«Gilets jaunes» d’Ile-de-France: «Les quartiers populaires sont là»

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Entrés plus tard dans le mouvement, les « gilets jaunes » d’Île-de-France sont ces dernières semaines en pleine ébullition et, en faisant converger des luttes jusque-là très isolées et localisées. Du blocage de Rungis à l’intrusion sur le site d’Amazon, les actions coups de poing se sont multipliées, mais leur coordination reste complexe.

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«Ça bouillonne de partout en Île-de-France. » Il est 23 heures ce mercredi et Mouloud Sarahoui va bientôt commencer son service à l’entrepôt de Gennevilliers de Geodis, une filiale privatisée de la SNCF. Alors qu’il détaille les multiples actions de « gilets jaunes » auxquelles il a participé ces dernières semaines, la voix du délégué syndical CGT soudain se brise. La fatigue accumulée, l’émotion aussi. Il explique que le matin même il a participé à Argenteuil à une marche pour Sébastien, le jeune plombier du Val-de-Marne qui a eu une main arrachée lors de la manifestation des gilets jaunes du 9 février. La veille, il était sur les sites d’Amazon et de Geodis pour une action… « Et le soir, on a fait notre propre AG ! » raconte cet ouvrier de la logistique qui travaille en horaires décalés. « Mais c’est pas le moment de se sentir fatigués. On attend ça depuis des années. C’est une grosse, grosse bouffée d’air ce qui se passe », affirme-t-il pour décrire l’ébullition du mouvement.

Depuis des années, les grèves sur le site de Gennevilliers de Geodis, où les conditions de travail sont très dures avec des salaires extrêmement bas et un recours massif à l’intérim, n’ont rien donné. La grève d’un mois de 2015 n’a permis d’obtenir aucune concession de la direction et a laissé un goût amer. « Alors que Geodis appartient à un groupe qui fait huit milliards de bénéfices », souligne-t-il.

La fronde des gilets jaunes au plan national a ouvert une brèche. « Au début, on ne savait pas comment l’enfiler, ce gilet jaune », reconnaît pourtant Mouloud Sarahoui. « Soi-disant, c’était des racistes, comme nous le disaient les médias… Sauf qu’on a vite vu que leur colère en elle-même, elle était plus que légitime. Alors je suis allé à la deuxième manif et puis à toutes les autres », raconte le délégué syndical, alors que son syndicat désapprouve encore un mouvement qu’il dit gangrené par l’extrême droite.

Gilets jaunes du Val-de-Marne pendant une action de blocage. © Groupe Facebook Gilets jaunes du Val-de-Marne pendant une action de blocage. © Groupe Facebook

En Île-de-France, le mouvement des gilets jaunes a mis un peu plus de temps à prendre qu’ailleurs mais il est semble désormais en pleine expansion. « Les premiers mots d’ordre sur le carburant touchaient moins directement des quartiers où l’usage de la voiture est moins quotidien. Les ronds-points, à part dans le périurbain plus lointain, ne sont pas non plus présents », rappelle le sociologue David Gaborieau, qui travaille sur les mobilisations dans le secteur de la logistique. « Mais il suffit de remplacer la voiture par le logement pour établir des liens entre les revendications rurales, périurbaines et plus urbaines », précise-t-il.

À Geodis, le mouvement des gilets jaunes a redonné aux salariés l’envie de repartir au combat pour leurs salaires et leurs conditions de travail. Au lendemain des annonces d’Emmanuel Macron sur le Smic et la prime de fin d’année, les salariés de l’entrepôt de Gennevilliers décident de se mettre en grève les 26, 27 et 28 décembre, puis à nouveau les 2 et 3 janvier. « La grève a été suivie à 90 %. Et c’est la première fois que les cadres nous soutiennent et se mettent en grève. Tout de suite des gilets jaunes d’Île-de-France sont venus nous soutenir. On a coalisé nos forces », explique Mouloud Sarahoui.

Pour contrer la grève, Geodis a choisi de détourner les colis sur leur site de Bonneuil-en-France, mais aussi sur celui de Bercy. « On est donc partis bloquer Bercy le 28 décembre, puis le site de Bonneuil ; là aussi avec le renfort des gilets jaunes », rapporte le délégué syndical.

Action sur le site de Geodis. © Groupe Facebook Action sur le site de Geodis. © Groupe Facebook

Ce 14 janvier, au blocage de Bonneuil, affluent des personnels d’HPE – hôtels et palaces, mais aussi la CGT de Monoprix. Sont également présents des gilets jaunes d’Île-de-France, du groupe de Rungis, de celui de Saint-Denis mais aussi du fin fond de l’Essonne… « Je n’ai jamais vu une diversité de profils comme cela. Il y avait des ouvriers ou des employés blancs de 50 ans, des jeunes de la cité du Luth à Gennevilliers, des militants de la mouvance autonome », affirme David Gaborieau. « Le blocage de Bonneuil va à l’encontre du discours habituel selon lequel, dans la mobilisation des gilets jaunes, les syndicats ne sont pas là et les quartiers populaires non plus », souligne le sociologue, qui explique que parler de l’absence des banlieues dans le mouvement des gilets jaunes, comme certains l’ont fait, est un contre-sens. « Les commentateurs ont beaucoup dit que les banlieues n’étaient pas là parce qu’ils voudraient voir des jeunes en baskets et jogging qui luttent pour des revendications spécifiques, comme les violences policières. Mais ces profils sont bien présents et parfois ils font cortège commun, car les banlieusards sont aussi des salariés, des locataires, des usagers de la voiture… Ils ne partagent pas tous les mêmes revendications, les mêmes priorités. C’est un groupe hétérogène dont la présence est peut être diffuse, mais bien réelle. »

Ce dimanche, un débat aura d’ailleurs lieu à Saint-Denis, sur le thème de l’« alliance gilets jaunes et quartiers populaires »« Comment imaginer qu’un tel mouvement puisse se faire sans les habitants des quartiers ? Nous sommes investis depuis plusieurs semaines dans le mouvement des gilets jaunes, nous habitons les quartiers d’Île-de-France. Les gilets jaunes de Rungis et le Comité Adama manifestent chaque samedi ensemble », lance le texte de l’appel. 

Leur présence amplifie d’ailleurs sans doute le mouvement social. Alors qu’Amazon a licencié des salariés qui avaient affiché leur soutien au mouvement des gilets jaunes, les salariés de Geodis avec d’autres gilets jaunes ont décidé d’entrer ce 12 février sur le site de Bonneuil-sur-Marne du géant mondial de la vente en ligne pour une petite explication avec la direction. « On a aussi bloqué 250 semi-remorques. On nous a envoyé les CRS et les gendarmes, mais quand on leur a expliqué qu’on menait un combat pour les salaires, et ça s’est très bien passé. Même les chauffeurs étaient avec nous. Eux aussi ont du mal à boucler leurs fins de mois », se félicite Mouloud Sarahoui.

Depuis quelques semaines, l’impression d’une convergence en Île-de-France de différentes luttes sociales – jusque-là très localisées et isolées – est ce qui enthousiasme le plus ceux qui désespéraient un peu du mouvement social. « J’ai grandi dans le 93 et j’ai toujours vu des mouvements sociaux se faire chacun dans leur coin, raconte Adel Kherdine, membre de l’AG de Rungis : les hospitaliers, les cheminots, ceux contre les violences policières… » « Là, on assiste vraiment à une lutte commune », poursuit ce salarié de Transkeo. « À l’AG de Rungis, au départ, on était 40, maintenant on est 120. Les gens sont déterminés comme jamais ! » affirme-t-il.

Cet agent de maîtrise d’une trentaine d’année a participé avec quelques amis aux premières actions de blocage des gilets jaunes à la Porte Maillot et à Pontault-Combault le 17 novembre. « Pour Noël, on s’est installés à la gare de Disney Village. Un petit noyau amical s’est constitué, puis chacun est retourné dans son groupe local. L’ambiance était super conviviale. Il y avait toutes sortes de gens : du jeune, de l’ancien, du militant, du pas du tout militant, détaille-t-il. On a créé des groupes WhatsApp dans les différentes boîtes et les différents endroits de la région parisienne pour rester en contact. Il y avait une vraie émulation. »

« À la Courneuve aussi ils sont à fond »

L’idée de bloquer Rungis, pour bloquer l’économie, émerge, portée par l’association des VTC sous la direction de Jean-Claude Resnier. « Le 17 décembre, on y est allés à environ 150 pour bloquer dès quatre heures du matin », raconte Adel Kherdine. Mais avec le représentant des VTC, des tensions éclatent rapidement. Ses prises de positions ultra-droitières et ses propos volontiers racistes conduisent les gilets jaunes de Rungis à mettre cette figure, alors omniprésente dans les médias, de côté. « On s’est séparés comme de l’huile et de l’eau. Ils continuent à faire leurs actions mais sans nous », souligne Adel Kherdine.

Après plusieurs tentatives de bloquer totalement le marché de Rungis, les gilets jaunes décident d’unir leur force avec la CGT, malgré de longs débats sur la place des syndicats dans le mouvement. « Moi-même je dénonce la bureaucratie syndicale : Martinez et Berger peuvent rester chez eux, on n’a pas besoin d’eux. Mais dans les boîtes on voit aussi les délégués qui mouillent la chemise toute l’année pour les salariés », précise ce syndiqué, qui ne tient pas à mettre en avant son étiquette.

Dans la nuit du 4 au 5 février, dans une action coordonnée par l’UD de la CGT Val-de-Marne et les gilets jaunes d’Île-de-France, Rungis est totalement bloqué. « Il y avait ce jour-là une très grande proportion de personnes racisées : des coordinations de sans-papiers, des ouvriers de la logistique, des salariés de la grande distribution », note le sociologue David Gaborieau, qui était présent.

Beaucoup se disent convaincus que pour tenir dans la durée, ils vont devoir s’organiser, ce qui se fait parfois dans la douleur. Ainsi, pour coordonner les différents groupes de gilets jaunes d’Île-de-France, une première AG commune a eu lieu le 24 janvier. La seconde s’est déroulée jeudi 14 février, pilotée par le groupe de gilets jaunes de Rungis, à la Bourse du travail, à Paris.

La discussion a commencé sagement, les délégués des différents groupes à gauche de la salle, les observateurs assis tout autour sur les bancs en bois, sur le modèle de l’Assemblée des assemblées à Commercy. Certains ont revêtu le gilet jaune, une femme porte un sweat orné d’un ironique « dernière de cordée », une autre s’est coiffée d’un bonnet phrygien. « Je déclare la seconde assemblée des gilets jaunes Île-de-France ouverte ! » lance en guise de top départ l’une des organisatrices à la tribune, sous les applaudissements.

Henri, gilet jaune mandaté pour le XVIIIe arrondissement, souhaite que se montent des « maisons du peuple » dans et autour de la capitale. « Pour faire du social, accueillir les migrants et les SDF. » Il réclame une cagnotte « pour les gens qui ont des procès en cours », ainsi qu’une caisse de grève : « Si on veut tenir dans la longueur, il faut y penser. » Belleville veut également sa cabane et organiser un cortège commun à la région pour les manifestations du samedi. Caroline, d’Aubervilliers, annonce une action avec les gilets jaunes de la Plaine, qui ont déjà distribué 600 tracts aux clients et salariés du centre commercial le Millénaire, au bord du canal Saint-Denis. « À la Courneuve aussi, ils sont à fond. »

Très vite, néanmoins, le ton monte. Des participants, assis à droite de la salle, crient et s’agitent, ils veulent la parole. Les critiques fusent, les vieilles rancœurs aussi : « Toi, retourne passer à la télé ! » lance untel. Une autre demande « un peu de respect ». Comme pour couvrir la discorde, un chant classique des manifestations monte, scandé par les pieds qui frappent le vieux parquet de la Bourse du travail : « Emmanuel Macron, on vient te chercher chez toi ! »

Samir finit par obtenir un micro : « Je n’ai été mandaté par personne, je ne crois pas à toutes ces choses-là. Ici, il n’y a pas de députés, pas de ministres ! Mon groupe, c’est 150 personnes, on est de la banlieue, la vraie banlieue ! » Sous les applaudissements d’une partie des membres de l’AG, il continue : « Quand est-ce que le gouvernement nous a entendus ? Quand on n’avait aucune organisation ! On descend dans Paris parce qu’on a faim, pas pour créer des groupes ici ou là. » 

Amel, de Sevran, a beau plaider que « les personnes mandatées ne font que parler au nom du groupe avec lequel elles font des actions » et qu’il s’agit seulement de « se connecter pour faire des opérations coups de poing », une partie de la salle ce soir-là renâcle : « L’efficacité du mouvement tient à sa nature disparate et atomisé, martèle un gilet jaune, adhérent de la CGT. Les choses qui marchent vont fédérer naturellement, pas la peine de se coordonner pour ça. » Même Montreuil finit par s’inquiéter : « Nous sommes heureux d’être ici, cependant nous voulons préciser que notre groupe est contre un secrétariat permanent et une organisation pérenne. »

La structuration, trois mois après le début du mouvement, reste donc une ligne de fracture, malgré le foisonnement des initiatives. A fortiori en Île-de-France, où les manifestations du samedi sont devenues des totems. La controverse sur le fait de déclarer ou non les défilés parisiens rend le débat encore plus confus. La soirée s’interrompt donc, au point deux de l’ordre du jour… « On avait dit que c’était une AG de coordination. Et cela n’a pas été clair manifestement, regrette l’une des organisatrices. C’est ce qui fait qu’on a planté cette AG, clairement. »

Avant que les gilets jaunes ne lèvent le camp pour poursuivre la discussion à l’air libre, le micro est repris à la volée pour énumérer les actions à venir. Et le programme est chargé : dimanche 17 février, un « meeting d’alliance avec les quartiers populaires et les gilets jaunes, à Saint-Denis », un « mardi jaune » la semaine prochaine à Fleury-Mérogis, afin de « demander l’amnistie » pour les personnes incarcérées, ou encore une nouvelle action lundi matin contre Amazon à Clichy-La-Garenne. Se dégage aussi de plus en plus fortement l’idée d’un acte XX, à la fin de la trêve hivernale, contre le logement cher, les coupures et les expulsions, avec l’association Le Dal, présente dans la salle.

Dans ce brouhaha, un gilet jaune venu de Saint-Nazaire tente, à grand-peine, de battre rappel pour la deuxième assemblée des assemblées, à Saint-Nazaire, en avril. Pas sûr que les turbulents gilets jaunes d’Île-de-France s’y présentent en file tout à fait ordonnée.

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