Municipales : l’air frais venu du Havre

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Camille Galap, de l’université aux quartiers

Même fatigué, il rit encore. Camille Galap et son équipe ne sont plus aussi fringants que lors de la primaire socialiste d’octobre dernier. Quand, avec l’aide d’une majorité de militants non-encartés (estimé autour de 200), le plus souvent venus de la fac (chercheurs ou étudiants), l’ancien président de l’université, adhérent du PS seulement depuis janvier 2013, avait battu au premier tour l’opposant socialiste Laurent Logiou (lire notre reportage d'alors), proche de l’ancien président de région Alain Le Vern, mais en disgrâce auprès de Laurent Fabius après avoir échoué de peu aux législatives, face à Édouard Philippe.

« Beaucoup moins naïf sur la réalité et la dureté de la politique qu’il y a six mois », aux dires de l’un de ses proches, Galap affiche toujours sa force tranquille et bonhomme, notamment quand il s’agit de répliquer aux critiques sur sa gestion de l’université, dont il vante son bilan en terme d’animation étudiante : « Mon vice-président a été élu à ma suite dès le premier tour, c’est un résultat bizarre pour sanctionner une gestion… Je ne nie pas les difficultés, mais elles étaient avant tout liées à un problème structurel, celui de la réforme de l’autonomie des universités voulue par Valérie Pécresse, une ancienne attachée parlementaire d’Antoine Rufenacht… »

Camille Galap, avec Fabrice Leberre, à la sortie de l'usine Renault de Sandouville, le 7 mars 2014 © S.A Camille Galap, avec Fabrice Leberre, à la sortie de l'usine Renault de Sandouville, le 7 mars 2014 © S.A

 

Galap continue d’occuper le terrain sans cesse. À la sortie de l’usine de Renault-Sandouville, il retrouve l’un de ses co-listiers, Fabrice Leberre, un délégué CGT emmené par les écologistes sur la liste. Devant la foule des 2 000 ouvriers qui sortent en l’espace d’une vingtaine de minutes, l’accueil est bon et les poignées de mains franches.

« Les diffusions de tracts fonctionnent toujours ici, dit Leberre, devant les cars alignés sur le parking. Ça fait de la lecture pour le retour. » Lui a contribué à promouvoir le projet de déconstruction de voitures, porté par la CGT sur le site régulièrement menacé de Sandouville, dans le programme de Galap. À ses côtés, Arnaud Lemarchand, professeur d’économie à la faculté, est venu ponctuellement filer un coup de main. Actif pendant la primaire, ce militant associatif – notamment dans l’aide aux populations roms et au Droit au logement (DAL) – s’est un peu éloigné, effrayé par les chicayas socialistes d’après primaire et les tensions consécutives à la formation de la liste, où, entre pression de Laurent Fabius himself et annonce de démission du PS par Galap, son collègue universitaire a finalement obtenu le dernier mot et l’accord de Solférino.

Son ancien concurrent, Laurent Logiou, est finalement renvoyé en fin de liste, comme la députée PS Catherine Troallic, au nom du mandat unique défendu par Galap et son équipe. « Camille est un produit de la Fabiusie, qui l’a utilisé pour dégager Logiou, persifle de son côté Édouard Philippe. Ça lui coûte d’ailleurs à l’intérieur du PS. Comme il n’est pas assez implanté dans la gauche bourgeoise de la ville, il s’appuie sur les quartiers périphériques et les étudiants. Mais lui et les siens n’ont pas suffisamment l’expérience d’une campagne municipale. Le job n’est pas bien fait. » Comme beaucoup, le maire sortant est désorienté par l’absence totale de réunions publiques de Galap. « Il n’y a pas que lui, sourit un proche du postulant socialiste. Tout le monde au parti n’arrête pas de nous dire qu’on fait n’importe quoi, qu’on ne sait pas faire, qu’on est des amateurs… Mais on assume ! Les meetings, ça ne fait venir que des convaincus… »

Dans son entourage, tous ont bon espoir de créer la surprise en passant devant le PCF. Tout dépendra de l'investissement des quartiers populaires. Celui-ci avait permis la victoire lors de la primaire. Sans que ce ne soit un raz-de-marée participatif (1 461 votants, mais représentant tout de même dix fois l’effectif de la section PS du Havre), la mobilisation avait été suffisante pour l’emporter. Mais le sera-t-elle cette fois-ci à grande échelle ?

Le pari est aujourd’hui davantage rationalisé scientifiquement, avec l’aide du logiciel 50+1 (mis au point par les spécialistes bostoniens du porte-à-porte de la campagne de François Hollande), qui leur permet de recouper, rue par rue, les zones les plus abstentionnistes et enclines malgré tout à voter à gauche. « L’objectif est d’avoir frappé à quelque 10 000 à 15 000 portes à la veille du premier tour, en se concentrant sur une trentaine de bureaux de vote prioritaires et en ayant couvert en porte-à-porte 75 % de la ville haute », explique l’un des deux salariés de campagne (l'un à la communication, l'autre à l'organisation de terrain).

 

Camille Galap, dans son local de campagne, dans le quartier populaire de Craucriauville, au Havre © S.A Camille Galap, dans son local de campagne, dans le quartier populaire de Craucriauville, au Havre © S.A

 

« Grâce à la primaire, où nous sommes venus récolter des parrainages citoyens (Galap avait récolté plus de 2 600 soutiens – Ndlr), puis où nous avons fait campagne, cela fait près d’un an qu’on vient régulièrement dans ces quartiers », explique Muriel Devriese, n°2 sur la liste de Galap. Ce dernier met un point d’honneur à toujours être présent à chacun des porte-à-porte, et se réjouit de voir son équipe (parfois renforcée par des militants socialistes venus incognito d’autres villes du département acquises à la gauche) se rendre compte concrètement des difficultés de certaines zones résidentielles. À Bois de Bléville, il s’abasourdit de trois immeubles successifs aux trois quarts vides, signe du grand turnover que connaît la population havraise. « Si je suis élu, je réunirai dans la semaine les bailleurs sociaux, soupire-t-il dans l’ascenseur. Ça ne peut pas rester en l’état. »

Quand des jeunes, qui tiennent le mur en tirant sur un joint, l’interpellent, il raboule son impressionnante carrure de champion de France universitaire de karaté et entame une série de poignées de main, son grand sourire en avant.

– Alors, monsieur Galap, on a voté pour vous, on attend !

– Je ne suis pas encore élu, et ça dépend toujours de vous. Le maire ne vous a pas répondu pour la salle ?

– Non.

– Grâce à vous, ça va changer tout ça…

– Enfin, le problème central, c’est que dans les boîtes d’intérim, Benoît il trouve un taf, mais Mohammed, il en trouve jamais !

– Si je suis élu, je m’engage à revenir ici et à trouver des solutions. Je comprends votre colère, le maire actuel, il a choisi ses quartiers, parce qu’il sait qu’ici, ça ne vote pas. Du coup, vous vous retrouvez avec des immeubles vides et pas de salle…

– Ouais, mais on perd espoir, monsieur. Faut comprendre qu’il y en ait qui font dans l’illicite. Des gars avec des prospectus, qui disent qu’ils vont tout changer, on en a vus…

– Mais moi, je suis tout neuf en politique, vous pouvez me faire confiance.

– Vous savez, c’est pas vrai que les voitures brûlent ici…

– Mais bien sûr que je sais, je connais ce quartier, c’est là où je donnais des cours de karaté.

À la fin de l’échange, les jeunes le saluent et lui souhaitent bonne chance. Mais iront-ils voter ?

Aux yeux de Galap, pour le centre-ville, un simple “boîtage” du programme et une présence sur les marchés suffisent. « Ceux-là s’intéressent aux programmes et s’informent dans les journaux, glisse sa directrice de campagne, Bénédicte Martin, conseillère régionale et collègue à l’université de Galap. Alors, nous faisons des conférences de presse pour parler du fond de notre programme. » Dans ses porte-à-porte, l’accent est mis sur les propositions singulières du candidat, comme la mise en œuvre d’un “tram-train” (qui roulerait sur des rails abandonnés, permettant de desservir enfin la zone portuaire) et la gratuité des transports le week-end, la création d’un centre municipal de santé, la tarification sociale de l’eau, les horaires décalés pour les crèches, un plan local de lutte contre les discriminations à l’emploi et aux stages, ou l’installation d’un « réseau de chaleur » pour faire baisser de 40 % certaines factures énergétiques (une proposition apportée par les alliés écologistes)…

Novice, Camille Galap se sent « plutôt à la gauche du PS, mais conscient des enjeux économiques et préoccupé par l’avenir des entreprises localement, dont je ne considère pas les patrons comme des ennemis ». Pour autant, il n’a pas franchement de fétichisme face à son nouveau parti : « On trace notre chemin, c’est tout. Les militants socialistes motivés qui y croient, ils nous suivent. Voilà. » Il s’amuse des dires de ses adversaires, qui évoquent à son propos une « bulle médiatique », qui serait sans rapport avec la réalité de son score à venir. « On verra bien quand elle leur pétera à la gueule, la bulle », lance-t-il d’un grand éclat de rire, qui demeure toujours autant sa marque de fabrique en campagne. Celui-ci subsistera-t-il au soir du premier tour ?

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J'étais en reportage au Havre les 6 et 7 mars. Outre un suivi en leur compagnie d'actions de campagne, chacun des trois candidats m'a accordé une grosse heure d'entretien.