Au Zénith, Alain Juppé contre ceux qui «gonflent leurs biceps»

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Un mois après Nicolas Sarkozy, Alain Juppé a rempli à son tour le Zénith de Paris, lundi 14 novembre au soir. Pendant près de deux heures, le maire de Bordeaux et ses soutiens ont fustigé la « bassesse populiste ». Et prévenu : « La France n’a pas besoin d'un mini-Trump. »

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Une salle, deux ambiances. Un mois après Nicolas Sarkozy, Alain Juppé a rempli à son tour le Zénith de Paris, lundi 14 novembre au soir, avec plus de soutiens, mais moins de fans. Quelque 6 000 personnes, selon les organisateurs, étaient venues de toute l’Île-de-France pour l'écouter – notamment de Seine-Saint Denis, grâce au patron de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde. Plusieurs militants de l’Yonne, du Havre et même de Corse avaient également fait le déplacement, motivés par trois des élus les plus proches du maire de Bordeaux : le sénateur Jean-Baptiste Lemoyne et les députés Édouard Philippe et Laurent Marcangeli.

Entrée d’Alain Juppé au Zénith de Paris, le 14 novembre. © ES Entrée d’Alain Juppé au Zénith de Paris, le 14 novembre. © ES

« J’attends de voir maintenant ceux qui feront des discours ici », avait prévenu Sarkozy à l’issue de son propre meeting parisien. « Il doit être vert de rage ! » s’amuse une juppéiste, au sortir de la salle de concert. À six jours du premier tour de la primaire de la droite et du centre, Alain Juppé s’est offert la présence de bon nombre de militants LR, qui ont confié à Mediapart « ne plus en pouvoir » des « outrances de Sarko », mais hésiter encore entre lui et Fillon. Ainsi que de plusieurs élus centristes, tels la MoDem Marielle de Sarnez ou les UDI André Santini, Philippe Vigier et Chantal Jouanno ; de l’ex-président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré ; et… de l’acteur Alain Delon, qui après avoir soutenu l’ancien président, « approuvé et poussé la place importante du FN » et volé au secours de Nadine Morano sur la « race blanche », s’est visiblement trouvé un nouveau champion.

Pendant près d’une heure, le maire de Bordeaux a conservé la ligne qui est la sienne depuis le début de la campagne : proposer des réformes qui ressemblent dans le fond à celles qu’avance l’ex-chef de l’État, mais le faire avec une forme radicalement différente. « Je ne veux pas dresser telle ou telle partie de la France contre telle autre, les élites contre le peuple ; cliver pour cliver est un jeu politicien dangereux », a-t-il affirmé sur la même scène où, un mois plus tôt, celui qui s’est autoproclamé « porte-parole du peuple de France » moquait cette « élite qui aime, avec son panier en osier, aller acheter des œufs frais, le matin chez la fermière ».

Sans jamais citer son adversaire, Alain Juppé a tout de même glissé plusieurs allusions sans équivoque. Regrettant d’être l’objet de « toutes les attaques », il a répété sa formule favorite : « Droit dans mes bottes j’ai été, droit dans mes bottes je resterai. Quant à eux [ceux qui l’attaquent – ndlr], ils auront la défaite, et le déshonneur en plus. » Vantant une campagne de « vérité » et de « dignité », il a également affirmé que « ceux qui se sont montrés les plus pusillanimes quand ils étaient au pouvoir gonflent aujourd’hui leurs biceps. On va voir ce qu’on va voir... On a vu ». Avant d’ajouter, un peu plus loin : « Je suis fier d’arriver ce soir devant vous […] sans avoir cédé aux petits marchandages d’arrière-cuisine. Je n’ai monnayé aucun soutien contre un portefeuille ministériel ou des circonscriptions aux législatives. »

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Au cas où le message du maire de Bordeaux n’aurait pas été assez clair, il a été appuyé en amont par plusieurs de ses soutiens, à commencer par le patron de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, qui a expliqué sur scène ne pas vouloir d’« un président qui flirte chaque matin avec les thèses de l'extrême droite ». « À quoi cela servirait-il de vaincre le FN si c’est pour copier sa politique une fois au pouvoir ? a-t-il lancé. La France n’a pas besoin d'un mini-Trump ou d’un président qui a déjà échoué ! » La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, ancienne ministre de Nicolas Sarkozy, a quant à elle souligné le fait que « la primaire, c’est aussi le devoir d’inventaire ».

« Si nous n’avons pas été réélus en 2012, c’est parce que nous avons déçu les Français, a-t-elle précisé. Nous avons déçu parce que le comportement de certains hommes politiques n'était pas assez exemplaire. […] Cliver avant pour ne rien faire après ? La France ne se remettrait pas d’une deuxième déception. » Le président du conseil départemental des Hauts-de-Seine, Patrick Devedjian, n’a guère été plus tendre avec son ennemi de toujours. « Ceux qui voient le rassemblement comme de la mollesse confondent l’action avec l’agitation », a-t-il indiqué, avant de se lancer dans un réquisitoire contre la « bassesse populiste ».

Cinq jours après l’élection de Donald Trump, interprétée par les sarkozystes comme le signe annonciateur de la future défaite de Juppé, il fut évidemment beaucoup question du nouveau président des États-Unis. Hué à plusieurs reprises par le public, le magnat américain a surtout servi de prétexte pour évoquer à mi-mot ses cousins français. « Le populisme, c’est quoi ? C’est tromper le peuple, c’est une escroquerie, a affirmé Valérie Pécresse. C’est tout promettre avant l’élection et se renier après. Alain Juppé est l’antidote au populisme ! » Craignant « la montée des nationalismes et des bruits de guerre », le maire de Bordeaux s’est bien gardé d’attaquer ouvertement son principal adversaire à la primaire, réservant ses coups à « l’idéologie de l’extrême droite », qui « malgré l’enfumage que tente de faire Marine Le Pen », mènerait selon lui « notre économie dans le mur ».

À l’issue du meeting, les juppéistes affichaient une mine réjouie. « C’est tellement bien d’entendre les gens applaudir quand il parle de diversité », s’est enthousiasmée la sénatrice Fabienne Keller. Pourtant, malgré le monde, malgré les chants – « On va gagner, on va gagner » –, malgré les cornes de brume, subsiste toujours le sentiment que les réunions publiques d’Alain Juppé suscitent moins de ferveur que celles de Nicolas Sarkozy. « C’est vrai qu’on n’a pas d’hystériques, nous », souffle une jeune militante LR. « Quand les gens viennent voir Juppé, ils savent qu’ils ne vont pas voir un show, mais vous remarquerez que personne n’est parti avant la fin », sourit l’eurodéputé Arnaud Danjean.

Le représentant des “Jeunes AJ”, Matthieu Ellerbach, a lui aussi son explication : « Ce n’est pas un public militant en tant que tel, Alain Juppé rassemble au-delà du parti, assure-t-il à Mediapart. Sarkozy c’est une rock star, Juppé c’est un homme d’État. Il parle à la raison. Après, c’est plus facile de se faire applaudir sur la double portion de frites que sur l’Union européenne. » La question est aujourd’hui de savoir si cette même ferveur se traduira dans les urnes. Et si, là aussi, « le populisme peut l’emporter sur la raison ». Les soutiens du maire de Bordeaux sont convaincus du contraire, mais ne peuvent que reconnaître une chose : personne ne sait qui ira voter dimanche prochain. « Plus il y aura de votants et plus j’aurai de chances de gagner », a encore lancé leur candidat au Zénith, lui qui avait déjà confié à Sud Radio la semaine dernière : « Je ne suis pas Hillary Clinton ! »

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