Les réseaux radicaux de Robert Ménard

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André-Yves Beck, « le grand patron » à la mairie

André-Yves Beck. © dr André-Yves Beck. © dr

Car un autre personnage clé issu de l'extrême droite restera invisible jusqu'à la fin de la campagne : André-Yves Beck. Cet ancien idéologue des Bompard dans le Vaucluse s’est pourtant imposé comme le cerveau de l'équipe. Et ce malgré un parcours à l’extrême droite radicale, sous divers pseudonymes : Beck fut membre de Troisième voie, puis fondateur de Nouvelle Résistance, un groupe nationaliste-révolutionnaire, avant de se rapprocher des identitaires.

À Orange, Beck a été l’artisan de la politique d’extrême droite de Jacques Bompard, élu et réélu depuis 1995. C’est lui qui a piloté la censure dans la bibliothèque municipale lors du premier mandat. Lui qui, en 2013, racontait avoir fourni « bien volontiers » au journal d'extrême droite Minute des informations sur le mariage jugé trop bruyant d’un jeune couple issu de l’immigration.

« On est passé d’un rassemblement apolitique à des positions extrémistes, dénonce le conseiller municipal RPF Brice Blazy, qui a lâché Ménard pour la droite. Aujourd’hui il n'a plus que le soutien du Front national, et il est même plus à l'extrême droite que lui ! On est très loin de ce qui était prévu. » L’élu raconte sa surprise d’avoir vu soudainement apparaître Beck. « On travaillait avec Grégoire Annet (directeur de campagne de Ménard jusqu’en novembre 2013 et membre du parti de Dupont-Aignan, ndlr), qui devait être directeur de cabinet. En février, Pacotte le remplace, et Beck apparaît soudainement en copie de l’un de nos échanges de mails. » Un mois plus tard, Rue89 croise Beck au QG de campagne. Embarrassé, Robert Ménard évoque une simple « visite » et met fin aux questions de notre consœur.

Propulsé directeur de cabinet, beaucoup voient en Beck « le grand patron », résume l'élu communiste Aimé Couquet. « Comme à Orange, Beck a mis la main sur l’administration. À chaque conseil municipal, il est derrière Ménard », raconte-t-il. « C'est l’idéologue, celui qui tient la route intellectuellement dans une équipe très amateur. Ils se sont partagé les rôles. Ménard fait le volet communication, les relations publiques, Beck est le vrai pouvoir », explique Alain Renouard, l’ancien responsable de la médiation licencié par Ménard. « La diffusion d'une idéologie à travers une organisation, des personnes, la communication du maire, ça c’est l'œuvre de Beck », estime Brice Blazy.

L'ancien idéologue de Jacques Bompard importe-t-il le modèle d'Orange à Béziers ? Un nouveau chef de la police municipale a déjà fait son entrée dans l’organigramme, en provenance de Bollène, ville de Marie-Claude Bompard. Mais impossible de joindre André-Yves Beck. Robert Ménard verrouille la communication. « Le cabinet n'a pas à répondre à la presse, c’est le maire qui répond », nous explique-t-il.

Ses opposants dénoncent aussi un « grand ménage » dans l'administration de la ville. « Il avait promis qu’il n’y aurait pas de chasse aux sorcières, mais six postes de directeurs ont été supprimés ou non renouvelés », explique Aimé Couquet. Alain Renouard, qui avait ouvertement soutenu l’UMP Élie Aboud, estime que son licenciement est « lié à (ses) prises de position. J’ai fait jour de mes divergences professionnelles. Je n’adhère pas à la nouvelle orientation de la mairie ».

« Ils veulent faire des économies, mais ils tapent sur ceux qui ne pensent pas comme eux, ou ceux qu’ils suspectent de ne pas penser comme eux, ou ceux qui par l’image, la symbolique, ne sont pas conformes à ce qu’ils veulent », explique sous couvert d’anonymat un directeur de service écarté.

Renaud Camus à la manifestation d'extrême droite « Jour de colère », en janvier 2014. © N.S. / Mediapart Renaud Camus à la manifestation d'extrême droite « Jour de colère », en janvier 2014. © N.S. / Mediapart
Le réseau d’extrême droite de Robert Ménard se diffuse au-delà de l’organigramme de la mairie. Il est visible dans certains marché et partenariat. La ville a ainsi accordé un contrat de 25 000 euros à l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus pour rédiger un livre sur Béziers. Ce théoricien du « grand remplacement », proche des identitaires et condamné pour « provocation à la haine religieuse et à la violence », veut lancer un Pegida en France. Mais Ménard préfère retenir qu’il est « l'une des plus belles plumes actuelles de la littérature française » et répond qu'« il a les idées qu'il a ».

Un autre identitaire est venu faire affaire à Béziers : Robert Ottaviani, ex-chanteur de rock identitaire et ancien cadre du Front national. En septembre, Robert Ménard a inauguré les locaux d'une mutuelle sociale qui propose des contrats avantageux aux Bitterois. Le maire se dit « très fier de ce dispositif » qui « ne coûte rien (à la ville) ». « Nous en avons fait la promotion. Les villages autour nous demandent d’en bénéficier. Cela veut dire que ça répond à une vraie demande », se félicite-t-il, en affirmant que « 1 000 personnes y ont déjà souscrit ».

Le maire a moins communiqué sur la société qui pilote ce projet, Traditia. Comme l’a révélé Rue89, cette entreprise spécialisée dans le courtage en assurances compte parmi ses actionnaires, depuis le mois d'août, Robert Ottaviani. Comment cette société bordelaise est-elle arrivée à Béziers ? « Ce sont les gens de cette Mutuelle qui ont pris contact avec moi, car ils ont su que je faisais campagne là-dessus, je ne les connaissais pas. Ils nous ont fait une superbe proposition, explique Robert Ménard. Robert Ottaviani m’a sollicité directement, même pas lui, son patron, dont je n’ai pas le nom. »

Robert Ottaviani n’est pas arrivé par hasard : c’est son ami Christophe Pacotte, alors chef de cabinet de Ménard, qui l’a contacté. « Il fallait trouver un mutualiste. Pacotte a contacté Ottaviani, il a étudié le projet. Ça marche bien, le service est largement rentable », explique un très proche du maire.

Robert Ottaviani et Christophe Pacotte en septembre 2013. Robert Ottaviani et Christophe Pacotte en septembre 2013.

« Il n’y a eu aucun appel à la concurrence. La mairie en a fait la pub. On donne trois sous aux amis, c’est ça le but ! Sous couvert de dire “il faut faire travailler les Biterrois", ils vont faire avancer deux ou trois marchés pour des amis », dénonce le communiste Aimé Couquet. « C’est une société de courtage et de placement qui a passé un contrat avec une assurance, il n’y a eu aucune consultation », estime le socialiste Jean-Michel du Plaa.

« La seule chose qui m’intéresse dans cette opération, c’est qu’il y a vingt familles qui tous les jours vont trouver une solution à leurs problèmes de santé. Ce qui compte, ce ne sont pas les liens, c’est qu’on est la première ville à mettre en place ici une Mutuelle pour les plus pauvres, s’énerve Ménard. Moi je ne me réclame pas de la gauche, mais je le fais. »

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Ce reportage sur Béziers en deux volets est le fruit d'un suivi de plusieurs mois : un reportage d'une semaine en novembre et des entretiens téléphoniques en décembre et janvier.

Robert Ménard a été interviewé une première fois à Béziers le 6 novembre, et une seconde fois par téléphone le 23 janvier. Il a menacé d'arrêter le premier entretien et a interrompu le second dans un flot d'insultes. Nous avons sollicité André-Yves Beck en mairie, mais la directrice de communication comme Robert Ménard nous ont fait savoir que les membres du cabinet ne répondaient pas à la presse.

Sollicités à plusieurs reprises, Philippe Le Gouz de Saint-Seine, le président de la société Traditia, et Robert Ottaviani, n'ont pas donné suite à nos demandes.