Pour les enseignants, il faut dialoguer, dialoguer et encore dialoguer

Par et
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« Ce qui me met en colère, c’est leur discours paranoïaque »

« Moi j’ai préféré d’emblée cadrer les choses. Je connais bien mes élèves et je sais comme sur ces sujets cela peut facilement dégénérer. Je ne voulais pas leur savonner la planche – j’ai donc commencé par rappeler que certains propos n’étaient pas tolérables, comme les propos racistes », raconte Olivier, professeur de SVT (sciences de la vie et de la terre) dans un lycée de Seine-Saint-Denis, souvent confronté à des remarques antisémites. À l’inverse, Zouhir, dans son collège difficile des Yvelines, a, lui, choisi de laisser venir spontanément les réflexions des élèves. « Je les ai laissés d’abord s’exprimer. Pour libérer la parole. Sinon, il me semble qu’on leur impose notre point de vue. De toute façon, ils avaient très envie d’en parler. » Pour ces enseignants, nouer un véritable dialogue sur ces événements était beaucoup plus important que la simple injonction au recueillement.

L’obligation d’observer une minute de silence dès le lendemain de l’attentat à Charlie-Hebdo a en ce sens parfois été mal vécue. « Comme ce qui s’était passé après l’affaire Merah, où nous avions déjà dû observer une minute de silence dès le lendemain des événements – alors qu’on ne savait toujours pas qui avait commis ces crimes ni pourquoi –, cette injonction à agir sans réflexion préalable a été très mal ressentie dans mon établissement. On a vraiment l’impression d’être des pompiers ou des flics, obligés de faire une intervention d’urgence », estime Benjamin, professeur d’histoire dans un collège en éducation prioritaire de Montreuil (93). La consigne venue de l’Élysée a parfois été perçue comme un geste de communication politique très éloigné des contraintes du terrain scolaire.

« Cela nous a pris de court. Aucun travail n’avait pu être fait en amont avec les élèves. Or on savait très bien que certains pouvaient mal réagir », regrette Zouhir. De fait, il constate que certains élèves ne veulent pas observer la minute de silence quand d’autres la vivent en soupirant ostensiblement.

« Ce qui m’étonne, c’est que l’on trouve cela étonnant. On voudrait que des gens pauvres, qui se sentent humiliés toute l’année, se lèvent comme un seul homme pour dire "je suis Charlie". Eh bien non, ça ne marche pas comme ça », s’agace Benjamin. Dans des classes où la majorité des élèves sont de confession musulmane, l’identification aux dessinateurs du journal satirique – perçue dans le slogan “je suis Charlie”, journal qu’ils connaissent comme celui qui a reproduit les caricatures du Prophète, ne va pas de soi. 

Comme nombre d'enseignants en ZEP, Abdel a eu droit à la réplique lancinante : « Pourquoi la liberté d’expression s’applique à Charlie qui critique Mahomet et pas à Dieudonné qui critique les juifs et voit son spectacle interdit ? » Pas facile d’expliquer les limites et les nuances de la liberté d’expression, en particulier le cas de l’humour, à des jeunes qui sentent qu’ils évoluent en périphérie de la société (lire ici notre article Pourquoi Dieudonné n’est pas Charlie). « Ils ont le sentiment d’un deux poids deux mesures de la République. Un élève m’a dit à propos des morts dans l’hypermarché casher : "C’est parce qu’ils sont juifs qu’on en parle alors qu’il y a des milliers de morts à Gaza" », poursuit-il. Élisabeth, enseignante à Marseille depuis vingt-quatre ans, regrette que si peu de monde se soit mobilisé dans la cité Phocéenne:  « Même en cumulant les deux jours, on a fait moins que Clermont-Ferrand (entre 50 et 60 000) alors qu'on est la deuxième ville de France ».

Pour elle, c’est toute une jeunesse qui a « un problème avec ce que c’est qu’être français » : « Pour eux, les Français sont racistes. Ils ne sentent pas qu’ils ont une place en France. Ils n’ont pas beaucoup de modèles de réussite », poursuit cette enseignante qui se présente comme « juive athée » et qui raconte entendre depuis des années des propos antisémites. Les attentats de ces derniers jours ont ravivé des clivages déjà apparus lors de l’affaire Merah.

« La première chose que ces élèves de seconde voulaient me dire, c’est qu’ils trouvaient que la communauté musulmane était montrée du doigt. Alors que les juifs, eux, sont protégés », abonde à son tour Olivier. Il enseigne depuis plus de quinze ans dans le 93, s’était préparé à ce type de remarques. « Je leur ai expliqué que la liberté d’expression était encadrée en France. Qu’on n’avait pas le droit de tenir des propos racistes, révisionnistes. Être noir, être juif, c’est un donné. On ne le choisit pas. S’en prendre à cette identité, c’est du racisme. Je leur ai rappelé qu’il n’y avait pas de délit de blasphème et qu’on pouvait librement avoir des discussions politiques, philosophiques même violentes, même en s’invectivant. »

Il ne cache pas avoir dû retenir très fort sa colère : « Au fond ce que j’ai reçu ce jour-là des élèves est odieux, inacceptable. Il n’y a pas un élève qui m’a dit spontanément que ces actes étaient ignobles. Aucun n’a montré d’emblée d’empathie pour les victimes. Je leur ai dit d’ailleurs : “Attendez, il vient d’y avoir un attentat contre des journalistes, contres des juifs et vous, vous me dites que la communauté musulmane est montrée du doigt. Vous ne voyez pas un petit problème là ? Ce qui me met en colère, c’est leur discours paranoïaque et le fait qu’ils mélangent tout. On en vient vite à parler du conflit israélo-palestinien. Pourquoi on fait une minute de silence pour les juifs et pas pour les Palestiniens ? Ils sont autocentrés. Et puis je leur ai dit : "Comment, vous osez me mettre dans la situation où je dois défendre le fait que l’État français n’a rien contre les musulmans ?" »

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Certains prénoms d'enseignants ont été changé à leur demande.