Municipales : l’air frais venu du Havre

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Nathalie Nail, ou le post-communisme municipal

« Édouard Philippe, c’est le maire du déclin et du laisser-faire. Le Havre est devenu un laboratoire de la droite libérale municipale. » Dans son bureau, au siège de la section PCF, Nathalie Nail n'a pas de critiques assez dures sur son adversaire à la mairie. Elle attaque : « En voulant faire une ville de standing, lui et Rufenacht ont tout cédé à Bouygues et aux copains promoteurs, au lieu de céder des terrains à l’euro symbolique à des bailleurs sociaux. Son “plan-lecture”, c’est de la com, alors qu’il ferme des bibliothèques ! Il confie un forum de réflexion à Jacques Attali (le LH forum – ndlr), mais il y a très peu de Havrais qui y viennent. Il dit qu’il n’augmente pas les impôts, mais il le fait par l’autre bout. » Puis, elle égrène : « Il y a eu 19 écoles de fermées depuis 1995 ! Tous les services municipaux ne cessent d’augmenter. La journée de centre aéré, le ticket de transport, la dernière tranche du tarif de cantine, à 5,10 euros ! Même le “conte de Noël” pour les enfants était payant, et a généré 17 000 euros de recettes. Nous, à l’époque, la municipalité offrait des livres aux enfants… »

Nathalie Nail, dans son bureau à la section PCF du Havre © S.A Nathalie Nail, dans son bureau à la section PCF du Havre © S.A

Challenger avide de reconquête, Nathalie Nail est une enfant du “communisme municipal”, même si elle renâcle à s’en affirmer l’héritière. « C’est une notion galvaudée, dit cette fille de garagiste et militant communiste, j’en ai marre des clichés sur le droit de propriété. Je suis pour le rassemblement avant tout. » Pourtant, il ne faut pas beaucoup prier cette « tchatcheuse invétérée », qui dit « être née avec une cuillère en bronze dans la bouche », pour évoquer sa « nostalgie » du Havre rouge. Le centre de vacances de Montgenèvre où elle allait, gamine, en “colo”, et « où on payait en fonction des revenus et on croisait tous les milieux sociaux », son premier engagement dans le comité local de libération de Nelson Mandela (« où il n’y avait pas grand-monde à l’époque, en dehors des communistes »), sa première carte du parti, « prise à 15 ans, à la fête de l’Huma ».

Et puis, il y a Michel Fugain, qui avait créé dans la cité océane la chanson emblématique “Le chiffon rouge”. « C’était dans le cadre de l’opération “Juin dans la rue”, une animation préparée longtemps à l’avance avec les enfants de tous les quartiers de la ville, chacun préparant une chanson, s’enhardit Nail. Jimmy Cliff était venu, Johnny Clegg aussi… » Elle s’amuse : « Si je suis élue, on pourrait organiser un “Mai sur le boulevard”. » Être une femme de moins de 50 ans (elle en a 45) est déjà en soi un signe fort de renouvellement pour le PCF havrais, même si son directeur de campagne reste Pierre Thorez, fils de Maurice, l’illustre secrétaire national du PCF entre 1930 et 1964.

Avant elle, ce sont de vieux cadres du parti qui avaient tenté de conserver la ville (Daniel Colliard, à qui Duroméa avait passé le flambeau six mois avant l’élection, en 1995), puis de la reprendre à Rufenacht (Daniel Paul, le député, en 2001 et 2008). Pur produit du parti, après avoir été quelque temps conseillère d’orientation, Nathalie Nail est attachée parlementaire de Daniel Paul en 1997, puis salariée par le PCF depuis son élection surprise comme conseillère générale, en 2001. « Je reverse 3 000 euros, la totalité de mon indemnité d’élue, au parti, qui me salarie autour de 2 500 euros, plus le remboursement de la garde de mes enfants », dit-elle en toute transparence.

Sur le terrain, la conseillère générale use d’un discours identitaire, rappelant souvent qu’elle est la la seule à être une « havro-havraise », qui n’a jamais quitté la ville depuis sa naissance. En porte-à-porte, elle prend son temps, n’hésite pas à rentrer chez les gens pour constater les malfaçons décrites par les habitants, appelle à « rendre la ville aux Havrais », plutôt que d’encourager la municipalité sortante, qui « imagine une ville pour les Parisiens ». À ceux qui lui parlent sécurité, elle répond qu’elle n’est « pas forcément contre la vidéosurveillance », mais ajoute : « En même temps, on a tous été jeunes, et si l’on ne nous avait rien proposé comme activité, on aurait aussi traîné dans la rue. » Face à un électeur désabusé qui lui lance que « la gauche, c’est pareil que la droite », elle riposte : « Au niveau national, je suis bien d’accord avec vous. Mais moi, je sais ce que j’ai fait pour défendre les salariés en lutte ces dernières années. Vous avez connu avant, Duroméa ? C’était bien, non ? » « Mouais, on revient en arrière, quoi… »


Nathalie Nail, lors d'un porte-à-porte au Havre, le 6 mars 2014 © S.A Nathalie Nail, lors d'un porte-à-porte au Havre, le 6 mars 2014 © S.A

Si elle ne met pas en avant le Front de gauche, ni l’appellation ni le logo, c’est qu’elle veut « avant tout parler aux Havrais ». De fait, au Havre, le PCF est encore largement majoritaire parmi les militants de gauche, et « le Parti » peut encore compter sur 800 sympathisants, selon elle, qui préfère parler de « rassemblement citoyen » que d’« union de la gauche », et ne dit « jamais “votez communiste”, car notre liste va bien au-delà ». Elle a misé sa campagne sur la consultation de la population, via des « questionnaires citoyens », distribués à 90 000 exemplaires, et pour lesquels elle dit avoir reçu « près de 5 000 réponses », et des « ateliers citoyens » ayant permis de dégager les axes forts et prioritaires de son programme : accompagnement dans la recherche d’emploi, priorité au logement social, transports (dont elle veut revoir tout le réseau municipal ainsi que la politique tarifaire), culture et sport.

Elle croit la victoire possible, et ne doute pas d’arriver devant le PS au premier tour (« En 2008, dans un contexte autrement favorable pour eux, ils n’avaient fait que 13 % »). Comme son concurrent à gauche, elle ne souhaite pas évoquer les conditions d’un accord d’entre-deux tours, et elle s’abstient de trop parler de son adversaire socialiste, Camille Galap. « Je ne veux pas rajouter de la division à la division », dit-elle, ne croyant pas une seconde à une éventuelle percée de l’ancien président d’université, vainqueur surprise de la primaire ouverte d’octobre dernier. « C’est sympa, les tapes dans le dos et les grands sourires, mais ça a ses limites », grince-t-elle, avant d’ajouter : « Les parachutés, ça n’a jamais marché. La politique, c’est sérieux. » Pour elle, Camille Galap est un « aventurier, qui vient puis qui repartira », comme avant lui Najwa Confaits, une élue proche de Manuel Valls (dont elle fut l’une des plumes pendant la primaire) et qui a démissionné l’an dernier du conseil municipal, pour s’implanter en région parisienne. Elle laisse entendre que son adversaire s’intéresse surtout aux quartiers populaires et aux questions de discrimination, avant de souligner qu’à ses yeux, le « pouvoir d’achat est la première des discriminations, car on ne demande jamais sa carte d’identité à un émir ».

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J'étais en reportage au Havre les 6 et 7 mars. Outre un suivi en leur compagnie d'actions de campagne, chacun des trois candidats m'a accordé une grosse heure d'entretien.