Violences sexuelles: le système Tariq Ramadan

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Les témoignages s'accumulent contre Tariq Ramadan. Certaines femmes l'accusent de viols et de harcèlement, d'autres d'avoir profité de son statut pour exercer sur elles une « emprise » mentale. Comment le silence a-t-il perduré pendant des années ? Grâce à une mécanique de contrôle et de menaces, d'après des éléments et témoignages recueillis par Mediapart. De son côté, l'islamologue dénonce une « campagne de calomnie ».

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C'est la chute d'un prédicateur médiatique, mondialement connu et longtemps influent dans une partie de la communauté musulmane. Depuis la première plainte pour viol à son encontre, il y a un mois, Tariq Ramadan est visé par plusieurs témoignages accablants de femmes. Les unes l'accusent de viols et de harcèlement – des faits pénalement répréhensibles –, d'autres évoquent des relations extraconjugales consenties, à mille lieues de son discours rigoriste. Mais toutes racontent « l’emprise » mentale qu’aurait exercée l’islamologue suisse sur elles, profitant de son statut d'intellectuel célèbre.

Comment le silence a-t-il perduré pendant des années ? Selon des éléments et des témoignages de femmes, et d'anciens proches, recueillis par Mediapart, Tariq Ramadan a longtemps profité d'une mécanique de contrôle et de menaces. De son côté, le prédicateur musulman, qui n'a pas répondu à nos nombreuses sollicitations, dément et dénonce « une campagne de calomnie » (lire notre Boîte noire).

C'est l'onde de choc mondiale déclenchée par l'affaire Weinstein aux États-Unis, et une libération de la parole sans précédent sur les réseaux sociaux, qui ont suscité le premier témoignage à l'encontre de Tariq Ramadan, le 20 octobre. Les deux affaires présentent un point commun : elles interviennent à un moment où ces personnalités médiatiques sont en déclin et en perte de pouvoir, après avoir été longtemps influentes – le premier dans le monde du cinéma, le second dans la communauté musulmane.

Professeur universitaire, directeur de centres de recherche, auteur d'une trentaine d'ouvrages, conférencier hyperactif, et figure médiatique internationale bénéficiant du label « vu à la télé », Tariq Ramadan affiche, à 55 ans, un CV bien rempli. Durant son ascension, dans les années 1990, il a formé toute une génération de militants et acquis une large audience dans le monde musulman. Tout en essuyant de vives critiques de la part de ceux qui le soupçonnent de communautarisme et d'islamisme radical, et jugent ses positions « ambiguës » et « dangereuses ».

Ces dernières années, le blason de l'intellectuel musulman s'est toutefois terni (lire l'enquête de Mathieu Magnaudeix). Tariq Ramadan ne joue plus le rôle de leader structurant dans le champ religieux qui était le sien. Certains soutiens l'ont lâché. Plusieurs de ses conférences ont fait l'objet de tentatives d'interdiction – comme en 2016 par Alain Juppé à Bordeaux – et sa demande de nationalité française s'est heurtée à une levée de boucliers, ses détracteurs estimant ses valeurs « contradictoires » avec celles de la France.

C'est dans ce contexte de perte de vitesse, et en pleine vague de témoignages sous les hashtags #Balancetonporc et #Metoo, que la première plaignante s'est exprimée. Ancienne salafiste devenue militante féministe et laïque, Henda Ayari a déposé plainte pour viol à l'encontre de l'islamologue le 20 octobre. « Je vais vraiment avoir besoin de soutiens, mes ami(e)s, car en balançant le nom de mon agresseur, qui n'est autre que Tariq Ramadan, je sais les risques que j'encours... », a écrit la quadragénaire sur Facebook (lire son témoignage dans Le Parisien).

Une semaine plus tard, une deuxième plainte pour viol est déposée par Christelle, une Française convertie à l'islam. Elle aussi accuse le prédicateur de l'avoir violée dans une chambre d'hôtel, en 2009. Selon son récit, l’islamologue lui aurait administré des gifles au visage, aux bras, aux seins et des coups de poing dans le ventre, puis lui aurait imposé une fellation et une sodomie, puis à nouveau des coups et un viol. « Je ne comprenais rien, j’avais les larmes aux yeux. […] J’ai hurlé de douleur en criant stop ! », a-t-elle relaté dans un témoignage adossé à sa plainte, et révélé par Le Monde et Le ParisienTariq Ramadan l’aurait ensuite violée avec un objet, toujours selon son récit.

Leurs deux témoignages, précis et présentant de nombreuses similitudes, sont d’une grande violence (lire notre article du 28 octobre). Les deux femmes ont été entendues par la police judiciaire dans le cadre de l'enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris. Dans Le Parisien, le même jour, une troisième femme, Yasmina, témoigne de « harcèlement sexuel » et « menaces » que lui aurait fait subir l’islamologue suisse.

Six jours plus tard, de nouveaux témoignages arrivent, de Suisse cette fois-ci. Dans la Tribune de Genève, trois anciennes élèves du « professeur Ramadan », âgées alors de 15 à 18 ans, affirment avoir eu des relations sexuelles avec lui. Elles dénoncent son « emprise » psychologique. L'une d'elles décrit des rapports « consentis mais très violents ». « La confusion s'est installée dans ma tête. (...) Il disait que c’était notre secret », témoigne une autre. Une quatrième, à l'époque âgée de 14 ans, dit s'être attiré les foudres de l'islamologue après avoir refusé ses avances. Elle dépeint un « homme tordu, intimidant », « possessif et jaloux », « qui usait de stratagèmes relationnels et pervers et abusait de la confiance de ses élèves ».

Tariq Ramadan a fermement démenti toutes ces accusations et contre-attaqué à Paris et Genève avec quatre plaintes – deux pour « dénonciation calomnieuse », une pour « diffamation » et une pour « subornation de témoin ». Il a dénoncé, dans plusieurs communiqués, des « allégations anonymes » et une « campagne de calomnie » déclenchée par ses « ennemis de toujours »« Le droit doit maintenant parler [...], nous nous attendons à un long et âpre combat », indiquait-il le 28 octobre. Le 11 novembre, il est à nouveau sorti du silence pour dénoncer, dans un message Facebook diffusé en français, anglais et arabe, des « excès médiatiques » et « un climat délétère » : « De tous les bords, de façon anonyme ou pas, on lit des commentaires excessifs, racistes, antisémites, islamophobes, irrespectueux à l'endroit des femmes. Depuis plus de trente ans, j'appelle à la mesure, à l'écoute. »

Depuis, d'autres témoignages émergent. Les uns dénoncent une « emprise » mentale du prédicateur, parfois difficile à qualifier juridiquement mais que les victimes vivent comme une grande violence. Les autres font état de relations extraconjugales – tantôt épistolaires-érotiques, tantôt sexuelles – qu'aurait entretenues Tariq Ramadan. Si celles-ci sont en contradiction totale avec son discours moral et conservateur, elles ne semblent pas pénalement répréhensibles.

Depuis un an, une équipe d’une dizaine d’avocats accompagne bénévolement une demi-douzaine de femmes qui dénoncent le comportement de l'islamologue suisse. « Ce sont des femmes musulmanes, en déshérence sociale et spirituelle, qu'il a alpaguées sur Facebook, explique Calvin Job, l'un des avocats pénalistes de ce “pool”. Elles ont été sous emprise et s’estiment victimes de prédation sexuelle. À certaines, il a proposé un mariage, en mentant sur sa situation matrimoniale réelle, à d’autres il a parlé de sexualité et a plus ou moins franchi les étapes assez vite. Il n’y a pas, a priori, matière à des plaintes pénales, mais il peut y avoir une dimension d’abus de vulnérabilité. »

Cette petite équipe travaille avec « la certitude que l’affaire Ramadan est un dossier à tiroirs » et qu’il faut « encourager et accompagner la libération de la parole, être à l’écoute, résume Me Job. Il y a une grosse prudence de leur part, parce qu’elles redoutent la capacité de nuisance de Tariq Ramadan et ses proches, mais aussi parce que c’est très compliqué d’apporter la preuve d’un harcèlement ». Leur travail consiste, depuis un an, à recueillir témoignages et éléments, « si jamais elles franchissent le cap de la crainte et décident de parler ouvertement ». « La justice est un monde de riches, de Blancs, qu’elles ne connaissent pas. Notre message a été de leur dire qu’on était accessibles, que nous n’étions pas les avocats des puissants, mais celui des justes », ajoute Calvin Job.

Ce noyau d'avocats s'est adjoint les services de MThomas de Gueltzl, spécialisé en cyber-harcèlement. « Si ces femmes décident de parler publiquement, un flot de haine peut se décharger, avec du harcèlement, des commentaires, des menaces, qui ne seraient pas forcément liés directement à l’équipe de Tariq Ramadan. Notre rôle est de les protéger », explique Me de Gueltzl. Henda Ayari en a fait l’expérience : après avoir déposé plainte, elle a reçu un flot d’insultes et de menaces de mort.

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées ont été jointes par Mediapart ces deux dernières semaines. Amélie a été interviewée les 1er et 2 novembre, Sara le 7 novembre. Elles nous ont donné leur véritable identité mais ont souhaité se protéger en témoignant sous ces prénoms d'emprunt. D’autres femmes nous ont livré leur témoignage mais n'ont pas voulu qu'il apparaisse dans l'article. D'autres encore, que nous avons sollicitées, n’ont pas souhaité s’exprimer publiquement, mais sont en lien avec la petite équipe d'avocats citée dans l'article. S'agissant des mails de Jean-Pierre Allaman, nous avons notamment joint le Conseil national des barreaux, l'Ordre des avocats de Paris et la Commission de la réglementation de l’exercice du droit (CRED).

Depuis le 28 octobre, Mediapart a sollicité à de multiples reprises Tariq Ramadan et son avocat, Yassine Bouzrou, en vain. « Je ne souhaite pas communiquer », nous a répondu Me Bouzrou. Également sollicité, Hani Ramadan n'a pas répondu.