#MusicToo : l’industrie musicale auscultée Enquête

Violences sexuelles : à Strasbourg, le patron du label Deaf Rock mis en cause

Après l’appel à témoignages #MusicToo et une enquête conjointe de Mediapart et Rue89 Strasbourg, une dizaine de femmes dénoncent des comportements déplacés, voire violents, à caractère sexuel, de la part du patron du label Deaf Rock, référence dans le rock français.

Lénaïg Bredoux et Maud de Carpentier (Rue89 Strasbourg)

14 décembre 2020 à 18h58

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Leurs noms sont apparus très vite. Quand les animatrices de #MusicToo ont lancé leur appel à témoignages sur les réseaux sociaux en juillet, elles ont rapidement reçu plusieurs messages visant le label de rock strasbourgeois Deaf Rock Records et son cofondateur Julien Hohl, parmi les centaines de récits de violences sexistes et sexuelles postés en l’espace de quelques mois. 

Depuis, Mediapart et Rue89 Strasbourg ont enquêté sur ces faits (lire notre Boîte noire) : nous avons interrogé environ 40 personnes qui travaillent ou ont travaillé avec le label, à Strasbourg ou à Paris, des stagiaires, des salarié·e·s, des musicien·ne·s. Presque toutes les personnes interrogées ont demandé à rester anonymes : la musique est un milieu dans lequel les places sont chères, et l’épidémie de Covid-19 les a encore plus fragilisées.

Parmi celles-ci, une dizaine de femmes, souvent jeunes, rapportent des comportements déplacés, voire violents, à caractère sexuel, qui se seraient produits entre 2015 et 2019 : propos sexistes, drague répétée, baisers décrits comme forcés, relations sexuelles où le consentement ferait défaut, de la part de Julien Hohl, 36 ans, figure emblématique d’un label qui fait référence dans le rock indé français, salué par la presse et qui a acquis une notoriété nationale.

D’autres évoquent des relations professionnelles difficiles, dans une structure quasi familiale, située au cœur de Strasbourg, où les contrats précaires défilent, où les relations professionnelles et personnelles se mêlent, surtout les soirs de concert ou lors d’événement nocturnes.

Une poignée d’entre eux a souhaité défendre le label et son patron, l’un des salariés toujours en poste parlant ainsi de « ragots » et de « venin lancé par des vipères, des gens qui sont jaloux ».

© Capture d'écran Instagram

Selon nos informations, de nombreux groupes signés chez Deaf Rock souhaitent désormais en partir et un des groupes les plus célèbres du label, Last Train, a déjà rompu son contrat. Ses quatre membres, qui se connaissent depuis des années, se sont aussi séparés de Julien Hohl comme manager.

« Nous avons arrêté notre collaboration, fin juillet, avec Julien Hohl comme manager, et il y a quelques semaines avec Deaf Rock en tant que label. C’est lié à ce que nous avons appris [avec l’opération #MusicToo – ndlr], et qui est totalement étranger à nos valeurs. Nous avons passé un été difficile, mais la rupture était devenue inévitable », expliquent les quatre membres du groupe. Ils ajoutent : « Nous soutenons ce mouvement #MusicToo, le milieu de la musique en a besoin. Comme partout. »
« Nous ne souhaitons plus travailler avec Julien Hohl », expliquent de leur côté les Decibelles, qui ont repoussé l’enregistrement de leur nouvel album prévu en janvier. Leurs relations n’étaient pas au beau fixe – pour des raisons professionnelles –, le mouvement #MusicToo a achevé de les dégrader.

« De manière générale en France, la musique est un milieu ultra-sexiste. Depuis plus de 15 ans qu’on joue, on a vu plein de comportements déplacés, de remarques sexistes, même du public parfois… Il faut que cela change », expliquent Fanny et Sabrina des Decibelles – une opinion largement partagée, si l’on en croit les centaines de témoignages reçus par #MusicToo (lire notre article à ce sujet).

Contacté à plusieurs reprises par mail, Julien Hohl, qui n’est, à notre connaissance, visé par aucune plainte à ce jour, n’a pas souhaité répondre à nos questions. « Je vous indique que je n’ai pas l’intention de m’entretenir avec vous de témoignages dont je n’ai pas connaissance. En outre, vos appels ces dernières semaines ont contribué à faire circuler des rumeurs, ce qui met clairement en péril la société Deaf Rock et son label », nous a-t-il indiqué.

« Tout était fête »

De nombreuses sources interrogées lui sont reconnaissantes de leur avoir donné leur chance. Beaucoup, aussi, y ont passé du bon temps. La grande majorité de celles et ceux que nous avons interrogé·e·s décrivent une ambiance bon enfant et forcément « cool » puisqu’on y crée des albums de rock, et qu’on finit des soirées à pas d’heure dans des bars strasbourgeois.

À celles et ceux qui ne boivent pas d’alcool, les collègues auraient dit parfois : « Allez, sois cool, bois un coup. » Les liens sont souvent renforcés par la passion commune – la musique – et le jeune âge de nombreux salariés.

« Tout était fête et amusement », résume une ancienne service civique. « On n’y fait pas de distinction entre relation pro et relation perso », avec un « patron de label, rock, cool, qui joue “Je suis ton patron et ton pote” à la fois », rapporte Louise*, une ex-stagiaire qui travaille toujours dans la musique.

Chez Deaf Rock, pourtant dirigé par un duo, la personnalité du cofondateur Julien Hohl semble omniprésente. Un homme avec « beaucoup de charisme », « d’aisance sociale », « intelligent ». Les artistes signés dans le label sont aussi souvent ses amis ; il a joué pour deux des groupes, et il invite régulièrement, chez lui, pour un barbecue ou la fête de Noël.

Plusieurs anciens salariés ou musiciens sous contrat parlent « d’une emprise » que Julien Hohl exercerait. Parce qu’il les fascine et les malmènerait, parce qu’il a du pouvoir – il dirige un label et un carnet d’adresses, y compris dans les majors parisiennes, qui les impressionne et leur donne la sensation qu’un conflit ouvert serait synonyme d’une sanction professionnelle. Surtout quand il s’agit de jeunes femmes d’une vingtaine d’années, dont c’est parfois la première expérience professionnelle.

Post Instagram Deaf Rock Records

Les stagiaires et les précaires

Ce prestige est d’emblée évident auprès des « stagiaires » de Deaf Rock qui, dans les témoignages reçus par #MusicToo et dans notre enquête, parlent d’« avances » ou même de baisers « de force », voire de « rapports sexuels où le consentement était très flou » lors de soirées très arrosées.

Notre enquête nous a permis de recueillir le récit d’une dizaine d’ancien·ne·s stagiaires, services civiques, alternant·e·s et plusieurs ex-salariés dont c’était parfois le premier job.

Chez Deaf Rock, Anne, en service civique pendant huit mois, a d’emblée adoré l’ambiance. Et la fête. Jusqu’à une soirée professionnelle, organisée à Paris, en mars 2019. Cette nuit-là, l’équipe, venue de Strasbourg, se répartit dans deux appartements AirBnB, un pour les hommes, un pour les femmes. Sauf Julien Hohl, qui, d’après Anne, aujourd’hui âgée de 23 ans, aurait rejoint celui des filles avec elle.

Il n’y a qu’une pièce et deux lits, se souvient la jeune femme. Tous sont occupés. Julien Hohl lui aurait proposé qu’ils se couchent dans celui où une seule personne dormait déjà. « J’étais un peu gênée, parce que c’est quand même mon patron, mais je me suis dit que je ne pouvais pas lui demander de dormir par terre », raconte Anne, qui nous reçoit chez elle, à Strasbourg.

Une fois dans le lit, alors que tout le monde est endormi, Julien Hohl se serait tourné vers elle ; elle lui tourne le dos. « Il a posé son bras au-dessus de mon torse. Il a fait un peu pression, du coup ça m’a bloquée, affirme-t-elle aujourd’hui. J’avais l’impression qu’il dormait. Il a commencé à me caresser les seins au-dessus du tee-shirt, puis en-dessous, au niveau de l’entre-jambes, et sur les fesses. J’ai enlevé ses mains, une fois, deux fois, peut-être une troisième fois, je ne sais plus. À chaque fois, il les remettait. »

La jeune femme n’ose rien dire. Et finit par se « résigner », selon ses propres mots. « J’ai fini par me dire qu’il dormait… En tout cas, c’est ce que je me suis dit pour me rassurer. »

Anne ne lui en parlera jamais. À l’époque, elle ne met pas de mots dessus. Elle se souvient s’être « dit que ce n’était pas normal » et en parle à son petit ami puis, plus tard, à une amie proche (nous les avons tous deux interrogés et ils confirment avoir recueilli le même récit). Elle retourne tout de même travailler à Deaf Rock : « Il me restait encore deux mois dans le label… Je voulais finir mon service civique. » Mais elle évite de « se retrouver seule avec Julien [Hohl] ».

C’est #MusicToo qui a tout fait remonter à la surface. Quand elle a témoigné, puis quand elle a appris que d’autres avaient parlé de Deaf Rock, elle s’est « effondrée en larmes » : « Je me suis sentie malade, et vraiment en colère. »

Les genoux pliés sous elle sur son canapé, Anne parle doucement. « Je me disais que c’était un peu de ma faute. J’étais gênée de ce que les gens allaient penser de moi. » Et puis il y a la notoriété de Julien Hohl dans le milieu culturel strasbourgeois : « C’est quelqu'un d’assez influent à Strasbourg, et de connu. En matière de musique ici, c’est tout. »

Des relations professionnelles parfois difficiles

Julie* a aussi hésité à témoigner : allait-on entendre son récit ? Allait-on penser que tout était de sa « faute » ? « Encore aujourd’hui, je me dis que c’est un peu moi qui ai ouvert ma porte et qui ai accepté qu’il vienne dans ma vie. Je n’ai pas envie d’être accusée de l’avoir cherché. J’étais jeune et naïve… », dit celle qui travaille toujours dans la musique.

Finalement, elle se raconte d’une traite, oreillettes vissées dans les oreilles, assise sur un banc parisien. Nous sommes en 2015. Elle a 21 ans, elle est étudiante à l’Iscom à Strasbourg (École supérieure de communication et publicité) et rêve de travailler dans la musique. « Elle a une dévotion intense pour la musique », dit Maxime, un de ses amis, issu de la même promo.

Quand elle décroche un stage à Deaf Rock, Julie est ravie. Elle enchaîne avec un projet bénévole, avec deux amis étudiants, Maxime et Lola (que nous avons également joints), pour contribuer à la communication du label. D’après elle, Julien Hohl se rapproche peu à peu, en « likant » ses photos sur les réseaux notamment – il a depuis supprimé ses comptes, en 2019. « Petit à petit, ça a été de la drague. J’avais 21 ans, il était beaucoup plus âgé [31 ans – ndlr], je pensais qu’il était vraiment gentil, je ne me méfiais pas trop… »

Selon son récit, Julien Hohl aurait été de plus en plus présent : il lui aurait écrit des SMS – qu’elle a tous effacés, dit-elle –, surtout tard le soir, pour qu’ils se rejoignent. La première fois qu’elle a accepté, selon son récit, « il [l]’a prise par la taille, limite par les fesses, comme s[’ils] étai[ent] en couple, en public… C’était étrange ». Plus les heures passaient, plus il se serait fait insistant, affirme Julie.

« Il savait que je sortais d’une période compliquée et que j’étais jeune », raconte-t-elle, qui parle d’échanges « tous les jours ». La jeune femme rapporte qu’un jour où elle est « déprimée », elle finit par aller déjeuner chez lui. C’est là qu’ils auraient eu, pour la première fois, un rapport sexuel.

Julie n’a pas refusé. « J’étais chez lui, j’avais 21 ans. Je me disais que si je disais non à une personne qui était mon supérieur avant et qui représentait le milieu où je voulais être, j’allais peut-être me mettre à dos quelqu’un qui connaît tout Paris. » Commence alors une relation qui durera plusieurs mois – ce n’est pas une relation amoureuse, ou de couple, mais ils se voient de temps en temps, et ont des rapports sexuels à plusieurs reprises. Dans des messages de l’époque que nous avons pu consulter, Julie parle à ses proches d’un « engrenage », d’une « emprise ».

D’après le récit qu’elle en fait, Julien Hohl sonne de temps en temps chez elle, en pleine nuit, et leurs rapports seraient parfois marqués par la violence. Julie affirme qu’elle s’est plusieurs fois réveillée avec des bleus au cou ou sur la poitrine, comme en attestent deux de ses amis, et une photo que Julie avait envoyée à l’époque à un proche, et qu’elle nous a transmise.

« Cela a duré plusieurs mois car je ne savais plus comment lui dire non. Je lui ai dit plusieurs fois que ça ne m’allait pas », raconte Julie. À l’époque, elle écrit à un ami dans un message consulté par Mediapart et Rue89 Strasbourg : « Je me sens bloquée. […] J’ose pas trop aller ailleurs parce que j’ai peur qu’il pète un câble et qu’on soit plus amis. […] Quand je prends de la distance ou que je veux arrêter, il est deux fois plus présent et me harcèle. » À un autre ami, dans un message écrit, Julie affirme que Julien Hohl lui a dit : « Tu ne peux pas décider toute seule de finir cette relation. »

Elle finit par s’éloigner en vivant à Paris. Et lui, de son côté, rencontre une jeune femme qu’il finira par épouser.

Photo d'illustration. Un concert de rock à Rodez, en France, le 29 fevrier 2020. © Valentin Izzo / Hans Lucas via AFP

D’autres anciennes stagiaires ou contrats précaires nous ont confié avoir parfois été gênées par le comportement supposé de Julien Hohl.

« Ce qui m’a dérangée, c’est qu’il y avait beaucoup de phrases assez misogynes et de “blagues” sur le physique des femmes », raconte Floriane*, qui y a travaillé en 2015 et 2016. Celle-ci évoque aussi des « câlins » que Julien Hohl, très protecteur avec elle, serait venu lui faire de temps en temps au bureau.

Ancienne stagiaire de chez Deaf Rock en 2017, Louise* a continué à travailler pour le label pendant quelques mois. Pendant cette période, elle reçoit des SMS de Julien Hohl qui la mettent mal à l’aise et que nous avons pu consulter : « Drôle, t’étais dans mes rêves cette nuit » ; « envoie-moi une photo de toi ». Il lui dit qu’elle est « trop chou » sur une photo ou l’appelle « ma belle ».

« Il a clairement testé avec moi, dit Louise. Je voulais tellement ce stage, et j’étais tellement dedans que je n’ai pas réalisé ce qu’il se passait. C’est aujourd’hui que cela me choque. »

Mais quand Julien Hohl est de passage à Paris et qu’il la contacte pour boire un verre, elle évite de s’y rendre seule et contacte un autre ancien collaborateur du label pour l’accompagner – ce dernier nous l’a confirmé. À une autre collègue, Louise écrit en 2019 un message dont nous avons eu copie : « Julien, je reste à distance parce qu’il me fait peur, enfin il est pas sain, ce mec. »

Floriane et Louise n’ont rien osé dire quand elles étaient chez Deaf Rock. Toutes deux racontent une ambiance, au travail cette fois, parfois très lourde. Elles décrivent leur ex-patron comme soupe au lait, tantôt charmant, tantôt détestable, criant parfois dans le bureau, envoyant de temps en temps des « messages incendiaires », et « pas forcément sur les horaires de travail ». « J’étais intimidée car je ne savais jamais ce qu’il allait me dire sur mon travail. Je ne savais jamais ce qui allait me tomber dessus. C’était angoissant », se souvient Louise, qui avait 20 ans à l’époque.

Un récit que d’autres anciens du label nous ont également fait. Filles comme garçons. Deux anciens stagiaire et alternant nous ont ainsi fait part de conditions de travail difficiles – et pas seulement du fait de Julien Hohl. En 2019, l’un d’eux nous a raconté avoir même abrégé son contrat avant la fin. L’autre, dans un rapport de stage d’octobre 2019, consulté par Mediapart et Rue89 Strasbourg, évoque des « altercations », une « infantilisation […] intense », « un turnover dans la structure très important » à cause « de l’ambiance oppressante » qu’aurait exercée la direction.

Dans un mail adressé à la direction de la licence de l’université de Metz (celle-ci nous a confirmé l’avoir reçu), l’étudiant écrit : « En ce qui concerne le stage […], je souhaiterais ne pas recommander Deaf Rock Records pour les raisons que vous avez pu lire dans mon rapport de stage [pour des motifs professionnels – ndlr] et également car il peut être dangereux physiquement d’y travailler, notamment pour une personne de sexe féminin. »

Pauline*, elle aussi, a souffert de ses relations professionnelles avec son patron. Elles s’ajoutaient à une « gêne » provoquée, selon elle, par les avances répétées de Julien Hohl. « Dès le premier jour, il a essayé. Moi j’ai toujours refusé. Ça a continué. Dès qu’on faisait une soirée, j’étais sûre qu’il allait essayer », raconte la jeune femme. 

Pauline estime qu’en deux ans de collaboration, elle a dû lui dire non « une dizaine de fois ». « C’était hyper répétitif, le même mécanisme à essayer, de temps en temps. » Et puis, dit-elle, « quand il vous fait la bise, c’est au coin de la bouche. Il a toujours une main sur l’épaule, le bas du dos ». « J’en faisais mon affaire tant que cela n’allait pas plus loin », poursuit celle qui a travaillé huit ans dans la musique avant de bifurquer. 

Pauline s’en serait ouverte à l’associée de Julien Hohl, Lisa A. « À plusieurs reprises, je suis allée voir Lisa, en parlant des avances, en lui disant qu’en soirée, il me colle aux basques, alors que c’est mon boss », affirme-t-elle.

Interrogée, Lisa A., qui aurait été alertée à plusieurs reprises (au cours de notre enquête, quatre personnes nous ont expliqué lui en avoir parlé), n’a pas souhaité nous répondre.

Finalement, rapporte Pauline, il a fallu deux événements pour marquer la rupture. Le soir de l’anniversaire de Julien Hohl, en mai, celui-ci l’aurait entraînée à part des autres pour lui dire : « Ce soir, c’est toi mon cadeau d’anniversaire. » « Je lui ai dit : “Jamais, tu es mon boss.” Je m’en suis extirpée et j’ai coupé court », affirme Pauline. Et la nuit de la fête du mariage du patron de Deaf Rock (début août 2017), celui-ci lui aurait écrit un message pour l’attirer sur le parking. Là, il l’aurait « embrassée de force ». 

Il n’y a pas de témoin et Pauline n’a pas conservé les messages. Mais elle s’en ouvre alors à plusieurs de ses collègues et amis. Interrogés par Mediapart et Rue89 Strasbourg, deux d’entre eux nous ont confirmé avoir recueilli ses confidences dans des termes équivalents. D’autres, nombreux, affirment en avoir eu vent, de manière indirecte.

Une artiste raconte

Une autre femme accuse Julien Hohl d’avoir également tenté de l’embrasser le jour de son mariage, en août 2017. Inès, une artiste dont le groupe a signé un contrat chez DR quelques mois plus tôt, raconte : « On s’est retrouvés un peu loin des autres, et il a essayé de m’embrasser sur la bouche. Je l’ai repoussé»

La jeune femme est à l’époque en couple avec Pierre. À eux deux, ils forment un groupe de rock alternatif sur scène (dont ils préfèrent conserver l’anonymat), et un couple « plutôt vieux jeu » à la ville. Ils sont ensemble depuis plusieurs années.

Quand ils signent avec Deaf Rock, ils étaient « très enthousiastes de bosser avec lui ». « Pour nous, c’est un rêve qui se réalise », détaille Pierre, qui se voit également proposer une place d’associé au sein du label.

Pourtant, lors de leur première rencontre avec le jeune patron du label de rock, à Paris, Inès raconte à Mediapart et Rue89 Strasbourg qu’elle aurait reçu un SMS « étrange » de Julien Hohl (elle a effacé tous ses messages). « Il donnait l’adresse de son hôtel, en me disant : “Je peux t’envoyer un Uber.” En pleine nuit… Avec Pierre, on a pris ça pour une erreur ce jour-là. »

Quelques mois plus tard, le groupe sort son deuxième album et Julien Hohl leur propose de devenir leur manager, ce que le duo accepte. En juin 2018, un troisième événement marque une rupture. Lors d’une soirée très alcoolisée à Paris, qui fait aussi office de rendez-vous professionnel, Inès finit par s’allonger sur un canapé, à quelques mètres de Pierre et Julien. Elle s’endort. Selon deux personnes présentes, Julien Hohl se serait allongé sur la jeune femme (qui n’a aucun souvenir de la scène).

« Et là je vois qu’il a une main dans son pantalon à lui, et une main sur ses fesses à elle », raconte Pierre. Un ami du couple, interrogé, se souvient quant à lui l’avoir vu essayer de l’embrasser. Pierre finit par réveiller sa petite amie et lui demande d’aller dormir ailleurs.

Pourquoi ne pas avoir pris Julien Hohl à partie ? Pierre a encore du mal à comprendre aujourd’hui. « Je me suis senti très impuissant, et super déçu. On vient de sortir notre album, pour le groupe ça marche super bien. Je me sens complètement perdu. » Le jeune artiste se sent coincé. « J’avais une double casquette, une en tant que groupe signé chez Deaf Rock et une en tant qu’associé. C’était très complexe à gérer. »

Photo d'illustration. Une chanteuse rock attend lors de son concert, en ombre chinoise, en juillet 2020. © Sandrine Marty / Hans Lucas via AFP

Après cette soirée, la relation avec Julien Hohl se serait dégradée. Le contrat de management est rompu, à l’amiable, quelques mois après sa signature. C’est finalement en octobre 2018, lors d’une tournée du groupe en Asie, que le dernier acte se serait joué. La jeune chanteuse raconte qu’un soir, à l’hôtel, « il a essayé de [la] toucher dans l’ascenseur, de mettre sa main dans [s]on pantalon » : « Je l’ai repoussé, et il n’a pas insisté. » 

À partir de ce moment-là, la suite de la tournée asiatique se passe mal. De retour en France, à la sortie de l’avion, un ami recueillera les confidences du duo – celui-ci nous l’a raconté sous couvert d’anonymat. Au terme de longues et coûteuses démarches, Pierre et Inès finissent par rompre leur contrat avec le label. 

En couple depuis leur rencontre au lycée, Inès et Pierre se sont séparés il y a quelques mois. « Cette histoire a joué dans la fin de notre couple, c’est certain », déclare pudiquement la jeune femme. Mais le duo va mieux et s’apprête à refaire de la musique, avec un autre label.

Certains groupes souffrent

Dans sa relation avec Deaf Rock, Pierre décrypte : « En fait, on était avec un supérieur hiérarchique, on a un contrat d’artiste. Et on est dans une relation d’infériorité : c’est lui qui a les contacts, l’argent, les bonnes idées. »

Ce sentiment, d’autres artistes que nous avons rencontrés, le partagent. L’un d’eux, Jean, encore en contrat avec DR, résume son sentiment : « Les filles savent qu’il faut se méfier de Julien parce qu’elles sont des filles, et les mecs, parce qu’il les manipule. » Un des musiciens nous parle même d’« emprise » pour définir son rapport à Julien Hohl.

C’est d’autant plus vrai qu’ils commencent souvent leur collaboration avec des paillettes dans les yeux. Le label leur déroule le tapis rouge, ils sont heureux de voir leur carrière musicale passer un cap. « C’était la frénésie et l’excitation, un rêve qui se réalisait », raconte Xavier, un musicien qui était lui aussi sous contrat pendant des années chez Deaf Rock.

« Nous, on était émerveillés », explique Guillaume. L’artiste s’inquiète pour l’avenir de son groupe, encore signé chez DR, d’autant que les contrats qui lient le label à certains groupes sont difficiles à délier, selon plusieurs sources. Et que du jour au lendemain, le label peut mettre un terme à la vie d’un groupe, en stoppant la diffusion des titres ou en refusant de le laisser partir ailleurs…

Plusieurs artistes nous ont confié avoir beaucoup souffert ; certains parlent de dépression, de burnout, d’alcoolisme ou d’un nécessaire suivi psychologique…

Un malaise professionnel et relationnel qui va jusqu’à toucher la création de ces artistes. Guillaume, Jean ou encore Hervé, trois artistes de trois groupes différents, toujours sous contrat avec DR, nous ont tous affirmé avoir mis leur carrière entre parenthèses, et ce avant #MusicToo : « Je préfère ne pas faire de musique que d’en faire avec eux. » 

Le studio de Deaf Rock à Strasbourg. © Wikipédia CC BY-SA 4.0

En soirée, « il faut s’en méfier »

C’est une réputation entêtante : en soirée, Julien Hohl serait entreprenant. Des anciennes stagiaires, salariées ou artistes du label l’ont raconté. D’autres, n’ayant aucun lien avec Deaf Rock, en ont également fait part.

Filles et garçons parlent de « Jul » comme d’un homme qui cherche à séduire, souvent, en soirée, dans les bars. Les témoignages sont nombreux. Certains n’y ont jamais vu malice. Tout juste l’ont-ils trouvé « lourd ».

D’autres vont plus loin et avertissent : en soirée, « il faut s’en méfier ». Zoé, par exemple, raconte qu’elle aurait subi des attouchements répétés (seins et fesses), lorsqu’elle allait dans les toilettes pour – indique-t-elle – « prendre de la drogue » en soirée.

« Il se collait derrière moi, le bassin sur mes fesses quand je me penchais en avant. Ce n’est jamais allé plus loin, mais il y a toujours eu des rapprochements. Il a essayé de m’embrasser aussi. Je me suis toujours faufilée pour lui échapper, et je sentais que j’étais vulnérable dans ces moments-là. »

Elle en a parlé à son petit ami, que nous avons également interrogé. « Elle m’a raconté qu’il lui avait touché les seins », affirme-t-il. Un ami de la bande, Kévin B., atteste également de son côté, avoir vu Julien Hohl, en soirée, « avoir des gestes déplacés et avoir tripoté » Zoé.

Cet ingénieur du son affirme par ailleurs avoir constaté d’autres comportements qu’il juge « déplacés ». Ainsi, il indique, auprès de Mediapart et de Rue89 Strasbourg, avoir pu lire des messages envoyés à Valérie, lors d’une soirée chez elle, où Julien Hohl, ivre, serait allé se coucher dans son lit. « Il s’est mis à m’envoyer des messages [que nous avons pu consulter] en me disant : “Allez viens, rejoins-moi, si je suis venu, c’est pour toi” », raconte la jeune femme, que nous avons également interrogée.

En couple avec un artiste et ami très proche du patron du label, Valérie dénonce le silence qui a régné pendant des années dans leur groupe d’amis. « Nous on connaît le haut de l’iceberg, toutes les copines qui se sont fait peloter les fesses, les seins, les cuisses au milieu de tout le monde, en pleine soirée. On dit : “Ouais mais c’est Julien…” » 

Sonia* nous ouvre la porte de son petit appartement strasbourgeois. Si la jeune femme de 33 ans n’a pas témoigné sur #MusicToo, c’est qu’elle n’a pas connu Julien Hohl en tant que producteur de label. « Nous avons des amis en commun, et donc on s’est retrouvés plusieurs fois en soirée ensemble»

C’est en entendant ces mêmes amis parler de l’enquête que nous menions, lors d’un dîner au restaurant, « que ça [lui] est revenu en plein visage », raconte la jeune femme, encore très secouée et très émue lorsqu’elle évoque les faits. « J’ai commencé à me rappeler des images, de plus en plus détaillées, et les choses me reviennent petit à petit. »

En août 2018, Sonia passe une soirée chez des amis. Julien Hohl est présent. Elle rapporte avoir consommé « de la drogue, plusieurs fois » et qu’à ces moments-là, le patron de Deaf Rock « essayait de [la] toucher ». « À chaque fois, je le repoussais. C’est arrivé au moins trois fois dans la soirée, et au bout d’un moment, je me suis dis, bon allez, je cède. » Via des échanges de SMS (que nous avons pu consulter), dans lesquels elle répond à ses avances, ils conviennent d’un rendez-vous à l’extérieur pour se retrouver.

Selon la jeune femme, malgré son insistance à lui demander, Julien Hohl aurait alors refusé de mettre un préservatif. Elle se rappelle aussi avoir eu mal, « tout le long ». « J’avais juste envie que ça s’arrête. » Le lendemain, dit-elle, elle avait des « énormes bleus sur la poitrine ». « Je me souviens d’avoir dit “Aïe” et “non”. Il s’est arrêté sur le moment, et après il a recommencé. C’était un rapport violent. »

Sonia quitte les lieux. « J’étais morte de honte. » La seule personne à qui elle se confie, c’est son colocataire de l’époque, Sami. Interrogé lui aussi, le jeune homme se rappelle très bien les bleus de son amie et son état général ce jour-là. « Elle m’avait raconté qu’il avait été insistant, qu’elle lui avait dit “non” une fois, deux fois, qu’il avait été brutal et qu’il lui avait fait mal. »

Elle affirme ne plus en avoir jamais parlé ensuite. « J’avais aussi honte parce que, à ce moment-là, je n’ai pas eu le courage de me lever, de dire : “Stop, je me casse”, de m’être quand même laissé faire. »

Juliette, elle, raconte toutes ces soirées où elle sent Julien Hohl « de plus en plus proche ». « Il ne me faisait plus la bise, il me faisait carrément des câlins, quand c’était la bise, c’étaient des bisous proches de la bouche… Il était très tactile. Quand il était ivre, je m’en méfiais. » Jusqu’à cette soirée en 2015 où, fortement alcoolisée et en colère contre son petit ami, elle décide de rentrer chez elle. Julien Hohl l’aurait alors raccompagnée.

« Quand on est arrivés chez moi, il m’a embrassée, et il m’a plaquée contre la cuisinière. J’étais saoule, mais je l’ai repoussé quand même, en disant non. Et il a continué. » Après, c’est le trou noir pour Juliette, qui affirme ne se souvenir de rien jusqu’à son réveil. « Le lendemain, j’étais sur mon canapé, en tee-shirt et en culotte. Je n’avais plus ni mon collant, ni ma jupe, tout était par terre. Sa casquette aussi, mais lui n’était plus là. »

Juliette appelle alors sa mère, qui se rappelle ce coup de fil difficile et nous a rapporté la conversation. « En larmes et totalement dévastée, elle m’a péniblement raconté. […] Le plus grave dans cet événement est le terrible sentiment de culpabilité, de honte et d’impuissance », affirme cette femme de 63 ans.

Juliette a beaucoup hésité à témoigner. Et elle mettra plusieurs années avant d’en parler à son petit ami, qui confirme ce récit. « Dans le fond, je ne sais rien de ce qu’il s’est passé. Je sais juste que quand je me suis réveillée, je me suis sentie sale. Et que c'était de ma faute. » Elle se souvient aussi que Julien Hohl aurait tenté de l’embrasser à une autre reprise, et lui aurait léché le visage un soir, sans qu’elle le souhaite – un geste que Kevin B. affirme avoir vu.

C’est #MusicToo qui l’a finalement incitée à parler. Avec l’espoir que ce milieu évolue. Pauline résume : « J’ai travaillé huit ans dans la musique. Ce qu’on observe chez Deaf Rock, on l’observe sur des festivals, des labels à Paris, des agences d’événementiel, dans tout ce milieu de la nuit. Il faut que cela change. »

Lénaïg Bredoux et Maud de Carpentier (Rue89 Strasbourg)


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