Pour les enseignants, il faut dialoguer, dialoguer et encore dialoguer

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« N’oublions pas que ce sont des adolescents en construction »

De son côté, Élisabeth a bataillé pour réaffirmer l’une des valeurs les plus chères de la République française, la laïcité. « Pour eux, elle est l’ennemi de l’Islam. C’est vrai qu’on est tout le temps en train de les embêter pour que les filles enlèvent leur voile en sortie scolaire. Beaucoup de mes élèves sont des musulmans très pratiquants. En sortie scolaire, pas question de toucher au sandwich poulet qui n’est pas halal. Pour moi, le problème majeur, c’est que le religieux est entré à l’école. Certains profs n’osent pas le dire de peur d’être taxé de racisme. Cela m’agace de voir aussi que certains syndicats enseignants sont obsédés par la question de l’islamophobie. »

Olivier a ressenti lui aussi cette incompréhension dans sa classe : « Certains ne comprennent pas ce que signifie la liberté d’expression, la laïcité. Ils ont le sentiment de vivre dans une société qui tolère ce qu’ils exècrent : l’homosexualité, l’homoparentalité et qui, d’un autre côté, piétine ce qu’ils vénèrent. L’un d’eux m’a dit en substance : “C’est quoi ce pays où les pédés peuvent adopter alors qu’on n’a pas le droit de porter le voile ?” »

Lycéens dans la rue contre le terrorisme à Paris le 11 janvier © Rachida El Azzouzi Lycéens dans la rue contre le terrorisme à Paris le 11 janvier © Rachida El Azzouzi

Dans les premières réactions de nombre de leurs élèves, beaucoup d’enseignants ont été frappés par leurs constants soupçons à l’égard des événements rapportés par les médias. « Le jeudi, une élève de terminale a vu que j’avais un journal et me l’a emprunté. Après le déjeuner, elle est venue me voir pour me dire : “Madame, il paraît que tout ça c’est pas vrai”, raconte Élisabeth. Ensuite, elle m’a sorti une histoire de rétroviseurs qui n’étaient pas de la bonne couleur où je ne sais plus quoi... Il faut dire que beaucoup de mes élèves ne croient pas non plus au 11-Septembre », souffle-t-elle, un brin démoralisée.

« La plupart de mes élèves ont une image déplorable des médias dont ils pensent qu’ils racontent globalement n’importe quoi. Ils se souviennent d’un récent reportage sur les Mureaux (leur quartier, ndlr) qui n’avait strictement aucun rapport avec la réalité. À côté de ça, il faut bien admettre que les rumeurs sur le Net leur semblent plus crédibles », concède Zouhir.

À Montreuil, Benjamin aussi a entendu « des choses délirantes » : « Un élève m’a expliqué que les frères Kouachi étaient en fait morts en Syrie et qu’on avait ramené leurs corps congelés et que c’était pour cela qu’on avait mis deux jours à les arrêter… le temps de décongeler les corps », s’amuse-t-il avant de reprendre : « N’oublions pas non plus, avant de les juger, que ce sont des adolescents en construction. »

Des mômes en construction, qui grandissent dans un système éducatif et une société profondément inégalitaires, qui rapportent ce qu’ils entendent chez eux, dans la rue, au pied des immeubles, sur les réseaux sociaux. « Le plus dur, ce sont les 5e/4e. À partir de la 3e, ils sont plus mûrs et le dialogue est plus constructif. Une élève qui avait commencé par dire "bien fait" a fini par reconnaître la gravité de l’attentat. Il y a quand même eu un vrai changement d’état d’esprit après la discussion », note Zouhir.

Cet enseignant en convient : le plus important est de maintenir le dialogue. « Il faut garder la tête froide, ne surtout pas leur hurler dessus et se rappeler que ce sont des enfants. Je leur ai expliqué que beaucoup d’adultes n’aimaient pas Charlie Hebdo, qu’il n’y avait pas d’obligation à aimer ce journal évidemment, raconte cet enseignant de confession musulmane. Mes élèves me disent : “Il y a des profs, ils nous comprennent pas. Ils nous font la morale, on n’a pas envie de leur parler. Avec vous, on arrive à discuter, avec les autres profs il n’y a pas de  confiance.” Ils pensent qu’ils vont être sanctionnés parce qu’ils vont dire ce qu’ils pensent et que la liberté d’expression n’est pas pour eux en un sens. »

Pour violentes qu’elles aient pu être, Benjamin ne regrette pas une seconde les discussions qu’il a pu avoir avec les classes de son collège. « Certains élèves avaient des choses très dures à dire. Mais c’était important qu’ils s’expriment. Le pire serait de leur reprocher de dire ce qu’ils ont sur le cœur », assure-t-il à l'instar de cette enseignante qui a écrit une longue lettre à ses élèves pour mettre à plat les discussions qu'elle a eues avec eux ces derniers jours.

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Certains prénoms d'enseignants ont été changé à leur demande.