Pour les enseignants, il faut dialoguer, dialoguer et encore dialoguer

Par et
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

«Se poser des questions douloureuses»

Dialoguer, c'est la priorité numéro un. Latifa en est convaincue. Depuis 2007, dans sa classe de BTS (18-24 ans) traversée par tous les courants allant de l’extrême droite à l’extrême gauche, elle propose un cours qui aborde cultures, religions et caricatures. Le journal danois à l’origine du scandale des caricatures de Mahomet en 2005 est l’un de ses outils de travail. « L’idée, c’est de faire réfléchir les élèves, de les amener à porter un regard complexe avec objectivité, pas une posture extrémiste, à être dans la nuance, là où les médias qui les abreuvent d’informations et désinformation ne le sont pas », explique l’enseignante en poste dans un lycée professionnel après dix ans en ZEP.

À la Toussaint, la classe a débattu sur les différences entre ce qui relève de l’incitation à la haine et ce qui relève de la liberté d’expression. Quelques mois plus tard, elle découvre avec effroi le sort réservé aux dessinateurs du journal satirique. « Grâce à ce cours que j’ai initié, les débats sur "je suis Charlie", "je ne suis pas Charlie", ont été très sereins. On aurait dû être Charlie bien avant, y compris l’éducation nationale qui enseigne Rabelais pas pour son irrévérence mais pour son humanisme seulement », dit celle qui est tombée dans les bras de ses élèves tant l’émotion était forte au lendemain des attentats. Elle a même reçu des messages d’anciens élèves réconfortants : « Bonsoir Madame, c’est bête, mais vous êtes la première personne à qui je pense en voyant ce qui se passe en France. Merci pour votre cours. »

« Pour avoir un dialogue serein, il aurait fallu qu’en amont, des problèmes soient réglés », estime en écho Zouhir. « À quel moment est-on français ? Quand est-ce qu’on va régler les problèmes de ces quartiers ? Nous sommes dans un quartier où les élèves n’ont pas l’impression d’être dans la République. Ils ont le sentiment que lorsque la République vient les voir, c’est pour les punir. C’est la police, l’école… L’école ne sait pas répondre à leurs attentes », constate-t-il.

Beaucoup d’enseignants sentent que les attentats qui viennent d’avoir lieu interrogent aussi, en creux, les failles du système scolaire. Élisabeth, à Marseille, se dit « lessivée ». « Les frères Kouachi, en un certain sens, je les connais bien, ils auraient pu être mes élèves. C’est ça le plus dur. De penser qu’ils sont passés par l’école, qu’ils ont dû avoir – forcément – des profs bien, tolérants, sympas et que ça n’a rien changé. C’est insupportable. »

Sommer les enseignants de jouer les auxiliaires de police en leur demandant de détecter les éléments en cours de radicalisation dans leurs classes (lire ici notre article) leur paraît vain. Zouhir l’assure : « On ne verra pas venir ceux qui vont basculer dans la haine. J’ai un ancien élève qui est allé en Syrie. C’était un garçon pas pratiquant, juste un peu paumé, sportif. Rien n’annonçait ce qu’il allait devenir. » Il estime en revanche que l’école a encore beaucoup de chemin à faire pour répondre aux élèves de ces quartiers relégués. « Quand je regarde mes élèves, je me demande si en étant le nez dans nos programmes, nos emplois du temps, tout ce quotidien, on n'est pas en train de se voiler la face sur les vrais problèmes », s’interroge-t-il encore.

« Il faut aussi que l’éducation nationale accepte de se poser des questions douloureuses. Et répondent à ces élèves qui ne sentent pas qu’ils ont une place en France. Avec ce qui vient de se passer, j’ai un espoir que cela change », affirme Élisabeth. S’il a conscience qu’admettre cette réalité est très difficile pour l’institution scolaire et les principes républicains, Zouhir assure que dans son établissement bien des élèves « sont en opposition avec les enseignants qui représentent la France qui est (à leurs yeux) l’ennemie des musulmans », et constate aussi un fossé culturel entre la majorité des enseignants qui ignorent tout de l’islam mais aussi du fonctionnement des quartiers.

« Il faut aussi comprendre un peu le fonctionnement de ces élèves quand on enseigne ici. L’islam est important pour beaucoup mais quand je dis à un élève : “Ta coupe de cheveux, elle est pas conforme à l’islam, tu le sais, mais t’es bien content d’avoir cette liberté”, ça leur parle. Sur le sentiment d’être français ou non, je sais aussi quoi leur répondre. Je sais que quand ils retournent dans leur pays d’origine, ils se font appeler les vacanciers. J’ai vécu leurs interrogations, je les comprends », poursuit cet enseignant.

« Ces événements, pour tragiques qu’ils soient, bien sûr, nous obligent à sortir de nos rôles habituels et à nous confronter à des problèmes qu’on traîne en fait depuis très longtemps. C’est peut-être une aubaine », assure de son côté Benjamin. « C’est un long travail qui commence. On ne va pas régler toutes les questions soulevées en quelques jours. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Certains prénoms d'enseignants ont été changé à leur demande.