James Bond contre Système D

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Alors que la commission d’enquête parlementaire sur les attentats de 2015 débute lundi avec les auditions des pontes des services de renseignement, Mediapart dévoile le quotidien de ceux qui, sur le terrain, luttent contre les terroristes. Où il apparaît que, malgré la débauche de moyens alloués au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo et du 13-Novembre, les contre-espions français doivent toujours improviser avec des bouts de ficelle.

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Vous conduisez une voiture de fonction banalisée. Chef de groupe à la DGSI, vous êtes aux trousses d’un islamiste. Alors que vous collez au train, à distance raisonnable, de votre objectif, dans le premier virage un peu serré, vous percevez un bruit. Qui vient de l’arrière. Dans le second virage, ce bruit se fait plus précis. Cling-cling. Dans le troisième virage, le cliquetis en provenance du coffre envahit l'habitacle. CLING-CLING. Vous ralentissez. 

Un peu plus tôt, à 14 heures ce vendredi, quand vous quémandiez les clefs du dernier des quatre véhicules du service, votre chef de section se révélait nerveux.

« Ah, tu veux la voiture ? Mais pourquoi ? »

Vous lui expliquez. Les autres automobiles sont déjà attribuées au reste de votre équipe. Il n’a pas le choix. Il vous refile les clefs. À contrecœur.

« Tu feras attention à mes courses ! »

À l’issue de la filature, infructueuse, vous découvrirez dans le coffre les victuailles, bouteilles de vin incluses, nécessaires aux festivités prévues par votre chef pour son week-end. Heureusement pour vous, les bouteilles rentreront intactes.

Un autre jour, un autre département, un autre groupe. Vous aussi, vous filochez un islamiste. Vous l’abandonnez à 16 heures pétantes, l’horaire imposé par votre supérieur pour récupérer la voiture de fonction dont il se réserve l’usage.

« Surtout tu n’enlèves pas le siège enfant ! » vous a-t-il mis en garde.

À votre retour, il récupérera le véhicule et foncera à l’école chercher son gosse.

Deux antennes DGSI, une même illustration d’un système dévoyé.

 © Jacques Guillet © Jacques Guillet

Au sein de la police, vous composez pourtant une caste à part, la communauté du renseignement. Vous faites partie des quelque 3 400 contre-espions assermentés secret-défense ou des 2 900 officiers du renseignement territorial (RT, les ex-renseignements généraux, RG) qui, à Paris comme en province, aspirent à le devenir. De vous dépend la sécurité de vos concitoyens, de vos voisins, de votre famille. On vous imagine tout-puissants, des Jack Bauer insubmersibles, connectés au monde entier en une nanoseconde. On se trompe.

Depuis votre bureau, vous regardez l'annonce de la création de l'État islamique, vous écoutez son porte-parole menacer de s’en prendre à la France et à ses ressortissants. Vous connaissez les chiffres alarmants, les quelque 600 Français ou résidents partis en Syrie, les 240 rentrés, les 150 morts sur place, les 3 000 islamistes à surveiller un peu partout dans l’Hexagone. Vous savez la tâche énorme. Mais il ne se passe rien.

Vous continuez à arrêter les djihadistes de retour de Syrie à la descente d'avion ou quelques jours après. Vous déjouez des projets d’attentats vaguement définis, les “bleus” de la sécurité publique tuent un illuminé avec son couteau. Et c’est tout. Alors vous regardez votre collègue de bureau, vous lui dites que ce n'est pas possible, que vous n'êtes pas si bons. Vous riez tous les deux. Dans l’attente du pire.

Et puis il y a Charlie Hebdo. Et puis il y a Montrouge et l’Hyper Cacher. Et puis il y a une automobiliste tuée à Villejuif, un patron décapité dans l’Isère, le Thalys. Et puis il y a les carnages du 13-Novembre. Vous ne rigolez plus.

Janvier 2015, le gouvernement doit réagir, annonce la création de 500 nouveaux postes pour la DGSI, autant pour les renseignements territoriaux (RT) et 100 pour la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP), et 233 millions d’euros de crédits d’investissement, d’équipement et de fonctionnement dispatchés sur l’ensemble du ministère de l’intérieur, dont 12 millions d’euros affectés à la DGSI pour lui permettre d’investir dans des moyens technologiques (à en croire le rapport sur la surveillance des filières et des individus djihadistes de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale).

Novembre 2015, le gouvernement doit réagir, encore, faire des annonces, encore. Cette fois, 5 000 postes supplémentaires pour l’ensemble de la police et de la gendarmerie sur deux ans, ainsi que l’état d’urgence, qui s’installe et se pérennise.

Au fur et à mesure, les renforts arrivent. Vous vous serrez pour les accueillir. À Paris, au sein des effectifs de la DRPP, comme pour le reste de la population de la capitale, la pression immobilière est forte. Jusqu’ici, vous étiez 67 à la section antiterrorisme, là, vous passez à 167. Dans des locaux vétustes et inchangés sur l’île de la Cité.

Vous vous retrouvez à dix là où vous étiez quatre ou cinq par bureau. Les premiers temps, les petits nouveaux n’ont même pas de casier où déposer leurs affaires. On finit par leur donner des ordinateurs tout neufs. Il faut faire sans climatisation. « On crève de chaud, c’est crade, il y a des souris », suffoque Marine, une ancienne du service, dans l’attente de récupérer des bureaux dédiés à l’accueil des immigrés et aux cartes grises.

À la DGSI, vous respirez mieux, vous êtes trois par bureau. Mais, dans les antennes départementales, vous êtes hébergés dans les hôtels de police de la sécurité publique. Et pas toujours de manière discrète pour un service supposé secret. Sur une boîte aux lettres d’un bâtiment de grande couronne, figurait en toutes lettres « direction départementale de la sécurité intérieure »… Vous êtes tributaires de la place que l’on veut bien vous allouer. Vous n’avez pas de salle de réunion, pas de salle d’état-major avec des lignes vous permettant de diriger à distance vos gars sur un dispositif de surveillance. Alors, vous le faites depuis votre téléphone portable, devant votre ordinateur, en espérant que votre voisin ne sera pas trop bruyant tandis que vous délivrez vos instructions.  

Pour vous, malgré les millions d’euros débloqués, rien n’a changé. Dans le bureau d’à côté, vos collègues, qui traitent une autre matière que le terrorisme islamique, s'ennuient. Dans le vôtre, la nouvelle affaire est prioritaire. L’ancienne aussi. En fait, toutes les affaires sont prioritaires. Et toujours ce problème de locomotion.

Le parc automobile reste inchangé. On dénombre, en gros, un véhicule pour cinq fonctionnaires. « Dans mon service, nous avons recruté quatre personnes supplémentaires mais pas une voiture de plus, compte un agent des renseignements territoriaux. Résultat : nous nous sommes renforcés mais c’est inutile. Des fois, on nous demande de produire une note sur un événement mais, faute de véhicule disponible, on ne peut pas se rendre sur place. »

 © Jacques Guillet © Jacques Guillet

Fabrice est un des membres de « T », la sous-direction chargée du contre-terrorisme à la DGSI. « Tes chefs te disent : “Il faut faire des dispos.” Tu leur dis : “OK, il nous faudra trois véhicules”, ils te répondent : “Mais pour quoi faire ?” Tu n’es pas parti qu’ils te demandent à quelle heure tu seras rentré. Ça les stresse. Sans compter qu’entre midi et deux, le parking est désert, toutes les voitures ont disparu. Alors tu te décourages, tu prends l’habitude de ne plus faire de surveillance. » Un collègue de Fabrice à la DGSI lorgne avec envie sur les drones mis à disposition pour les filatures du MI5, le contre-espionnage anglais.

Chez vous, on ne vole pas aussi haut. Lorsque votre groupe qui se consacre aux filatures se fait « détroncher », repérer par ceux qu’ils surveillaient dans le jargon policier, vous décrochez et racontez votre mésaventure, de retour à Levallois-Perret, le siège de la DGSI. Ça fait partie du métier, ça arrive souvent. Sauf que là, le lendemain, les plaques d’immatriculation de vos véhicules sont réaffectées, par économie, aux voitures d’un autre groupe destiné lui aussi à filocher des islamistes.

Karl, un syndicaliste qui n’a jamais officié dans un service de renseignement mais fréquente nombre de ces agents de l’ombre, se désole : « Alors qu’on sait que les partisans de l’État islamique en France prennent des photos de nos véhicules, on donne ces plaques à d’autres policiers. Comme cela, on grille deux groupes de surveillance plutôt qu’un… C’est consternant. »

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Pour les besoins du récit, certains des officiers de renseignement qui témoignent ici ont été affublés de prénoms d’emprunt, tirés au sort parmi ceux des journalistes du pôle enquête de Mediapart, indépendamment des véritables prénoms, des origines géographiques ou religieuses de nos interlocuteurs. Les grades ont été également gommés. Seuls le sexe et l’affectation des policiers ont été conservés. D’autres interlocuteurs n’apparaissent pas dans le cours du récit, à leur demande. Toujours dans le souci de garantir les anonymats, les descriptions physiques sont proscrites, de même que les descriptions trop précises des bureaux. Afin de protéger la confidentialité de nos rendez-vous, des leurres ont été utilisés, parfois à leur insu, qu’ils nous en excusent.

Certaines scènes racontées par nos interlocuteurs n’ont pu être confrontées à la version de leur hiérarchie directe, sous peine de rendre nos sources identifiables. Le cas échéant, le récit a été vérifié par des témoignages directs ou indirects de collègues ou sinon, avec des rapports écrits. Mediapart a adressé vendredi en fin de journée, par mail, une liste de questions au service de communication du ministère de l’intérieur vendredi. Ce message est resté sans réponse.

Enfin, dans un souci de transparence, nous publions ici l’ensemble de la documentation, non protégée par le secret-défense ou le secret de l’instruction, qui a servi de base écrite à notre enquête :

Rapports parlementaires

  • Rapport annuel de la délégation parlementaire au renseignement, par le sénateur Jean-Pierre Raffarin, le 25 février 2016.

  • Rapport d’information de la commission des finances sur les moyens consacrés au renseignement au sein des programmes « Police nationale » et « Gendarmerie nationale », par le sénateur Philippe Dominati, 7 octobre 2015.

  • Rapport sur la surveillance des filières et des individus djihadistes de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, par le député Patrick Mennucci, le 2 juin 2015.

  • Rapport sur les filières djihadistes de la commission d’enquête du Sénat, par le sénateur Jean-Pierre Sueur, le 8 avril 2015.

  • Rapport d’information par la commission des lois en conclusion des travaux d’une mission d’information sur l’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement, par les députés Jean-Jacques Urvoas et Patrice Verchère, le 14 mai 2013.

Comptes-rendus d’audition parlementaire

  • Audition conjointe de Céline Berthon et de Jean-Luc Taltavull, secrétaire générale et secrétaire général adjoint du Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN), dans le cadre de la commission d’enquête relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, le 23 mars 2016.

  • Audition de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, dans le cadre de la commission d’enquête relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, le 7 mars 2016.

  • Audition conjointe de Bernard Bajolet, directeur de la DGSE, et de Patrick Calvar, directeur de la DGSI, devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, le 17 février 2016.
  • Audition de Marc Trévidic, vice-président chargé de l’instruction au pôle anti-terroriste, dans le cadre de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la surveillance des filières et des individus djihadistes, le 12 février 2015.
  • Audition de Pierre N’Gahane, secrétaire général du comité interministériel de prévention de la déliquance, dans le cadre de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la surveillance des filières et des individus djihadistes, le 9 février 2015.

Rapport de police

  • Rapport sur « le métier du renseignement », du syndicat Alliance, mars 2015.
  • Rapport « Affaire Merah Réflexions et propositions », de Jérôme Léonnet, inspecteur général, et Guy Desprats, contrôleur général, le 19 octobre 2012.
  • Rapport sur « L’avenir de l’information générale au sein du renseignement intérieur : constats, conséquences et propositions », du syndicat des cadres de la sécurité intérieur (SCSI), 2012.
  • Rapport sur « les officiers au cœur du renseignement : l’audit », du syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI), 2012.

Livres

  • Renseignement  Français  :  Nouveaux  Enjeux, de Bernard  Squarcini et Étienne Pellot, Ellipses Marketing éditeurs, 2013.
  • L’Espion du président, d'Olivia Recasens, Didier Hassoux et Christophe Labbé, Robert Laffont éditeur, 2012.
  • Tarnac, magasin général, de David Dufresne, Calmann-Lévy, 2012.

Articles

  • Éditorial « Attentats sur la voie prophétique », dans la revue de l’État islamique Dar al-Islam, n°8.
  • « La DGSI, un monde en mutation », de Jean-François Clair, dans Après-demain, journal trimestriel de documentation politique, numéro Le Renseignement, janvier 2016.
  • « Plaidoyer pour un tournant analytique du renseignement et de la prospective », de Sébastien-Yves Laurent, dans la Revue défense nationale, décembre 2014.
  • « La DGSE, outil de réduction de l'incertitude ? » de Bernard Bajolet, directeur général de la sécurité extérieure, dans la Revue défense nationale, janvier 2014.
  • « Quel  budget  pour  les  services ? » de Philippe  Rousselot, dans Le  renseignement  dans  tous  ses  états, L’ENA hors les murs, n° 442, juin 2014.
  • « Transcription des conversations entre Mohamed Merah et les négociateurs », Libération, le 17 juillet 2012.