Sabotage SNCF: la police a fait «un pur montage»

Par David Dufresne
Benjamin Rosoux et Mathieu Burnel, tous deux désignés par la police comme faisant partie du « premier cercle » de la Cellule invisible responsable des sabotages de caténaires de la SNCF, contestent en détail le rapport de la Sous-direction de la police antiterroriste, révélé par Mediapart. C'est un montage, un «pur ouvrage de scénarisation», assurent-ils. Ils reviennent aussi sur les conditions de leur garde à vue. Au même moment, une autre piste, venue d'Allemagne, évoquée par Mediapart dès le 22 novembre, fragilise encore un peu plus cette enquête de police qui n'a pu rassembler aucun élement de preuve matérielle. Premier volet de notre enquête.
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C’est une maison de ville, dans le centre de Rouen, un après-midi de la semaine dernière. Sur la porte d’entrée, un autocollant indique que les téléphones portables y sont moyennement désirables. Pas par parano, par choix de vie. C’est Mathieu Burnel qui ouvre. Le jeune homme (27 ans) est grand, souriant, vif. Il est étudiant. La police le soupçonne d’être un malfaiteur en relation avec une entreprise terroriste. Ici, c’est chez lui. Enfin, c’est chez eux : une bande de copains, un pied à Rouen, un pied à Tarnac (Corrèze). Mathieu Burnel a passé 96 heures de garde à vue pour l’affaire des caténaires sabotées de la SNCF. Il est ressorti libre du Palais de justice de Paris. Libre mais mis en examen.
Deux jours plus tard, au petit matin, Avranches (Manche). La petite ville normande a du mal à sortir du brouillard. Au coin de la rue, un autre jeune homme s’approche. Vif et grand, lui aussi. C’est Benjamin Rosoux, l’un des trois gérants de l’épicerie bar-restaurant de Tarnac, soupçonné par la police d’être le «bras droit» de Julien Coupat, lui-même désigné comme le chef de file présumé d’une «Cellule invisible» qui, dans la nuit du 7 au 8 novembre, aurait semé la pagaille sur le réseau SNCF.

 

Benjamin Rosoux a passé, lui, trois semaines en détention provisoire. Avant d’être libéré le 2 décembre. Une partie de l’interview se déroulera en voiture, à travers le bocage et son foutu brouillard – tellement raccord avec l’affaire. L’autre partie se passera dans la maison de sa mère, où Benjamin Rosoux doit suivre son contrôle judicaire.

 

L’un comme l’autre ont interdiction de se voir. Instruction oblige. Mais l’un comme l’autre ont accepté de nous recevoir. Et de le faire face à la caméra. Sans floutage, ni artifices. Pour parler du fond de leur affaire, et pour en parler en longueur, tant toute leur histoire judiciaire en dit long selon eux sur l’époque. Sur la qualification des faits. Sur la surveillance de certaines communautés comme la leur, en Corrèze. Sur les opinions, et les délits d’opinion. Sur le militantisme, ses nouvelles formes, et sa «mouvance anarcho-autonome » remise au goût du jour ministériel.

 

Première surprise. Benjamin Rosoux n’a encore jamais lu le rapport de synthèse rédigé pour les magistrats par la police, et très exactement par celle qui l’a interrogé, la Sous-direction anti-terroriste (Sdat). En gros : il ne sait toujours pas, au juste, ce qu’on lui reproche, ni comment, ni sur quelle base. Il ne sait pas, non plus, si l’on se fie au dit rapport, que la police semble ne pas avoir beaucoup d’éléments tangibles. Ni contre lui (un tout petit paragraphe), ni contre les autres (rien de bien étayé, de bien précis).

 

Alors, commençons par ça. Par les faits. Ou plus exactement par les accusations. Benjamin Rosoux nie en bloc (cf. la vidéo ci-dessus). D’abord, d’avoir été associé, de près ou de loin, aux sabotages. Oui, comme le dit le rapport, il a bien été contrôlé dans une voiture non loin d’une ligne de chemin de fer. Mais « c’était à plus de cinq cents kilomètres » de la première caténaire enrayée, précise-t-il.

 

Ensuite, l’ancien jeune Vert qu’il est dément avoir participé aux violences qui ont émaillé, à Vichy, le sommet sur l’immigration des vingt-sept ministres de l’intérieur européens. Ce 3 novembre, Benjamin Rosoux, militant de longue date pour les sans-papiers, est bien présent dans la station thermale. La juxtaposition Vichy/Immigration, pour lui, comme pour bien d’autres, ça ne passe pas. Alors, oui, il est bien venu à la manif, depuis Tarnac, après sa tournée d’épicerie ambulante. Son seul fait à Vichy, dit-il, ce jour-là: avoir distribué des tracts.

 

Il conclut : ce rapport, qui l’a pourtant envoyé à Fresnes, se résume à «un ensemble d’éléments disparates qui sont réunis par les services de renseignement et, entre ces éléments là, un pur ouvrage de scénarisation». Puis, quelques minutes plus tard, il lâche qu'à ses yeux, tout ça «c'est du pur montage». Contre lui, comme contre les autres.

 

Quant à Mathieu Burnel, c’est idem. A Mediapart (cf. vidéo ci-dessus), celui que la police désigne comme faisant partie du «premier cercle» réfute toutes les accusations. Pour lui, ces histoires de «chef, de bras droit, de premier cercle», répondent à des «matrices», des «schèmes», des idées toute faites de la police. «C’est fou», glisse-t-il.

 

 

A son tour, il raconte sa soirée du 7 novembre. Un anniversaire d’un ami, dans une «mauvaise boîte de nuit» du côté de Rouen. Il a des témoins. Des dizaines. Vichy, il aurait bien aimé, mais il n’y était pas. Il l’assure: «Dans ce rapport-là, il y a des trucs qui sortent de toutes pièces.» Et quand on lui rétorque que c’est parole contre parole, Mathieu Burnel répond: «A un moment, quand on aura accès au dossier, ce sera procès-verbal signé contre rapport de la Sdat. Et là, le juge ne pourra pas faire comme s’il n’y avait pas un décalage assez gigantesque » On devrait être vite fixés. Selon nos informations, les auditions viennent à peine de commencer.

 

 

Et puis, l'entretien fleuve (trois heures chacun) glisse sur l’«Opération Taïga» elle-même, avec ses interpellations, ses interrogatoires, et la prison pour certains (cf. vidéo ci-dessous). Point d’orgue: l’irruption dans la ferme du Goutailloux à Tarnac, le 11 novembre d'environ cent cinquante policiers, cagoulés pour la plupart.

 

Ils cherchent partout, mesurent les marches, menottent. Et trouvent, dans une chambre, un sac poubelle dans lequel dorment deux gilets pare-balles énigmatiques. Y compris pour le responsable des lieux, Benjamin Rosoux, qui nous confie: «Les policiers me demandent si je sais d’où ça vient? Je leur dis que c’est la première fois que je vois ça, que je ne comprends pas (…) Je leur dis que ça me paraît douteux, et que, voilà, je ne signerai pas la mise sous scellés sur ces trucs-là… Sachant que ça faisait plus d’une heure qu’ils étaient dans la maison, et que cette chambre-là avait été vidée auparavant, et que personne d’entre nous ne pouvait voir ce qui se passait… Sur le coup, je me demande… J’essaie de réfléchir par quel type de hasard quelqu’un se serait trouvé à amener ce genre de trucs ici, je n’arrive pas du tout à savoir… Du coup, le premier réflexe qu’on a dans ces moments là, c’est qu’on se dit que c’est quelque chose qui a été placé là, et là, on cherche à nous tendre un piège…»

Et puis, ensuite, c’est «l’équipée sauvage à 160 sur l’autoroute jusqu’à Paris» racontée par le menu par Mathieu Burnel. Le terminus ? La Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), avec ses «cellules futuristes», son «isolement sensoriel», ses «néons éblouissants», ses caméras branchées en permanence, et ses techniques policières, façon «Julie Lescaut en pire».

Suite de nos interviews vidéo, demain mardi 16 décembre. Avec deux volets: L’emballement médiatique et Une affaire politique, sous forme de ping-pong verbal entre Benjamin Rosoux, Mathieu Burnel et Gérard Gachet, porte-parole du ministère de l’intérieur.

 

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Au milieu de l’entretien, à Rouen, Mathieu Burnel souffle : après tout le ramdam de l'affaire, «ce serait suicidaire de ne pas parler maintenant. Ce n’est vraiment pas par gaieté de cœur, ajoute-t-il, puisque rentrer dans le spectacle, c’est s’assurer que même lorsque l’on dit la vérité, c’est toujours une espèce de mensonge qui en ressort». Comme un reflet, derrière lui, sur l’étagère, on distingue l'édition originale d’«Internationale situationniste 1958-1969 » (la bleu métallisé des éditions Gérard Lebovici). Mathieu Burnel, comme Benjamin Rosoux, n'est ni dupe ni excité par la moindre reconnaissance médiatique. Seulement, des intermédiaires ont accepté de jouer les intermédiaires – et qu’ils en soient ici remerciés. Rapidement, la confiance a été établie. Et, in fine, ils ont dit «oui» pour contrer ce qu’ils estiment être une injustice: contre eux, contre Julien Coupat et Yldune L., seuls des neuf de Tarnac à être toujours incarcérés. Etranges instants d’un monde de l’information qui s’accélère tant, que l’on se retrouve à interviewer des mis en examen avant même que le juge ne les auditionne. C’est aussi ça, l’affaire des sabotages de la SNCF: le tourbillon en temps quasi réel, avec des fuites de toutes parts. Dès le premier jour, dès la première heure, un communiqué du ministère de l'intérieur donnait le ton. Cette affaire-ci serait publique. Quant au choix de la vidéo, il est simple: dans le genre témoignage direct, on ne fait difficilement mieux. Benjamin Rosoux, avant d’accepter, eut ces mots: «Au point où on en est…»