Drones: révélations sur les projets de la police

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Elsa et l’effet venturi

 

L’affaire des drones-en-banlieue-qui-n’en-sont-pas-tout-à-fait, si on en croit Thierry Delville, remonte précisément au 14 juillet 2006. Sa révélation, on la doit à un syndicaliste. Qui, de son aveu même, ne pensait pas «faire autant de bruit». Sur le plateau de LCI, Patrice Ribeiro, secrétaire général adjoint de Synergie (classé à droite) raconte alors tranquillement ce qui lui «avait été rapporté par des collègues» le soir même. Un drone aurait survolé le 93.

 

Deux ans plus tard, Patrice Ribeiro se souvient du pataquès: « Dans un premier temps, ça avait été réfuté par l’aviation civile et par l’armée de l’air. Puis le ministère a avoué qu’ils avaient utilisé un avion, avec l’aide de Thomson. En fait, ils avaient organisé une réunion à la Direction départementale de la sécurité publique du 93 pour dire aux collègues : “Ne vous étonnez pas, on va faire des essais.” Tous les services avaient été mis dans la confidence. »

 

Et l’avion «dronisé», caméra embarquée, survole brièvement le département, de nuit, mais « pas dans sa partie Est afin de ne pas gêner les fréquences » des services secrets, et « ce à leur demande» selon les déclarations d’alors. Les ministère de l’Intérieur et de la Défense, passablement gênés aux entournures, se rassurent tout de même: la polémique est avant tout interne. Tout se passe comme si l’idée de militariser les outils de la police était acceptée par le grand public.

 

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 © DGPN/DAPN/STSI. DGPN/DAPN/STSI. © DGPN/DAPN/STSI.
Un an plus tard, le changement de décor est radical. Michèle Alliot-Marie passe de la défense à l’intérieur. Finies les hésitations, au salon Milipol, en octobre 2007, elle vante les mérites du «commissariat du futur» en général et d’Elsa en particulier. Un bien joli nom pour dire Engin léger de surveillance aérienne. Un drone, en somme (dont voici sa fiche distribuée à Milipol) .

 

Ce «robot aérien» est léger (un kilo), petit (un mètre d’envergure), silencieux, vaguement autonome (35 minutes), téléguidable. C’est bien de lui dont s’occupe désormais Thierry Delville. Il est fabriqué à Nantes, par la société Serehena, tenue plus ou moins au secret (médiatique).

 

Toute communication doit transiter par le ministère de l’Intérieur. Et c’est un festival : la presse s’en donne à cœur joie et parle des drones en banlieue au présent de l’indicatif. Les reportages télé fusent et assurent que les expérimentations dans le 93 vont bon train. Les événements de Villiers-le-Bel sont passés par là.

 

Quelques rares députés montent au créneau, comme Daniel Goldberg (PS), qui s’alarme (1) mais rien n’y fait. Chacun est désormais convaincu que les drones bourdonnent sur la Seine-Saint Denis. Le mythe (militaire) du tout voir et du tout savoir fait son travail. L’existence réelle des drones compte finalement moins que leur simple évocation. L’effet, garanti, est un vieux truc militaire. On appelle ça la guerre psychologique. Ou la dissuasion.

 

Dans un rapport interne révélé par Mediapart, la direction centrale de la sécurité publique peut alors demander que « l’emploi des moyens aériens [soit] désormais systématisé quelle que soient les réticences de certaines autorités ou certains élus ». La direction centrale des Compagnies républicaines de sécurité n’est pas en reste. Elle recommande « l’inscription des CRS dans un programme d’acquisition de drones légers Elsa ».

 

Et pourtant, si l’on suit Thierry Delville (cf. vidéo ci-dessus), c’est proprement impossible. Actuellement. D’autant que, selon nos informations, Elsa – livré à la mi-décembre – est encore loin d’être au point : autonomie dérisoire, difficultés d’envol et d’atterrissage, photos de piètre qualité, risques d’interférences avec les ondes radios de l’aviation civile, problème de chutes éventuelles, etc.

 

 

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Ces dénégations font sourire Antoine Di Zazzo. Lui est l’importateur en France des pistolets électriques Taser. C’est aussi un grand défenseur des drones. Les siens n’ont pas remporté l’appel d’offres de la police. Di Zazzo s’en moque. Son marché est mondial : « On a fait des essais en Algérie dernièrement. Les gens étaient stupéfaits, dit-il. Je viens de faire une tournée de pays un peu chauds. J’ai passé les commandes d’un drone à un président africain, il n’en revenait pas !»

 

Antoine Di Zazzo parle de ses deux modèles avec emphase : le Quadri-France et, surtout, le Tri-France, «un petit bijou : il est rapide. Il peut faire de la poursuite de voitures. Il vole jusqu’à 140 km/h. Et il est autonome, 40 minutes pour l’instant, presque une heure et demie dans trois mois». Chez Di Zazzo, tout est prévu. Sa version pompier est rouge ; le police est gris-bleu, « parce que ça ne se voit pas dans le ciel ». L’appareil «rentre tout seul» à sa base. Quant au «renvoi d’images, c’est de la télé en direct. On manipule la caméra à distance. On peut aussi faire des photos en haute définition, jusqu’à 2000 en douze millions de pixels.»

 

Et puis, comme pour les voitures, il y a les options. Telle la «caméra thermique de quatrième génération, qui détecte tout corps humain caché dans les bois ou enseveli sous la neige». Ou mieux, ou pire, c’est selon : « Sur un de nos modèles, poursuit d’un rire Antoine Di Zazzo, nous avons mis un lanceur de balle électronique [un Taser, NDLR]. Mais ça n’intéresse pas la police française…» Ce qui n’a pas empêché sa société de procéder à des essais « pour des services étrangers très spéciaux », dit-il, avant d’ajouter, prudent: « Ça se passait dans une enceinte privée »...

 

 

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La verve d’Antoine Di Zazzo s’arrête nette pourtant, quand on lui parle des services de Thierry Delville. L’entrepreneur ne s’en remet toujours pas de s’être fait souffler le marché. Il s’élance : « Le projet drone de la police, c’est un petit avion. Il n’est pas stationnaire. Il lui faut de la surface pour s’envoler et atterrir. Le nôtre fonctionne comme un hélicoptère. Et puis, nous, nous sommes moins soumis à l’effet venturi

 

L’effet venturi ? Un sérieux problème pour les drones. Peut-être même le plus grand obstacle à leur utilisation en région sur-urbanisée. Quand, en ville, «entre deux bâtiments, votre avion est pris comme dans une vague, aspiré dans un tourbillon, un effet d’air». Plus le drone est léger, plus il devient incontrôlable, et donc potentiellement dangereux en cas de crash.

 

Quant aux interférences possibles avec les ondes radios, que certaines sources internes à la police mettent en avant pour expliquer les déboires des drones bleu-blanc-rouge, Antoine Di Zazzo s’insurge. «C’est faux ! Ces engins là peuvent fonctionner en hertzien comme… en wifi ! Et le wifi, du coup, ça ne pose aucun problème. La seule sécurité demandée, c’est de coder le wifi. »

 

 

(1) Daniel Goldberg déclare ainsi : «Sans encadrement légal strict, l’utilisation de drones risque de passer, tôt ou tard, d’un usage exceptionnel en cas de crise à un usage préventif permanent, renforçant ainsi la stigmatisation que ressentent ici les habitants.»

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L’irruption de la technologie signe probablement l’une des évolutions majeures de la police. Elle est à la fois massive, profonde et toute récente. Or, tout semble indiquer que cette profusion a lieu, non en catimini, mais dans une certaine indifférence. Indifférence qui laisse dès lors le champ libre aux abus... comme aux fantasmes. Ainsi des drones. S’y intéresser, c’est tenter de cerner les préoccupations policières d’aujourd’hui et les enjeux sociétaux de demain. Avec, notamment, plusieurs questions essentielles autour des libertés individuelles et d’une certaine militarisation des forces de l’ordre.