A Lille, le rassemblement bouleversé par l'intrusion de l'extrême droite

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Un millier de personnes se sont rassemblées samedi à Lille, place de la République, une petite heure, en réaction aux attentats de la soirée du vendredi 13 novembre à Paris. Un groupuscule d'extrême droite a tenté de passer en force, peu de temps après le début du rassemblement, mais s'est fait repousser par la foule, au son de « dehors les fachos ».

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Rassemblement, samedi 14 novembre 2015, à Lille © Mathilde Goanec Rassemblement, samedi 14 novembre 2015, à Lille © Mathilde Goanec

La préfecture l’a autorisé, mais du bout des lèvres… D’accord pour un rapide rassemblement citoyen ce samedi 14 novembre à Lille. Les autorités n'ont voulu prendre aucun risque. Le gouvernement a déclaré l’état d’urgence après les événements sanglants de la nuit, et à l’inverse du post-Charlie, de nombreuses villes de France ont préféré dissuader les habitants de se mobiliser.

Après avoir passé la nuit à se soûler d’infos macabres, le jour s’est donc levé sur le Nord, morose. Bientôt 15 heures à Lille, et pas grand-monde encore sur la place de la République, faisant face à l’imposante préfecture du Nord, pour répondre à l'appel lancé par la Ligue des droits de l'homme. Un stand de promotion du roquefort plie les gaules et trois motards de la police municipale viennent d’arriver. « On vient d’apprendre par une automobiliste qu’il y avait un rassemblement aujourd’hui. » L’information tourne pourtant depuis le matin sur les réseaux sociaux. « On ne passe pas notre temps sur Twitter », rétorque l’un des policiers, tournant les talons. Les habitants, eux, commencent à arriver par grappes, sous des parapluies. Les trois pauvres bouquets de fleurs posés près de la fontaine sont trempés, et un homme à la parka orange s’acharne à allumer sa bougie.

Une femme bien mise, au chaud sous une doudoune, passe à pas pressé, et interpelle ceux qui sont déjà présents. « C’est un rassemblement pour quoi ? Pour les victimes de Paris ? C’est bien le moins que l’on puisse faire. Pauvre France… » Elle enchaîne très vite : « La France “terre d’asile”, ça a des limites. C’est quelle tendance aujourd’hui ? La ligue des droits de l’homme ? Ah bah eux aussi il serait temps qu’ils se réveillent ! » Elle quitte les lieux alors même que le rassemblement grossit, enfin, jusqu'à atteindre un millier de personnes. En janvier dernier, ils étaient plus de 30 000.

 

Rassemblement, Lille, 14 novembre 2015 © Mathilde Goanec Rassemblement, Lille, 14 novembre 2015 © Mathilde Goanec

Alix, Maïder et Klara sont copines. Les trois lycéennes buvaient un verre en terrasse à Lille, hier soir. « Ce qui s’est passé à Paris, ça aurait pu nous arriver », explique Maïder. La sensation d’avoir été, hier soir, collectivement visé, est lancinante. « C’était quoi l’option ? Rester chez soi ou venir ici dire aux familles des victimes qu’on pense à elles ? », complète Alix. Un peu plus loin, Morgan, grand brun de 19 ans, arbore un parapluie surmonté d’un drapeau bleu, blanc, rouge, l’un des rares éléments distinctifs dans ce rassemblement dépouillé et silencieux. « J’ai aussi manifesté pour Charlie, en janvier. Mais à ce moment-là, disons qu’il y avait une sorte de sens à tout ça, c’était une attaque contre la presse etc. Aujourd’hui, on se rend compte que ça peut frapper n’importe où, n’importe qui. » Ses amis arrivent au fur et à mesure, et se serrent fort dans les bras. Anthony lui, est étudiant en histoire-géographie. « Je me sens même mieux cette fois-ci. La dernière fois, cette injonction à se dire Charlie m’avait mis mal à l’aise. Là, la foule nous ressemble, diversifiée, colorée, des jeunes, des vieux. » Anthony a une grosse barbe, des yeux ronds et est né à Roubaix. Son ami Mehdi acquiesce.

Mais à Lille, la tristesse côtoie aussi la colère : « On ouvre enfin les yeux ! Après des années d’angélisme, on ouvre les yeux », s’emporte Jean-Louis. « Et oui, il va falloir prendre des mesures exceptionnelles, liberticides même… » Son ami Marc sourit à cette tirade, et rappelle que « si on n’est pas toujours d’accord sur tout, les gens sont réunis pour la France et la République ». L’ambiance se tend un peu quand Jean-Louis se désole de l’absence dans le rassemblement des « gris », sa manière de parler des « Arabes ». « Jean-Louis ! », s’exclame Marc.

Un groupuscule d'extrême-droite vient perturber le rassemblement © Quentin Trigodet Un groupuscule d'extrême-droite vient perturber le rassemblement © Quentin Trigodet

Tout à coup, des fumigènes rouges tranchent le ciel. Un groupe d’une petite trentaine de jeunes d’extrême droite tente de fendre la place par le côté, arborant une grande banderole où est inscrit : « Expulsons les islamistes. » Ils hurlent des slogans haineux, contre les musulmans, les étrangers, les Arabes. L’ambiance, immédiatement, devient électrique. Des CRS surgissent et s’interposent. « Dehors les fachos », scande la foule, repoussant les militants identitaires de la place, les rejetant sur l’avenue, les acculant dans une rue près du métro. Sifflets, doigts d’honneur et huées répliquent aux pétards assourdissants lancés par le groupuscule. « Venir ici, c’est de la provocation ! », s’exclame une femme, un manteau de cuir noir sur le dos. « Le Front national, dégage ! », hurle un jeune homme, qui vient de ramasser un drapeau français. Au bout de quelques minutes, le calme revient. Les plus jeunes, dont certains revendiqués « antifa », sont juchés sur la bouche de métro près du stand de Noël, et finissent par lancer une Marseillaise, reprise en chœur.

Rassemblement Lille 14 nov © Camille Magnard

Sur la place de la République, les langues se délient, on commente l’incident : « Ils ne s’attendaient pas à devoir reculer comme ça, c’est super important ce qui vient de se passer », se félicitent Vianney et Antoine. « Bien sûr qu’on en a ras-le-bol, deux attentats en une année, c’est pas possible, poursuit l’un de des jeunes hommes. Mais faut faire preuve d’un peu de discernement. Ajouter de la haine à la haine, ça ne résout rien. » Mehdi renchérit : « Il y a une vigilance, on les a pas laissés faire leurs amalgames dégueulasses. »

Lucie et Damien, un couple lillois, arrivent alors même que le rassemblement se disperse, sous la pression douce mais ferme de la LDH, vraisemblablement briefée par la préfecture. « Ce qui m’inquiète, c’est ce double effet de l’attentat, dit doucement Antoine. Les morts, la sauvagerie, et puis tout le discours sur les étrangers, l’islam, l’ennemi intérieur. L’horreur du carnage, et l’horreur de la récupération. » Mais ça, « c’est demain », souligne Isabelle, venue avec des collègues de travail. Marc, un peu plus tôt, ne disait pas autre chose : « Aujourd’hui, on a mis un point d’honneur à vivre un samedi ordinaire. Venir déjeuner entre potes à Lille, faire des courses. Et puis entre les deux, on est venus ici. »

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