Sylvain Fresneau: «Je suis paysan et zadiste»

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Issu d’une famille d’agriculteurs installée à Notre-Dame-des-Landes depuis cinq générations, Sylvain Fresneau habite chez lui sans droit ni titre à cause du projet d’aéroport. Alors que l’État veut lancer le défrichage de la zone, il livre son témoignage sur la crise du monde agricole.

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Une semaine après l’afflux de plusieurs milliers de personnes contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le 8 octobre 2016, l’État annonce vouloir démarrer le défrichage du terrain, pour ne pas mettre en péril le processus des expropriations. Sur les 1 650 hectares de terres déclarés d’utilité publique en 2008 pour y ériger l’aérogare et les routes devant y conduire, environ 650 hectares ont fait l’objet de mesures d’expropriation : les propriétaires de ces parcelles, une trentaine de personnes, ont refusé de les vendre à Aéroport du Grand Ouest (AGO), la société concessionnaire du projet dans laquelle Vinci est très largement majoritaire. Parmi elles, se trouve Sylvain Fresneau, producteur laitier et figure historique de la lutte contre l'aéroport.

Des milliers de personnes se disent prêtes à venir défendre la ZAD contre le projet d’aéroport, comment s’organise la résistance à l’évacuation sur la zone ?

Sylvain Fresneau : Depuis les mois de janvier et de février, dates du jugement d’expulsion [pour les paysans qui habitent sur la ZAD – ndlr], ça a été très tendu. On entendait : « Ils vont venir. » Mais on n’avait pas de nouvelles. Après, il y a eu la consultation citoyenne sur le projet d’aéroport. On pensait qu’ils ne pouvaient pas venir nous expulser avant. Après le vote [à 55 % en faveur de l’aéroport – ndlr], Valls et d’autres ont dit qu’il fallait expulser et qu’il allait dégager la ZAD en octobre. À partir de là, les gens ont commencé à se dire qu’il fallait s’organiser. On fait partie des quatre fermes complètement impactées. On n’a pris aucune mesure de protection. On se pose des questions parfois. On a fait les ensilages de maïs, c’est de la nourriture pour tout l’hiver pour les vaches, on l’a mis ici, sur le site des domaines, dans la ZAD. On s’est posé la question, mais pas longtemps. On s’est dit : on continue à vivre ici. Le fait de faire la démarche de faire les tas à l’extérieur et d’imaginer qu’un jour, on emmènera nos vaches, c’est déjà rentrer dans le processus. Dont on ne veut pas.

 

Sylvain Fresneau sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, le 7 octobre 2016. ©Yann Lévy/Hans Lucas Sylvain Fresneau sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, le 7 octobre 2016. ©Yann Lévy/Hans Lucas


Ce choix de laisser sur la ZAD le stock d’aliments de votre cheptel, c’est une manière de résister ?
C’est l’une des manières. Cela fait 40 ans que l’on résiste en faisant la même chose. Ce n’est pas maintenant que l’on va tendre une perche en acceptant de commencer à dégager. Certainement pas. On n’est pas les seuls. Les cinq fermes concernées, on a tous le même objectif : on continue comme ça. On se consulte. On se pose des questions : qu’est-ce tu fais ? J’ai semé des prairies qui vont durer. Là où ils veulent faire la tour de contrôle, on avait une céréale cette année. Après les céréales, dans la rotation chez nous, on sème du ray-grass anglais, c’est une prairie pérenne qui dure minimum cinq ans. On l’a re-semé. Ça veut dire qu’on investit. On a acheté cette semence et on l’a plantée pour que ça dure. Donc on y croit encore. On n’a strictement rien changé à la manière dont on vit ici, dont on s’occupe des animaux. On a continué d’inséminer les vaches, on a toujours des vaches qui vêlent. On continue la vie comme avant. Je crois qu’on devient philosophe et puis, au pire, dans la vie, il n’y aura pas mort d’homme. Même si on perd tout. Mais on ne perd que tout. C’est du matériel, c’est du bien. On a pris du recul avec ce qui nous est arrivé. L’âge peut-être aussi.

En janvier, la justice vous a condamné à l’expulsion de votre ferme. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Un huissier est venu suite aux jugements : « Aujourd’hui, je constate que vous êtes là. Je repasse demain matin, vous me donnerez les clefs, et vous ne serez plus là. » Il est venu le lendemain et on ne lui a pas donné les clefs. Il est reparti en disant qu’il remettait le dossier au préfet. Il a dit que le jour de l’évacuation, il y aurait un huissier pour faire l’état des lieux des meubles. Je lui ai demandé dans quelle valise il allait mettre les vaches. Il n’a pas su répondre. Sur la ferme, on a 250 bêtes, dont 80, 90 vaches laitières.

Où le bétail sera-t-il évacué en cas d’expulsion ?
C’est une bonne question. On ne sait pas s’ils les abattent ou s’ils les gardent quelque part. Je crois qu’ils ne savent pas. Ça ne s’est jamais fait. Ce serait un cas d’école. On n’abat pas des bêtes comme ça. Ce serait de la maltraitance aux animaux. Ils préféreraient de loin qu’on dise : on s’en va, aidez-nous à déplacer les animaux. En tout, il y a autour de mille animaux sur la ZAD, qu’il faudrait dégager.

Comment justifiez-vous de rester à Notre-Dame-des-Landes alors que les électeurs de Loire-Atlantique ont voté à 55 % en faveur de la construction de l’aéroport ?
D’abord, le vote n’était qu’une consultation. Il était limité à la Loire-Atlantique parce qu’ils savaient qu’au-delà, ils perdaient le vote. Le conseil régional a mis 60 millions d’euros dans les prospectus et la désinformation. Nous, on a fait des réunions avec les moyens qu’on a. On ne jouait pas dans la même cour. Tout le nord de la Loire-Atlantique a voté contre la ZAD. Les dés ont été pipés. Les zadistes ont été présentés comme des voyous, des terroristes.

Mais pourquoi vouloir rester sur la zone dans ce contexte ?
Ce sont mes racines. Je partirai sous la menace. On a prouvé pendant l’enquête publique et le débat public qu’il n’y a pas besoin d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes. 1 650 hectares pour faire un aéroport à deux pistes, alors qu’il n’y a qu’une piste à l’aéroport de Genève qui accueille plus de passagers que l’aéroport de Nantes-Atlantique. Là, comme il y a de la terre qu’on peut prendre tant qu’on veut parce que c’est de la terre agricole, on bétonne. Je ne suis pas d’accord.

Votre travail de paysan, pourriez-vous le faire ailleurs ?
Pas dans les conditions que j’ai ici. Je n’aurai jamais la même symbiose avec la terre, les animaux, le relationnel de tout ça. Pour connaître une terre, faut plusieurs années. Il y a une rotation, un assolement, tout ça. Une ferme, il faut au moins dix ans, voire plus. Tout ce qui est autour : entraide, ensilage, les vétos, les inséminateurs, c’est tout un relationnel autour qu’il faudrait recréer, tout en sachant que le jour où on irait autre part, on foutrait la merde là-bas parce qu’on serait mal vus.

Pourquoi ?
Parce qu’on déstabiliserait le système de là-bas, à moins que ce ne soit un coin en désertification qui nous accueillerait à bras ouverts. Les terres se prévoient à l’avance. Un propriétaire sait à disposition de qui il met ses terres dans les années qui viennent. Si quelqu’un arrête pour des raisons X ou Y, c’est convoité. Nous, on arriverait là comme un cheveu sur la soupe.

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Cet article a été modifié vendredi 21octobre : au total, en comptant les conjoints, les enfants et les connaissances participant aux indivisions des biens expropriés, une trentaine de personnes risquent de se voir expulsées de la ZAD. Ces familles étaient propriétaires ou locataires sur le secteur avant la déclaration d’utilité publique du projet d’aéroport, en 2008. Toutes ont refusé de vendre leurs biens à AGO-Vinci dans le cadre des expropriations qui se déroulent depuis plusieurs années pour laisser le champ libre au chantier.