Devenir maire, un privilège de mâle

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Mediapart a épluché les investitures PS et UMP dans les 260 villes de plus de 30 000 habitants. Celles dont les résultats seront scrutés pour mesurer l’ampleur de la défaite de la gauche au pouvoir. Mais il y a déjà une certitude : malgré des listes strictement paritaires, les maires seront des hommes.

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Mairie cherche homme, blanc, avec CV électoral fourni. C’est le profil type des maires qui seront élus lors des prochaines municipales, les 23 et 30 mars. Mediapart a épluché les investitures PS et UMP dans les villes de plus de 30 000 habitants (lire notre boîte noire) et le résultat confirme sans ambiguïté la faiblesse du renouvellement de la vie politique française.

  • La parité, mais pas pour les chefs

Le premier constat affligeant concerne la parité : déjà obligatoire lors des municipales de 2008 dans les communes de plus de 3 500 habitants, elle a été étendue cette année aux villes de plus de 1 000 habitants. Au total, 85 % des Français voteront pour des listes alternant un homme/une femme. Sauf qu’ils n’éliront que très peu de femmes maires.

Selon une étude du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, « la parité s’arrête là où le pouvoir commence » : dans l’ensemble des communes et intercommunalités, 83 % des têtes de liste sont des hommes. Pire encore : cette proportion n’a quasiment pas évolué depuis les dernières municipales. En 2008, le pourcentage de femmes investies à la première place était de 16,5 % (contre 17,1 % en 2014). Il y a six ans, seulement 13,8 % de femmes ont été élues maires, rappelle le HCEFH.

Si l’on s’intéresse aux villes de plus de 30 000 habitants, et si on se concentre sur les investitures de l’UMP ou du PS, les femmes têtes de liste représentent moins de 20 % des candidatures – 19 % pour le PS et 17 % pour l’UMP. Ce sont pourtant les communes où les grands partis politiques disposent du réservoir le plus important de militants, et donc de militantes.

Dans les très grandes villes, le PS fait un peu mieux mais reste loin du compte : dans les 15 communes les plus peuplées de France, le parti au pouvoir n’a présenté de 27 % de femmes – les quatre têtes de liste, à Lille, Nantes, Rennes et Paris, ont cependant de très grandes chances d’être élues. Et à part Martine Aubry, toutes exerceraient alors leur premier mandat de maire. Nantes et Rennes font figure de contre-exemples socialistes : dans les deux cas, un homme sortant a choisi pour lui succéder une femme, jeune. Johanna Rolland à Nantes n’a que 34 ans, et Nathalie Appéré, à Rennes, a 37 ans.

Du côté de l’UMP, c’est encore pire. Car dans les 15 plus grandes villes, seules 3 femmes ont été investies en tête. Certes, le parti d’opposition a rompu avec ses vieilles habitudes à Nantes, en soutenant Laurence Garnier, 35 ans, et mise beaucoup sur Fabienne Keller à Strasbourg. Certes, la candidature de Nathalie Kosciusko-Morizet à Paris alimente largement les médias qui racontent, parfois avec sexisme, la « bataille des dames » avec Anne Hidalgo. Dans les vingt arrondissements de la capitale, la candidate UMP – comme sa concurrente socialiste – a d’ailleurs pris soin de constituer ses listes en respectant une parité parfaite : 10 femmes/10 hommes.

Mais ces exceptions cachent bien mal la réalité puisque juste après Paris, dans la deuxième ville de France, on retrouve l’archétype du non-renouvellement : Jean-Claude Gaudin, 74 ans. Maire de Marseille depuis 18 ans, il brigue cette année un quatrième mandat.

  • Les primaires, meilleures alliées du renouvellement ?

Difficile à dire tant le nombre de primaires fut réduit pour ces municipales. Le PS en a organisé dans moins de dix villes, avec des taux de participation parfois très faibles. Mais, souvent, ce processus a conduit à renouveler les candidatures. À Marseille, la primaire a permis de contourner, en partie, les réseaux clientélistes du système Guérini, et a montré qu’une ministre du gouvernement, Marie-Arlette Carlotti, pouvait perdre. À Aix-en-Provence, ce sont deux sexagénaires et militants socialistes de longue date qui ont passé la barre du second tour, éliminant les deux plus jeunes, mais aussi deux caciques du PS local.

Les deux cas les plus spectaculaires sont ceux du Havre et de La Rochelle. Dans le premier, la primaire a conduit à la victoire de Camille Galap, un président d’université qui a axé sa campagne sur le renouvellement politique, les quartiers populaires et l’apport de la société civile (lire notre reportage). Élu au premier tour face au chef de file de l’opposition municipale, Galap est le seul Noir investi dans l’Hexagone par le PS dans une ville de plus de 100 000 habitants.

Dans le second, c’est une jeune femme de 34 ans, enseignante, Anne-Laure Jaumouillié, qui a battu sur le fil Jean-François Fountaine, 62 ans, déjà vice-président de l'agglomération et notable local (il est président de la fédération des industries nautiques). En revanche, à Béziers et à Boulogne-Billancourt, ce sont les chefs de file du PS local qui ont remporté un scrutin bien morne.

Encore peu rodée au système des primaires, l’UMP en a tout de même organisé quelques-unes. La plus connue, celle de Paris, a permis à une quadragénaire – Nathalie Kosciusko-Morizet – de l’emporter face à trois hommes, et ce, dès le premier tour, avec 58,16 % des suffrages exprimés. Parmi ses adversaires, figurait pourtant le “baron parisien” Jean-François Legaret, maire du Ier arrondissement depuis 2001 et président du groupe UMP du conseil de Paris, qui n’a recueilli que 20,40 % des voix.

Nathalie Kosciusko-Morizet, le 8 mars, pour la journée internationale des femmes. © Flickr/nk_m/Pascal Legrand Nathalie Kosciusko-Morizet, le 8 mars, pour la journée internationale des femmes. © Flickr/nk_m/Pascal Legrand

A contrario, les jeunes femmes UMP ont fait chou blanc lors des primaires organisées à Lyon. L'ancienne secrétaire d'État à la santé, Nora Berra, et Myriam Pleynard, une juriste de 44 ans, n’ont même pas franchi le premier tour, rassemblant à elles deux seulement 10 % des suffrages exprimés. C’est finalement le leader de l’opposition municipale lyonnaise, Michel Havard, 46 ans, qui s'est imposé au second tour des primaires, face au député Georges Fenech.

Surtout, à Colombes, c’est Nicole Goueta, 76 ans, qui est sortie gagnante du scrutin organisé par la fédération UMP des Hauts-de-Seine. Déjà maire de cette commune de 2001 à 2008, elle se représente cette année face au socialiste Philippe Sarre, qui l’avait battue il y a six ans. « C’est bien la preuve que l’UMP a du mal avec le renouvellement », savoure Christophe Borgel, secrétaire national aux élections du PS.

Soutien du candidat dissident de Boulogne-Billancourt, le député UMP Thierry Solère critique vivement le « dogme qui veut qu’on réinvestisse automatiquement les maires sortants ». « C’est une décision pyramidale dans une société qui ne l’est pas », affirme-t-il, reconnaissant que la question du renouvellement est « un drame ». « Il y a un vrai problème avec la génération post-68 qui pense avoir encore un avenir et qui s’accroche. Ce sont de vieux mâles blancs qui décident. Et ils se renouvellent les uns les autres. »

  • Le cumul dans le temps : une valeur sûre

En janvier déjà, au moment de la loi contre le cumul des mandats, Mediapart s’était penché sur le cumul dans le temps, grand oublié du texte voté par les députés et les sénateurs. Le résultat était édifiant : plus de la moitié des maires des 428 communes françaises de plus de 20 000 habitants briguent cette année un troisième, quatrième, cinquième mandat, voire plus.

Sur ces 239 édiles, on trouve de grands élus socialistes historiques, qui se présentent pour un septième mandat, comme Laurent Cathala à Créteil, ou Alain Richard à Saint-Ouen-l'Aumône. Ou à un sixième mandat, comme Gilles Catoire à Clichy. Ou à un cinquième, qui s'ajoute à bien d'autres fauteuils de baron local, comme Michel Delebarre à Dunkerque. On retrouve aussi parmi les “cumulards dans le temps” des ténors de la droite, comme Marc-Philippe Daubresse à Lambersart, André Santini à Issy-les-Moulineaux, ou Philippe Marini à Compiègne, tous trois candidats à un sixième mandat.

Quant aux seules villes de plus de 30 000 habitants, la proportion est un peu plus faible (40 %) mais le phénomène reste très ancré. Candidate à Nanterre (Hauts-de-Seine) et secrétaire générale adjointe de l’UMP, Camille Bedin, 28 ans, reconnaît que son parti « a besoin d’un très grand nouveau souffle et d’un profond renouvellement ». Réticente au cumul des mandats et au cumul dans le temps, elle espère que l’UMP engagera une réflexion sur ces sujets après les européennes.

« Il n’y a pas de règle absolue, c’est du cas par cas, assure de son côté le vice-président de l’UMP, Brice Hortefeux, qui siège également à la commission d’investiture du parti. Il y a un équilibre à trouver entre la sécurité de l’expérience et l’audace du renouveau. Entre l’aspiration linguistique au renouvellement et l’engouement électoral, qui va plutôt vers celui qui est là depuis longtemps. »

  • Mieux vaut ne pas être trop jeune

Pas de surprise, les maires sont plus âgés que la moyenne de la population. Entre 26 % (PS) et 29 % (UMP), des têtes de liste ont plus de 60 ans. Une proportion légèrement supérieure à la part des seniors dans la population globale (23,5 % selon l’Insee). Surtout, ce sont les jeunes qui sont très mal représentés : sur les 260 villes de plus de 30 000 habitants, l’UMP ne présente que 11 chefs de file de moins de 30 ans, tandis que le PS n’en a investi que sept. En général, ce sont dans des communes ingagnables. Par exemple à Meaux, bastion de Jean-François Copé, où les socialistes présentent un jeune homme de 22 ans seulement, Bastien Marguerite.

« Il y a un manque de volonté des formations politiques sur ces sujets, affirme Christophe Borgel. On ne fait pas tout à fait la place aux jeunes. L’âge de nos dirigeants est globalement plus élevé que dans les autres pays européens. » Le député socialiste note que l’UMP « n’a pas fait émerger de nouvelle génération au niveau local, comme elle l’a fait au niveau national ». Un constat partagé par la secrétaire générale adjointe de l’UMP, Camille Bedin, qui reconnaît que « la droite n’a pas su préparer la suite » car « sous Sarkozy, le parti était surtout concentré sur le national ».

L’âge des édiles n’est pas un sujet pour Brice Hortefeux qui souhaite « laisser le maximum de liberté aux électeurs » et estime pour sa part que « seule l’envie compte ». « Il y a des candidats de 52 ans qui sont déjà fatigués, explique le vice-président de l’UMP. Contrairement au blabla que l’on colporte, une personne âgée votera pour un candidat plus jeune, c’est quasi automatique. Car face à un candidat plus âgé, l’électeur se dira “moi j’ai arrêté de travailler, pourquoi pas lui ?” » Mais à ce compte-là, Gaudin serait sûr de sa défaite…

  • Faire de la politique son métier

En janvier 2013, la députée UMP Valérie Pécresse pose en bureau politique les conditions de la “vague bleue” souhaitée par son parti. S’il veut reconquérir le maximum de villes, ce dernier doit, selon elle, détecter de « nouveaux talents », notamment issus de la société civile, et prendre le temps de les former. Tous les responsables de l’UMP présents ce jour-là opinent du chef.

Or, là encore, les promesses n’ont pas été appliquées aux têtes de listes. L’écrasante majorité des candidats UMP qui se présentent dans les villes de plus de 30 000 habitants ont déjà effectué un ou plusieurs mandats politiques. Certains au parlement (40 %), d’autres au gouvernement (11 têtes de liste ont été ministre ou secrétaire d’État). Et plus généralement, en conseil régional ou général (52 % des candidats UMP ont déjà un mandat local à leur actif).

Côté PS, même constat, mais dans des proportions moindres (par exemple, seules 20 % des têtes de listes socialistes ont déjà été député ou sénateur). Un écart que le député UMP Thierry Solère explique par le fait que la droite « est au pouvoir depuis longtemps ». « Le PS a eu le temps de se préparer localement, c’est donc normal qu’ils aient plus de nouvelles têtes », dit-il. Quand ils étaient dans l’opposition, les socialistes ont aussi progressivement conquis la majorité des collectivités (conseils généraux, régionaux, villes), ce qui leur a permis de faire émerger de nouvelles figures locales, jamais passées par le Palais-Bourbon ou celui du Luxembourg.

Député, puis conseiller régional, puis sénateur, puis maire de Lyon... CV électoral fourni pour le socialiste Gérard Collomb. © Reuters Député, puis conseiller régional, puis sénateur, puis maire de Lyon... CV électoral fourni pour le socialiste Gérard Collomb. © Reuters

Si la reconduction des maires sortants est automatique à l’UMP, le parti a également fait le choix, dans 11 communes de plus de 30 000 habitants, de réinvestir d’anciens maires, pourtant battus en 2001 ou 2008 . C’est le cas de Fabienne Keller à Strasbourg, de Jean-Luc Moudenc à Toulouse ou encore de Élisabeth Hermanville à Goussainville.

  • La diversité, toujours pas d'actualité

Sans surprise, la prime aux hommes, plutôt âgés et déjà élus, exclut de fait une progression de la représentation de la diversité à ces municipales. L’écrasante majorité des têtes de liste sont des Blancs, au PS comme à l’UMP – à l'exception de villes jugées ingagnables par l’un ou l’autre camp.

Selon une étude à paraître mercredi du Cran (Conseil représentatif des associations noires de France) et du think-tank République et diversité, portant sur les conseils municipaux sortants des 50 plus grandes villes de France, seulement 9 % des adjoints sont issus de la diversité (« non-blancs »), explique son président Louis-Georges Tin. Et douze d’entre eux ne comptent aucun élu maghrébin, noir ou asiatique, et sont « des conseils municipaux “apartheid” », selon lui.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Pour ces calculs, nous nous sommes concentrées sur les têtes de liste du PS et de l’UMP dans les 260 villes de plus de 30 000 habitants. Parfois, dans certaines communes, l’un ou l’autre de ces deux partis a choisi de ne soutenir officiellement personne – par exemple à Cannes, où l’UMP, toujours en proie à ses querelles intestines, n’a pas réussi à choisir entre le copéiste Philippe Tabarot et le filloniste David Lisnard. Ces quelques cas ont donc été retirés de nos données.

L’UMP a publié sa liste sur son site internet – nous avons complété les données sur l’âge, le sexe et les mandats précédents ou en cours. Le Parti socialiste a, en revanche, refusé de transmettre la liste nominative de ses têtes de liste, malgré plusieurs relances. Nous n’avons toujours pas compris pourquoi…

Pour des raisons de temps et de faisabilité, nous nous sommes limitées aux deux plus importants partis. Dans certaines villes, il ne s’agit pas de candidats UMP ou PS, mais de chefs de file soutenus par un de ces deux partis. C’est notamment le cas dans plusieurs communes dirigées par le PCF.

Dans de rares cas, nous n’avons pas trouvé l’âge des candidats. Il se peut aussi que certains mandats déjà effectués nous aient échappé. Concernant le nombre de mandats, ont été comptés comme mandat entier tous les mandats entamés (quand un maire est arrivé à la tête d’une ville en cours de mandat, par exemple).

Sauf mention contraire, les personnes citées dans cet article ont été interrogées au cours des trois dernières semaines.