Municipales : l’air frais venu du Havre

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Édouard Philippe, maire-entrepreneur de droite mais pas trop

« C’est assez sain pour une ville de gauche d’avoir un maire de droite, comme d’avoir des maires de gauche dans des villes de droite. Cela force à s’enraciner dans le compromis et l’adhésion de tous, loin des discours sectaires, simplistes et doctrinaux. » Attablé à la terrasse d’un bistrot proche de la mairie, Édouard Philippe ne se fait pas prier pour raconter son profil singulier, celui d’une droite improbable, voire insoupçonnable. À 45 ans, ce petit-fils de docker qui dit « beaucoup aimer Mélenchon » (car « c’est le seul à avoir compris les enjeux politiques de la mer ») explique avoir été adhérent du PS « pendant deux ans, à la fac », quand Michel Rocard semblait être en mesure de succéder à Mitterrand. « J’aimais sa vision d’une social-démocratie ouverte, mais je suis parti, écœuré par le sectarisme intellectuel des fabiusiens », dit-il dans un clin d’œil, lui qui est l'un des rares maires de droite dans le fief de Seine-Maritime de l’actuel ministre des affaires étrangères.

Edouard Philippe, en réunion publique © dr Edouard Philippe, en réunion publique © dr

Né à Rouen, ayant grandi dans le Nord avec des grands-parents havrais, Édouard Philippe évoque Pierre Mauroy comme « modèle municipal », puis s’empresse d’ajouter : « En plus de ma double filiation très claire envers Antoine Rufenacht et Alain Juppé. » Il est un fidèle de ce dernier depuis une douzaine d’années, « dans les bons moments aujourd’hui, comme dans ceux de solitude, après sa condamnation, où on était très peu nombreux ». Lors du congrès fondateur de l’UMP, en novembre 2002, Juppé avait fait du jeune adjoint havrais son premier secrétaire général, lui qui n’avait « jamais pris de carte dans un parti de droite jusque-là ».

Atypique, cet ancien conseiller d’État, qui s’essaie à l’écriture de polars (il en a déjà publié deux), a finalement été préféré à Christine Lagarde par Antoine Rufenacht, pour devenir son successeur. Fils d’enseignants, Édouard Philippe s’est installé en 2010 dans le fauteuil du maire chiraquien, aujourd’hui âgé de 74 ans, qui avait lui-même gagné la mairie en 1995 au bout de sa quatrième tentative. Il s’inscrit dans ses pas, revendiquant la continuité de l’action municipale, « je conserve sa philosophie de gestion, avec des marottes différentes, notamment sur la culture », et a demandé à Rufenacht de figurer en dernière position sur la liste. « Depuis qu’il m’a laissé sa place, il a été d’une classe exceptionnelle, dit Philippe. Il a dû me dire une fois en quatre ans de faire attention… »

Affirmant un positionnement de « droite républicaine ouverte », il insiste sur sa « liberté » locale : « Je déconnecte totalement la vie municipale de la vie nationale, assène-t-il. Je ne suis passé devant aucune investiture nationale de l’UMP, ni même devant les militants locaux, et je ne reçois aucun financement du parti. Sur ma liste, il y en a qui ont voté Hollande, Bayrou, et même Sarkozy. C’est dire si je suis ouvert… » Pour définir sa ligne, il résume : « Gaulliste, libéral sur l’économie et les questions sociétales, pro-européen. » Au Havre, il se tient à distance des polémiques nationales, par rapport au gouvernement (« La critique, je la fais à l’Assemblée », dit celui qui a été élu député en 2012) comme des affaires dans son propre camp (« Je ne suis ni sarkozyste, ni filloniste, ni copéiste »). Selon lui, « le contexte national aura un impact sur quelques pour-cent de voix, dans l’électorat de gauche comme de droite. Ceux qui s’en irritent s’abstiendront, mais l’essentiel se prononce sur un maire… ».

Ce profil “néo-gaulliste libéral” se retrouve dans son programme, axé sur l’économie touristique (il s’interrompt souvent pour s’auto-congratuler : « Vous avez vu tous ces touristes qui viennent de descendre du paquebot ? Il y en aura bientôt 150 par an qui s’arrêteront ici… »), l’action et la communication culturelles (et notamment sa « politique de lecture globale »), la rénovation urbaine de la ville, ou son souci de ne pas augmenter les impôts. En campagne, il privilégie les réunions d’appartement (il dit qu’il en aura fait « 130 en tout ») et les réunions de quartier (il en a prévu 22 dans le dernier mois). Son allure “techno dynamique” inspire son art oratoire, un brin “droit dans ses bottes”, mais des pointes d’humour en plus. Pédagogique et parlant sans fiches, lors d’une réunion publique devant une soixantaine de personnes assez âgées du quartier Sainte-Catherine, il déroule une heure durant sa vision du Havre.

La transformation et la réhabilitation de certains des quartiers abandonnés autour du port sont le cœur de son discours et de son idée force de « changer physiquement la ville ». Son vocabulaire se veut simple, il détaille sa « belle piscine », son « immense centre commercial qui a revitalisé les docks en conservant le bâti », son futur centre de congrès et les bureaux qu’il compte créer pour achever « la transformation du port, qui est peu à peu partie vers le sud », l’utilité de la rénovation urbaine dans les quartiers nord, « où on a tout cassé et on a tout transformé », les coins encore « moches », les ponts à détruire ou à reconstruire, les « promenades » à aménager et les rues ou les quais qui doivent devenir « jolis » dans les années à venir. À plusieurs reprises, il évoque son envie de miser beaucoup sur « l’économie du nautisme » : « D’abord, ça fait plaisir à ceux qui aiment ça, mais c’est aussi très bon pour les enfants de savoir faire du bateau. Ça permet d’apprendre à être responsable et à comprendre que parfois, les éléments sont plus forts que vous. »

Edouard Philippe, en réunion publique, dans le quartier Sainte-Catherine, le 7 mars 2014 © S.A Edouard Philippe, en réunion publique, dans le quartier Sainte-Catherine, le 7 mars 2014 © S.A

 

Son autre axe de campagne, c’est le développement économique. « Le maire ne peut pas tout faire et tout promettre en matière d’emploi, dit-il à ses administrés. Mais il peut faire venir des entreprises et essayer de faire profiter les Havrais des emplois créés. » Et d’évoquer la venue d’Areva et d’usines d’éoliennes offshore, pour laquelle « il a fallu se battre ». Sans préciser que c’est chez Areva qu’il s’était recasé, comme « directeur des affaires publiques » (fonction qu’il exercera jusqu’en 2010), après son passage au cabinet d’Alain Juppé, éphémère ministre de l’écologie en 2007, le temps d’un mois, jusqu’à la défaite du maire de Bordeaux aux législatives. « La venue d’Areva, c’est 2 000 emplois industriels qualifiés ! » Dans la salle, une voix s’élève faiblement : « Oui, mais c’est pour du personnel qualifié… » Édouard Philippe enchaîne : « On va se battre pour qu’un maximum de Havrais puissent en profiter. Il ne faut pas se leurrer, ils feront venir des cadres. Mais il y aura aussi d’autres emplois, par exemple des entreprises de services et de nettoyage seront sollicitées… »

S’il évoque aussi la sécurité parmi ses priorités, son discours sur le sujet est bien loin des surenchères auxquelles se livrent certains dans son parti. Édouard Philippe, qui a déjà exprimé publiquement être « de ceux qui voteraient à gauche dans les cas de duel avec le Front national », reste très mesuré. Il parle d’abord des bienfaits de la rénovation urbaine sur la baisse des chiffres de la délinquance, de l’augmentation de la police municipale (88 employés), « mais elle ne sera jamais armée et si nous continuerons d'augmenter tranquillement les effectifs, ce ne seront pas des cow-boys ». Quant à la « vidéoprotection », déjà mise en œuvre par son prédécesseur, il s’exclame : « Ça rassure, ça sérénise (sic) les habitants, mais il faut avoir conscience que ça ne fait pas tout. »

Respectueux de ses adversaires, dont il dit plutôt du bien à titre personnel (« Avec les communistes, le temps du verre pilé dans la colle des affiches est terminé »), Édouard Philippe estime qu’ils n’ont « pas d’enjeux clivants » à lui opposer. Il balaie le reproche qui lui est fait de ne rien faire pour endiguer la baisse continue de la population : « C’est un faux débat. Nous sommes tous d’accord pour redynamiser la ville, mais cela fait 35 ans que la ville perd des habitants, à cause de décisions passées qui produisent des effets à long terme, notamment celui d’avoir rendu plus attractif l’extérieur du Havre, et sur lesquels nous travaillons. » Et d’évoquer la construction d’un hôpital privé en ville, de s’interroger sur la pression fiscale moindre dans la périphérie havraise, sur la mauvaise accessibilité de la zone industrialo-portuaire, principal bassin d’emplois de la ville, depuis l’intérieur du Havre, ou sur l’existence de zones commerciales en dehors, comme sur la dégradation des logements de centre-ville. « C’est un mauvais procès qu’on me fait, jure-t-il, mes adversaires se trompent en choisissant cet angle d’attaque, car aucun Havrais ne m’en veut personnellement, ils savent bien que je fais tout pour rendre la ville plus attractive. »

Sûr d’affronter Nathalie Nail au second tour – « c’est évident que les communistes seront loin devant le PS » –, Édouard Philippe balaie tout risque pour lui d’une présence du FN au second tour. Pourtant, son abstention lors du vote sur le mariage pour tous pourrait lui coûter des voix dans l’électorat chrétien et de droite. « Rufenacht a gagné Le Havre dans une triangulaire avec le FN, rappelle-t-il. Ici, l’électorat frontiste est avant tout un transfert de celui du PCF… » Adepte assumé du cumul des mandats, « mais j’ai annoncé dès les législatives de l’an dernier que je choisirais la mairie », il a refusé tout débat public ou télévisé avant le second tour (« ça n’a de sens qu’une fois que les électeurs ont dégagé deux ou trois adversaires »). De toute façon, tranche-t-il, un peu bravache : « Je parle de moi et de ce que j’ai envie de faire, les gens prennent ou pas. »

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J'étais en reportage au Havre les 6 et 7 mars. Outre un suivi en leur compagnie d'actions de campagne, chacun des trois candidats m'a accordé une grosse heure d'entretien.