Nicolas Sarkozy sur le patron de la DCRI : «Il nous est fidèle, lui ?»

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De nouvelles écoutes judiciaires montrent que Nicolas Sarkozy s'est inquiété l'été dernier du peu de coopération de l'actuel patron de la DCRI dans l'affaire Kadhafi pour l’informer des développements des enquêtes en cours. Les juges sont par contre parvenus à identifier une possible “taupe” de l'équipe Sarkozy, Tristan H., travaillant sur les questions libyennes dans les services secrets. Ils s'interrogent aussi sur le rôle d'un cadre dirigeant d'EADS.

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Pour enrayer le cours d’une justice qui le menace, Nicolas Sarkozy est décidément prêt à tout. Mediapart révèle le contenu de nouvelles écoutes judiciaires qui montrent que Nicolas Sarkozy s'est étonné l'été dernier du peu de coopération de l'actuel patron de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) dans l'affaire Kadhafi afin de l’informer sur le contenu des investigations en cours, voire d'en empêcher les embarrassants développements. « Mais il nous est fidèle, lui ? », s'est-il ainsi inquiété auprès de son directeur de cabinet, en juin 2013.

Les juges en charge de l’affaire des financements libyens sont par contre parvenus à identifier une possible “taupe” de l’équipe Sarkozy dans ce dossier, travaillant sur les questions libyennes dans les services secrets intérieurs. Ils s'interrogent par ailleurs sur le rôle d'un cadre dirigeant du groupe EADS.

Une fois de plus dans cette affaire, les écoutes ordonnées par les juges ont parlé. Huit communications et deux SMS interceptés à l’été 2013 se sont avérés particulièrement instructifs pour les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption.

Dans la cour de l'Elysée en décembre 2007. © Reuters Dans la cour de l'Elysée en décembre 2007. © Reuters

Le 21 juin 2013, à 14h44, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, l’ancien préfet de police Michel Gaudin, reçoit un appel d’un certain « Jean-Louis », que les juges ont identifié comme étant Jean-Louis Fiamenghi. Ancien patron du Raid puis du Service de protection des hautes personnalités (SPHP), Jean-Louis Fiamenghi a obtenu le statut de préfet grâce à Nicolas Sarkozy en 2010. Les deux hommes sont réputés très proches.

Lors de cette première conversation téléphonique captée par les écoutes judiciaires, Jean-Louis Fiamenghi prévient que l’une de ses relations a « des choses pointues à révéler » à Nicolas Sarkozy. L’“informateur” en question n’est pas n’importe qui : il s’agit de Philippe Bohn, actuel vice-président du groupe de défense et d’aéronautique EADS, selon les informations de Mediapart, du Point et du Monde. Ses bureaux et son domicile ont été perquisitionnés, le 26 mars, par les policiers dans cette affaire.

Né en 1962, Philippe Bohn est un fin connaisseur de la Libye — il a dirigé les activités africaines et moyen-orientales d’EADS — et il est très introduit dans les milieux du renseignement français, que ce soit à la DGSE ou à la DCRI. C’est aussi un homme politiquement engagé à droite, qui ne cache pas sa proximité avec son mentor Alain Madelin ou l’ancien ministre de la défense de Sarkozy, Gérard Longuet. Il a aussi été très actif durant la campagne présidentielle de 2007 en faveur du centriste François Bayrou.

Philippe Bohn © DR Philippe Bohn © DR

Après ce premier coup de fil, un rendez-vous Bohn/Gaudin/Sarkozy est immédiatement organisé, le jour même. D'après ce qu'a pu reconstituer Mediapart, le vice-président d’EADS est alors interrogé sur un diplomate libyen, Moftah Missouri. Ancien traducteur de Mouammar Kadhafi, Missouri fut en quelque sorte les oreilles et la bouche des relations franco-libyennes pendant près de quinze ans. « Il a pu arriver que je sois questionné sur des aspects techniques concernant le fonctionnement institutionnel de certains pays africains », a dit pudiquement à Mediapart Philippe Bohn. « Mais je n'ai pris aucune initiative en aucune manière pour renseigner qui que ce soit sur une procédure en cours dont je ne connais ni les tenants ni les aboutissants », a-t-il précisé.

La veille de la rencontre avec Philippe Bohn, le magazine d’investigation de la chaîne France 2, Complément d’enquête, avait diffusé une interview accablante de Missouri. Le diplomate y confirmait d’une part l’authenticité d’un document officiel libyen, révélé par Mediapart, selon lequel le régime de Kadhafi avait délivré en 2006 un accord de principe au déblocage de 50 millions d’euros pour l’équipe Sarkozy à l’occasion de l’élection présidentielle. Il indiquait d’autre part que, d’après ses informations, l’équivalent de 20 millions de dollars avait été effectivement versé. Voici un extrait de son témoignage, publié à l'époque par Mediapart :

Financement libyen de Sarkozy : un témoignage clé © Mediapart

Même si Nicolas Sarkozy soupçonne Philippe Bohn d’être un « combinard », son expertise semble être prise suffisamment au sérieux pour que l’ancien président en personne et Michel Gaudin appellent à deux reprises entre le 21 et le 24 juin l’actuel patron de la DCRI, Patrick Calvar, pour lui réclamer des comptes sur les liens de son service avec cet encombrant témoin libyen. Insistant, l’ancien président de la République demande au chef de la DCRI, comme s’il s’agissait d’un affidé, si ses agents avaient des informations sur lui. Patrick Calvar a répondu qu’à sa connaissance aucune enquête n’avait été faite sur Missouri — ce qui reste à démontrer.

Une taupe à la DCRI

Le 24 juin, à 18h39, les enquêteurs surprennent une nouvelle conversation entre Sarkozy et son directeur de cabinet. Les deux hommes s’inquiètent du fait que le patron de la DCRI ne les ait toujours pas rappelés pour leur livrer plus d’informations sur Missouri. « Il est très respectueux, mais embêté », observe durant cette conversation Nicolas Sarkozy à l’endroit de Patrick Calvar. Puis l'ex-président lâche à son directeur de cabinet cette phrase révélatrice de l'emprise qu'il pense avoir sur l'appareil d'État même s'il n'est plus en fonctions : « Mais il nous est fidèle, lui ? » Michel Gaudin croit savoir que oui. Patrick Calvar est réputé pour être un ami de son prédécesseur à la DCRI, le très sarkozyste Bernard Squarcini.

Le même jour, à 19h08, nouveau coup de fil entre l’ancien président français et son dircab’. L’inquiétude est palpable chez Sarkozy : « Ce n’est pas bon signe quand même pour lui [Patrick Calvar – ndlr] de ne pas nous avoir rappelés. » Michel Gaudin dit à son patron qu’il a eu de nouveau son informateur d’EADS. Le collaborateur de Sarkozy précise au téléphone que Bohn « a rendez-vous avec notre homme à 11h30 ». De qui s’agit-il ? Mystère.

Cette succession d’écoutes judiciaires a provoqué, le 28 mars, l’audition comme témoin du patron de la DCRI par les juges Tournaire et Grouman, comme l’a déjà rapporté Le Monde. Interrogé sur sa « fidélité » au clan Sarkozy, Patrick Calvar a répondu, d’après les éléments recueillis par Mediapart, qu’il n’était fidèle qu’à une seule personne : « la République ». Quant aux éventuelles enquêtes de son service sur le diplomate libyen Moftah Missouri, le maître-espion n’a pas répondu, opposant le « secret défense » au magistrat.

Plus intéressant, il apparaît que les juges et les policiers ont depuis plusieurs semaines dans leur collimateur un agent actuellement en poste à la DCRI, Tristan H. — une récente loi interdit aux médias de révéler l’identité d’agents du renseignement au nom de la sécurité nationale.

Les enquêteurs s’interrogent sur l’activisme en faveur du clan Sarkozy de ce sous-lieutenant affecté au suivi des affaires libyennes, au point que le directeur de la DCRI a été interrogé à son sujet durant son audition par les juges. Patrick Calvar, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien, a dit qu’il ne le connaissait pas, alors qu’il s’agit bien de l’un de ses agents. Tristan H. serait-il « notre homme » dont parle le directeur de cabinet de Sarkozy dans une écoute ? Impossible de l’affirmer avec certitude pour le moment.

Moftah Missouri (au centre), avec Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, à Tripoli © Reuters Moftah Missouri (au centre), avec Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, à Tripoli © Reuters

Mais ces nouvelles découvertes sur l’importance du réseau d’informateurs de la Sarkozie, toujours actifs dans l’appareil d’État, ne laissent pas d’interroger sur le niveau de compromission dans la haute administration au profit d’un clan politique.

L’enquête des juges Tournaire et Grouman a en effet déjà permis de mettre en lumière les agissements d’un ancien directeur de la police judiciaire parisienne, Christian Flaesch, surpris dans une écoute téléphonique de novembre 2013 en train de préparer l’ancien ministre Brice Hortefeux à une audition judiciaire en lien avec le dossier libyen. Le policier, qui est allé jusqu’à souffler quel type de questions allaient lui être posées et quel document apporter pour assurer ses arrières, fut limogé sur-le-champ sitôt l’information rendue publique.

D’autres écoutes, réalisées début 2014 sur un téléphone portable de Nicolas Sarkozy acheté sous un nom d’emprunt — le désormais célèbre “Paul Bismuth” —, avaient montré que l’ancien président et son avocat, Me Thierry Herzog, s’étaient inquiétés le 1er février d’une éventuelle perquisition judiciaire, toujours en lien avec le dossier libyen.

Dans cette écoute, dont Mediapart a déjà fait état, l’ancien président demandait à son avocat « de prendre contact avec nos amis pour qu’ils soient attentifs ». « On ne sait jamais », ajoutait Nicolas Sarkozy. Son avocat précisa qu’il allait « appeler (son) correspondant ce matin (…) parce qu’ils sont obligés de passer par lui ». Vu la sensibilité de la manœuvre, Nicolas Sarkozy s’était montré inquiet quant à la façon de consulter la source. Thierry Herzog le rassura, lui indiquant qu’il a « un discours avec lui qui est prêt », c’est-à-dire un message codé pour communiquer. « Il comprend tout de suite de quoi on parle. »

Ce même jeu d’écoutes avait également permis de mettre au jour la proximité du couple Sarkozy/Herzog avec un haut magistrat de la Cour de cassation, Gilbert Azibert. Il est apparu à la lecture des interceptions téléphoniques que le magistrat rencardait l’avocat de l’ancien président en marge de l’affaire Bettencourt et aurait tenté d’influer, moyennant un soutien pour une nomination à Monaco, sur une décision de la cour portant sur la restitution (ou non) des agendas présidentiels de Nicolas Sarkozy. Saisis dans le cadre de l’affaire Bettencourt, ces agendas étaient susceptibles en effet d’intéresser d’autres enquêtes visant Nicolas Sarkozy, comme l’affaire des financements libyens. Ces dernières écoutes ont débouché sur l’ouverture d’une information judiciaire pour « trafic d’influence » visant les trois hommes.

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