Drones: révélations sur les projets de la police

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Depuis les émeutes de banlieue de 2005, le ministère de l'Intérieur souffle le chaud et le froid à propos des drones. Ont-ils oui ou non survolé la Seine-Saint-Denis? Et avec quels résultats? Mediapart a enquêté sur la tendance récente de la police à miser sur le tout technologie, où la preuve supplante peu à peu le culte de l'aveu. Lecture automatisée de plaques d'immatriculation, généralisation des bornes de prises d'empreintes digitalisées, ADN: rencontre avec Thierry Delville, le discret responsable de ce changement de culture.
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Thierry Delville, 43 ans, est un peu le monsieur drones de la police nationale. Ancien policier de Seine-Saint Denis, il est aujourd’hui le patron du Service des technologies de la sécurité intérieure. Le genre à avoir le vent en poupe, depuis que Michèle Alliot-Marie a avancé dans un document interne qu’elle voulait « une police technique et scientifique de masse, au service des victimes de la délinquance quotidienne».

 

Le travail de Delville, c’est justement ça : expérimenter toutes les technologies possibles. Faire de la police ce que TF1 voudrait en montrer, des experts. Injecter du numérique, du digital, de l’informatique, entre le sang et les menottes. Changer de culture, carrément : passer du culte de l’aveu à celui de la preuve. Avec lui, on va causer enquête assistée par ordinateur, fichiers, ADN, traçabilité, bornes, lecture automatisée de plaques d’immatriculation, reporting, main courante informatisée.

 

 

Thierry Delville est accueillant. Il fait faire le tour de son bureau, pas mécontent, et on le comprend, de sa vue imprenable. Son bureau est rue Nélaton, l’ancienne place forte de la DST. Tout en haut, face à la tour Eiffel. Alors, bien sûr, on parle de ça, d’abord. Des airs. Et des drones, la grande affaire depuis deux ans, dans le sillage des émeutes en banlieue de 2005.

 

Oui ou non, la police française a-t-elle expérimenté ces avions sans pilote dans le ciel de la Seine-Saint-Denis, certains soirs chauds (14 juillet, 31 décembre), comme on le dit, comme on le répète, comme on l’assure ? Et si oui, dans quel but ? Avec quels résultats ?

 

La réponse, il ne la livre pas tout de suite, Thierry Delville. Il faut aller la chercher – un peu. Mais quand elle arrive, elle est franche, nette et sans appel : c’est non. Ce n’est pas tant que l’envie ne soit pas là, mais il y a trop de problèmes techniques, trop de risques, d’incertitudes, selon lui. Et quelques interdits réglementaires, aussi. Pour l’instant.

 

 


Résumé des propos de Thierry Delville : La police a besoin d’une troisième dimension. Les drones, silencieux, légers, type Elsa (Engin léger de surveillance aérienne), sont destinés à des opérations type GIGN/RAID, pour sécuriser des zones ou surveiller des foules. Refuse de parler de logique de guerre. Craint la chute accidentelle des drones sur les foules. S’interroge sur l’apport d’un parachute. Assure que les photos, prises par les appareils fixés sous les drones, sont exploitables. Reconnaît que deux avions avec pilote, et munis de boules optroniques, ont survolé la Seine-St Denis à plusieurs occasions et aussi le ciel de Strasbourg. Affirme qu’aucun drone n’a survolé la Seine-St-Denis. Déclare que les expérimentations actuelles se font dans des zones très peu habitées. «Tout simplement parce qu’on a pas le droit d’utiliser des drones au-dessus d’une zone urbanisée. »



Ainsi, il y aurait donc deux engins. Des petits drones, qui font peur, par leurs gènes militaires, rappelant leurs cousins, avec quelques kilos de plus, qui survolent tous les jours les frontières mexicaines, ou l’Afghanistan. Ou les territoires palestiniens. Ou l’Irak.

 

Et il y aurait des Cesna «dronisés», pour reprendre l’expression de Thierry Delville, un peu moins militaires, un peu plus vidéosurveillance. Les premiers volent à basse altitude, parfaits mouchards invisibles ; électriques, entre aéromodélisme et panoptique totale, ils sont sans odeur et sans bruit. Les seconds, plus classiques, plus gros, presque civils, à haute altitude, moins précis, moins intrusifs.

 

Elsa et l’effet venturi

 

L’affaire des drones-en-banlieue-qui-n’en-sont-pas-tout-à-fait, si on en croit Thierry Delville, remonte précisément au 14 juillet 2006. Sa révélation, on la doit à un syndicaliste. Qui, de son aveu même, ne pensait pas «faire autant de bruit». Sur le plateau de LCI, Patrice Ribeiro, secrétaire général adjoint de Synergie (classé à droite) raconte alors tranquillement ce qui lui «avait été rapporté par des collègues» le soir même. Un drone aurait survolé le 93.

 

Deux ans plus tard, Patrice Ribeiro se souvient du pataquès: « Dans un premier temps, ça avait été réfuté par l’aviation civile et par l’armée de l’air. Puis le ministère a avoué qu’ils avaient utilisé un avion, avec l’aide de Thomson. En fait, ils avaient organisé une réunion à la Direction départementale de la sécurité publique du 93 pour dire aux collègues : “Ne vous étonnez pas, on va faire des essais.” Tous les services avaient été mis dans la confidence. »

 

Et l’avion «dronisé», caméra embarquée, survole brièvement le département, de nuit, mais « pas dans sa partie Est afin de ne pas gêner les fréquences » des services secrets, et « ce à leur demande» selon les déclarations d’alors. Les ministère de l’Intérieur et de la Défense, passablement gênés aux entournures, se rassurent tout de même: la polémique est avant tout interne. Tout se passe comme si l’idée de militariser les outils de la police était acceptée par le grand public.

 

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Un an plus tard, le changement de décor est radical. Michèle Alliot-Marie passe de la défense à l’intérieur. Finies les hésitations, au salon Milipol, en octobre 2007, elle vante les mérites du «commissariat du futur» en général et d’Elsa en particulier. Un bien joli nom pour dire Engin léger de surveillance aérienne. Un drone, en somme (dont voici sa fiche distribuée à Milipol) .

 

Ce «robot aérien» est léger (un kilo), petit (un mètre d’envergure), silencieux, vaguement autonome (35 minutes), téléguidable. C’est bien de lui dont s’occupe désormais Thierry Delville. Il est fabriqué à Nantes, par la société Serehena, tenue plus ou moins au secret (médiatique).

 

Toute communication doit transiter par le ministère de l’Intérieur. Et c’est un festival : la presse s’en donne à cœur joie et parle des drones en banlieue au présent de l’indicatif. Les reportages télé fusent et assurent que les expérimentations dans le 93 vont bon train. Les événements de Villiers-le-Bel sont passés par là.

 

Quelques rares députés montent au créneau, comme Daniel Goldberg (PS), qui s’alarme (1) mais rien n’y fait. Chacun est désormais convaincu que les drones bourdonnent sur la Seine-Saint Denis. Le mythe (militaire) du tout voir et du tout savoir fait son travail. L’existence réelle des drones compte finalement moins que leur simple évocation. L’effet, garanti, est un vieux truc militaire. On appelle ça la guerre psychologique. Ou la dissuasion.

 

Dans un rapport interne révélé par Mediapart, la direction centrale de la sécurité publique peut alors demander que « l’emploi des moyens aériens [soit] désormais systématisé quelle que soient les réticences de certaines autorités ou certains élus ». La direction centrale des Compagnies républicaines de sécurité n’est pas en reste. Elle recommande « l’inscription des CRS dans un programme d’acquisition de drones légers Elsa ».

 

Et pourtant, si l’on suit Thierry Delville (cf. vidéo ci-dessus), c’est proprement impossible. Actuellement. D’autant que, selon nos informations, Elsa – livré à la mi-décembre – est encore loin d’être au point : autonomie dérisoire, difficultés d’envol et d’atterrissage, photos de piètre qualité, risques d’interférences avec les ondes radios de l’aviation civile, problème de chutes éventuelles, etc.

 

 

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Ces dénégations font sourire Antoine Di Zazzo. Lui est l’importateur en France des pistolets électriques Taser. C’est aussi un grand défenseur des drones. Les siens n’ont pas remporté l’appel d’offres de la police. Di Zazzo s’en moque. Son marché est mondial : « On a fait des essais en Algérie dernièrement. Les gens étaient stupéfaits, dit-il. Je viens de faire une tournée de pays un peu chauds. J’ai passé les commandes d’un drone à un président africain, il n’en revenait pas !»

 

Antoine Di Zazzo parle de ses deux modèles avec emphase : le Quadri-France et, surtout, le Tri-France, «un petit bijou : il est rapide. Il peut faire de la poursuite de voitures. Il vole jusqu’à 140 km/h. Et il est autonome, 40 minutes pour l’instant, presque une heure et demie dans trois mois». Chez Di Zazzo, tout est prévu. Sa version pompier est rouge ; le police est gris-bleu, « parce que ça ne se voit pas dans le ciel ». L’appareil «rentre tout seul» à sa base. Quant au «renvoi d’images, c’est de la télé en direct. On manipule la caméra à distance. On peut aussi faire des photos en haute définition, jusqu’à 2000 en douze millions de pixels.»

 

Et puis, comme pour les voitures, il y a les options. Telle la «caméra thermique de quatrième génération, qui détecte tout corps humain caché dans les bois ou enseveli sous la neige». Ou mieux, ou pire, c’est selon : « Sur un de nos modèles, poursuit d’un rire Antoine Di Zazzo, nous avons mis un lanceur de balle électronique [un Taser, NDLR]. Mais ça n’intéresse pas la police française…» Ce qui n’a pas empêché sa société de procéder à des essais « pour des services étrangers très spéciaux », dit-il, avant d’ajouter, prudent: « Ça se passait dans une enceinte privée »...

 

 

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La verve d’Antoine Di Zazzo s’arrête nette pourtant, quand on lui parle des services de Thierry Delville. L’entrepreneur ne s’en remet toujours pas de s’être fait souffler le marché. Il s’élance : « Le projet drone de la police, c’est un petit avion. Il n’est pas stationnaire. Il lui faut de la surface pour s’envoler et atterrir. Le nôtre fonctionne comme un hélicoptère. Et puis, nous, nous sommes moins soumis à l’effet venturi

 

L’effet venturi ? Un sérieux problème pour les drones. Peut-être même le plus grand obstacle à leur utilisation en région sur-urbanisée. Quand, en ville, «entre deux bâtiments, votre avion est pris comme dans une vague, aspiré dans un tourbillon, un effet d’air». Plus le drone est léger, plus il devient incontrôlable, et donc potentiellement dangereux en cas de crash.

 

Quant aux interférences possibles avec les ondes radios, que certaines sources internes à la police mettent en avant pour expliquer les déboires des drones bleu-blanc-rouge, Antoine Di Zazzo s’insurge. «C’est faux ! Ces engins là peuvent fonctionner en hertzien comme… en wifi ! Et le wifi, du coup, ça ne pose aucun problème. La seule sécurité demandée, c’est de coder le wifi. »

 

 

(1) Daniel Goldberg déclare ainsi : «Sans encadrement légal strict, l’utilisation de drones risque de passer, tôt ou tard, d’un usage exceptionnel en cas de crise à un usage préventif permanent, renforçant ainsi la stigmatisation que ressentent ici les habitants.»

Militarisation et garde-fous

 

Au Service des technologies de la Sécurité intérieure, les drones ne sont qu’une partie du travail de Thierry Delville. A dire vrai, les recherches partent tous azimuts. Appels d’offres, programmes de recherches européens, le secteur (récent) de la sécurité intérieure est en plein boum. L’une des réussites du service est la mise en place de bornes automatisées de prises d’empreintes digitales. Le but est de gagner du temps, toujours. Ici comme ailleurs, la machine prend le pouvoir. Ou presque. En arrière-fond, on comprend que tout est fait pour alimenter les statistiques nationales, nouvel horizon indépassable du travail policier.

 

 


Résumé des propos de Thierry Delville : la preuve supplante l’aveu. La recherche en matière de sécurité est un domaine récent : deux à trois ans. Les pistes de recherches sont nombreuses. Parmi elles : la sécurité urbaine, la prévention situationnelle, la protection des fonctionnaires. Présentation d’une borne de prise automatisée d’empreintes digitales. Des procédures d’effacement automatiques sont mises en place pour contrer les abus.



Cette technologisation à outrance, bien sûr, a ses revers. Où commencent les atteintes aux libertés individuelles ? Où s’arrêtent les nécessités des enquêteurs ? Thierry Delville en convient : «C’est une affaire d’équilibre», dit-il. Selon lui, l’encadrement juridique serait suffisant, quels que soient les domaines. En matière de sécurité high tech, pourtant, les critiques se font jour. Parfois à l’intérieur même de l’administration.

 

Ainsi, un rapport discret de l’Inspection générale de l’administration de 2005, non publié mais cité dans l’ouvrage collectif Frénésie sécuritaire, mettait en pièces l’efficacité de la vidéosurveillance. Selon les rapporteurs, qui rappelaient que les caméras n’avaient jamais empêché les attentats en Corse ou à Londres: « On voit [mal] comment la simple présence de caméras peut empêcher d’agir un groupe de terroristes déterminés et prêts à mourir eux-mêmes?»

 

Même la CNIL s’y met. Le 8 avril dernier, elle tirait la sonnette d’alarme : «À l'heure où le gouvernement a pour objectif de tripler d'ici deux ans le nombre de caméras de vidéosurveillance présentes dans les lieux publics, la CNIL vient d'adresser à Michèle Alliot-Marie une note soulignant la nécessité d’en clarifier le régime juridique.» Qualifié, plus loin, de difficilement compréhensible et d’inapplicable.

 



Même méfiance envers l’infaillibilité affichée des fichiers d’empreintes digitales et génétiques (ADN). Pierre Piazza, chercheur, spécialiste des moyens d’identité, rappelle dans la Frénésie sécuritaire que le taux d’erreurs dans les bases de données biométriques peut atteindre « 1 à 2% dans le cas de l’iris (qui constitue l’identifiant le plus sûr avec l’empreinte digitale). Avec 60 millions de données, la marge d’erreur représenterait 60.000 à 120.000 personnes». Pire encore, certaines associations dénoncent « la légalisation sauvage » des fichiers policiers voire « leur détournement de finalité », comme le Fichier national automatisé des empreintes génétiques passé d'un fichier des délinquants sexuels à un fichier de suspects élargi à plus de cent trente délits, dont certains parmi les plus mineurs... A ces critiques, Thierry Delville répond :

 


Résumé des propos de Thierry Delville : Il réfute la militarisation de la police. Explique comment les accès aux fichiers policiers sont eux-mêmes… surveillés (traçabilité). Quels garde-fous législatifs. Une affaire d’équilibre entre les libertés individuelles et l’efficacité de la police. Des logiques de cinq à dix ans.

Un cas d’école: Lapi

 

Lapi, comme Lecture automatisée de plaques d’immatriculation. Le principe : une caméra fixe ou mobile (embarquée dans une voiture) filme la circulation. Elle ne s’intéresse qu’à une chose, en théorie : les plaques d’immatriculation. Histoire de repérer en temps quasi réel les véhicules volés. En Angleterre, le système Lapi est fortement implanté. Des milliers de véhicules sont ainsi pistés chaque jour, et parfois plusieurs fois par jour. En France, le système devrait être généralisé sous peu, après avoir été longtemps testé via trois caméras embarquées. Puis oublié. Puis exhumé. Ici comme outre-Manche, une des raisons avancées n’a pourtant rien à voir avec la recherche de voitures volées. C’est l’anti-terrorisme que l’on met en avant, sans que le rapport du second avec le premier soit bien clair. Quatrième et dernier extrait avec Thierry Delville.

 

 

Résumé des propos de Thierry Delville : Présentation du système Lapi. Comparaison des démarches anglaise et française. Le contrôle de la Cnil. Les procédures d'effacement. Crédit photos: Drone «Elsa», DGPN/DAPN/STSI.

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L’irruption de la technologie signe probablement l’une des évolutions majeures de la police. Elle est à la fois massive, profonde et toute récente. Or, tout semble indiquer que cette profusion a lieu, non en catimini, mais dans une certaine indifférence. Indifférence qui laisse dès lors le champ libre aux abus... comme aux fantasmes. Ainsi des drones. S’y intéresser, c’est tenter de cerner les préoccupations policières d’aujourd’hui et les enjeux sociétaux de demain. Avec, notamment, plusieurs questions essentielles autour des libertés individuelles et d’une certaine militarisation des forces de l’ordre.