c'est renoncer à la lutte contre la précarité».

L'appel Politis franchit une «nouvelle étape»

Quelques heures plus tard, sous la tente du stand voisin et plus spacieux des "Communistes unitaires" (avenue Louise-Michel), la rédaction de Politis organisait «une nouvelle étape d'un processus unitaire», selon les termes de son directeur, Denis Sieffert. Celle des lentes retrouvailles de la sphère antilibérale qui, après le succès de ses "comités du non" au référendum européen de 2005, s'était fracassée au moment de désigner une candidature unique à la dernière présidentielle.

Dans une salle pleine à craquer, ils sont dix signataires de l'appel lancé par l'hebdomadaire à se succéder à la tribune, «par ordre alphabétique, c'est le plus simple pour ne froisser personne», afin de faire le point sur leur degré de mobilisation respectif dans cette démarche refondatrice. Dix, plus Anne Leclerc (responsable de la LCR) et le sénateur PS Jean-Luc Mélenchon.

Première à s'exprimer, Clémentine Autain met d'emblée les pieds dans le plat: «On me traite souvent de "femme pressée", mais ça fait dix ans que je milite et j'en ai ma claque de revoir toujours les mêmes se retrouver à débattre de la même question: "Quand est-ce qu'on se regroupe?" Il nous faut un débouché opérationnel, et c'est pour ça que je me suis engagée dans le NPA. Cette proposition est sur la table, et il faut s'en saisir.»

Un peu plus tard, Anne Leclerc a surenchéri: «On a plus le temps d'attendre, et c'est pour cela qu'on crée le NPA. Mais c'est aussi pour s'adresser aux anonymes qui ne participent pas aux cercles de discussions. Cela dit, on veut continuer à discuter avec tout le monde ici, et aller jusqu'au bout des débats, pour rompre avec le capitalisme et non l'accompagner.»

Parmi les autres intervenants, certains ont montré de l'intérêt pour le futur parti lancé par Olivier Besancenot, appelant à le «respecter» (le communiste rénovateur Pierre Laporte) et «très vite travailler ensemble» (Roland Merieux, des Alternatifs). D'autres ont jugé nécessaire de «ne pas aller plus vite que la musique» (Eric Coquerel, du Mars), et «de ne pas faire n'importe quoi, même s'il y a urgence» (Sieffert, de Politis). Enfin, il y avait ceux qui attendaient l'issue de leur congrès.

Mélenchon: «Nous prendrons nos responsabilités»

Jean-Luc Mélenchon a lui évoqué «le trimestre décisif qui arrive», rappelant que «pour l'instant, mon devoir est d'être utile à la gauche dans mon parti». «Mais à la fin des congrès de chacun, où le PS pourrait assumer sa droitisation, où le PC devra trancher son rapport au PS, où les Verts seront à la remorque de Cohn-Bendit, et où le NPA nous dira ce qu'il est, nous aurons des choix à faire. Et, pour notre part, nous agirons conformément à nos principes. Et rien ne nous fera peur». Manière de signifier qu'il pourrait cette fois-ci vraiment quitter le PS…

Ce tiraillement interne s'est retrouvé chez la communiste Marie-Pierre Vieu: «Je suis loyale à mon parti et je me bats pour qu'il rejoigne le rassemblement dont nous parlons ici. Car il nous faut construire une force politique qui remette en cause l'hégémonie de la social-démocratie à gauche. Même si c'est à moyen ou long terme.»

Quant à la députée Verte Martine Billard, elle a prévenu: «On ne peut pas être qu'une force contestataire, car on ne peut pas attendre de faire la révolution pour lutter contre le réchauffement climatique.» Quelques heures auparavant, elle a participé à la décision du conseil national des Verts, qui a entériné à l'unanimité le rassemblement de la "galaxie écologiste" autour de Daniel Cohn-Bendit. Les amendements qu'elle avait proposés (notamment sur la lutte contre le libéralisme) ont tous été intégrés dans le texte final.

À l'issue de cette journée de bouillonnement intellectuel, socialistes et communistes rêvent de "grand parti de la gauche". Mais l'écologie politique et l'anticapitalisme d'origine trotskyste ont confirmé leurs dynamiques respectives, en attendant les européennes. Quant aux signataires de l'appel de Politis, minoritaires de tous bords, ils se sont donné rendez-vous le 11 octobre prochain à Gennevilliers, pour tenter d'avancer vers un «pacte commun».

Lire également notre entretien avec Nicolas Hulot: "Le capitalisme est obsolète".

Stéphane Alliès


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