Affaire de Viry-Châtillon: comment la police a fabriqué de faux coupables

Par , et Antoine Schirer
Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Un témoin fragile, dont les déclarations sont modifiées

Les enquêteurs prennent alors soin de préciser leur menace : « Si tu veux, tu racontes aussi une partie de l’histoire ou alors c’est les flics qui la racontent. Nous, on peut te présenter, ça serait peut-être pas vrai, mais comme un mec qui est habitué à manipuler des armes, qui fait partie d’une bande, qui est un mec dangereux, qui est en train de se déscolariser, qui fait des conneries. Ou alors on montre de toi autre chose, et ça il y a que toi qui peux le faire. »

« T’es quelqu’un d’impulsif, tu viens de très bien de le démontrer, t’es quelqu’un de borné, tu viens de très bien le démontrer », observe un autre enquêteur. Son avocat commis d’office alerte aussi le jeune homme sur les conséquences pour lui si la juge d’instruction découvre ces photos.

Les policiers sortent aussi un masque retrouvé à son domicile quand ils l’ont perquisitionné. Bilal s’emporte de nouveau en expliquant qu’il s’agit d’une cagoule. « C’est vous maintenant, c’est vous, vous qui voulez rajouter des trucs. Moi, j’étais pas là peu importe c’est tout », lance-t-il aux enquêteurs. 

 « Si vous n’avez rien fait dans cette histoire, comment votre attitude va être perçue par le juge d’instruction ? », conclut l’enquêteur avant de laisser Bilal regagner sa cellule.

Le box des accusés lors du procès en première instance de l’attaque de Viry-Châtillon. © Benoit PEYRUCQ / AFP Le box des accusés lors du procès en première instance de l’attaque de Viry-Châtillon. © Benoit PEYRUCQ / AFP

Huit heures plus tard, il est interrogé pour la cinquième fois, pour ce qui s’avérera être un tournant de l’enquête. Sur le procès-verbal, on lit que Bilal accepte que cet interrogatoire se fasse hors présence de son avocat et aussi qu’il « s’excuse pour son comportement » et « comprend que l’avocat n’ait pas voulu poursuivre avec [lui] ». 

Dans la retranscription des enregistrements vidéo, on ne trouve pourtant aucune trace de son consentement concernant l’absence de son avocat ni de ses excuses. 

L’audition débute en présence du juge d’instruction venu prolonger la garde à vue. Avant de quitter la salle, le magistrat s’adresse au policier et à Bilal en ces termes « Je vous laisse avec [Bilal]. Bon je préviens ma collègue et puis on lance le nécessaire, d’accord Monsieur ? Vous verrez c’est autre chose. » 

Là encore le procès-verbal ne mentionnera ni les propos du juge, ni la traduction qu’en livre quelques minutes plus tard, l’un des enquêteurs à Bilal : « Ils disent pas des paroles en l’air les juges, hein. […] Tu as vu, il a pris la mesure de la situation » avant de rassurer le jeune homme qui sera aidé « pour faire la démarche, pour que vous puissiez déménager »

Qu’a-t-il été convenu entre le juge, les policiers et Bilal en dehors de la caméra ? Il est question en filigrane d’aide pour déménager, de mutation de sa mère, des dispositifs prévus pour les témoins.

Pourtant, la loi ne permet pas de lui proposer une quelconque protection, en tant que témoin (article 706-57 code de procédure pénale) puisqu’il est alors soupçonné d’avoir participé à l’attaque.

L’officier de police judiciaire rassure Bilal à la fin de l’audition : « Après, je pense pas qu’on te réentende donc tu vas te reposer, les choses vont se dérouler comme elles doivent se dérouler, toi t’as, ton ticket il est, c'est bon, le reste n’y pense pas, et on voit au moment voulu, OK ? »

Bilal ressort libre de ces trois jours de garde à vue. Aucune poursuite pour tentative de meurtre ne sera engagée à son encontre. Ce « ticket » de sortie a-t-il été obtenu en échange d’une liste de présumés coupables, élaborée dans sa cellule, à l’abri des caméras 

Dans le procès-verbal dressé par les policiers, ces derniers écrivent que Bilal l’a présentée sans équivoque comme « la liste des personnes qui ont participé aux faits ». Or, le jeune homme n’est jamais, face caméra, explicite sur ce point. 

Au contraire, il varie sur différents noms, se contredit, disculpe les uns, reste imprécis sur les autres, ne donne aucun détail. Sans que cela semble interroger les enquêteurs qui auront à cœur de présenter Bilal comme un témoin crédible et fiable, voire une sorte de repenti du quartier.

À la fin de son audition, les policiers écrivent d’ailleurs sur le procès-verbal que Bilal leur aurait déclaré : « Je me sens beaucoup mieux, je connaissais la vérité, ça devenait trop difficile de garder tout ça pour moi. […] C'est plus facile de dire la vérité que de mentir. » Mais, selon les retranscriptions de la vidéo de l’audition, il s’agit en réalité de mots employés par les enquêteurs, que le jeune homme n’a fait qu’acquiescer mollement.   

L’examen de ses déclarations amène à d’autres surprises de taille. Alors qu’il a inscrit le prénom de Dylan, vingt ans, sur sa fameuse liste, Bilal déclare à plusieurs reprises aux policiers qu’il n’a pas participé. « Je sais pas si il était prévu », explique-t-il également, selon la retranscription de la vidéo de l’audition. Dans leur procès-verbal, les policiers écrivent pourtant l’inverse : « Je sais qu’il était prévu. »

Un autre jeune, Foued, dix-huit ans, est aussi est victime de la même manipulation [voir dans notre vidéo au début de l'article].

D’autres mensonges apparaissent à plusieurs instants de l’audition. Par exemple, au sujet de Yazid*, un autre jeune inscrit sur sa liste et définitivement condamné à dix-huit ans de prison ferme par la cour d’assises (après avoir subi des insultes en garde à vue, lire ici), les policiers écrivent dans leur procès-verbal que Bilal leur a dit : « Dans le quartier, pour les gens, c’est le chef, mais il a une famille nombreuse et influente. Il profite de sa notoriété. »

Or il s’agit là encore d’une construction des policiers. À la question de connaître le rôle de Yazid « dans l’histoire », Bilal a en réalité répondu : « Même rôle que tout le monde, c’est pas un chef. »

Au sujet du même Yazid, les policiers écrivent dans leur procès-verbal qu’« il [lui] semble qu’avant l’histoire, il s’était blessé avec un mortier ». Or Bilal n’a pas parlé d’une blessure de Yazid et de son utilisation d’un mortier.

Lorsqu’il sera confronté à ses propos sur PV, dix mois plus tard, par les deux juges d’instruction chargés de l’affaire, Bilal fera d’ailleurs des déclarations inverses — ce qui ne semble alors pas troubler les magistrats.

Les juges lui demandent par exemple : « Vous aviez expliqué que [Yazid] était le “chef” de la bande de la “S”. Le confirmez-vous ? » Réponse : « Non, il n’y a pas de chef. Il n’y avait aucun chef. » À plusieurs reprises, le témoin clé des policiers explique aussi que les noms et explications fournies proviennent en réalité de simples « rumeurs » du quartier…

Un avocat de la défense se rappelle des propos de Bilal qui, lors du procès en appel, a expliqué avoir été en manque, et s’être senti en mauvaise posture lors de sa garde à vue, avec le risque d’être condamné à vingt ans de prison. Le commandant chargé des investigations reconnaîtra d’ailleurs devant la cour, en réponse à une question d’un des avocats de la défense Me Philippe-Henry Honegger, que l’alibi de Bilal (sa présence sur un point de deal au moment du drame) « n’a pas été vérifié ».

Les policiers avancent simplement que leur témoin n’a pas pu participer à l’attaque car, une minute avant, durant quelques secondes, l’un de ses téléphones (souvent utilisé par sa sœur) aurait été activé. Les enquêteurs ne vérifieront cependant pas deux autres téléphones de Bilal.  

Trois mois plus tard, son emploi du temps le jour des faits est corroboré par les déclarations d’un témoin sous X, selon lequel Bilal « était sur un four [point de vente de drogue – ndlr] pendant l’attaque ». Aucune précision supplémentaire n’est demandée par les policiers. 

La valeur du témoignage de X laisse cependant sceptique. « J’ai entendu directement de certains de ceux qui ont participé à l’attaque et qui ont dit à moi et d’autres ce qu’ils avaient fait », rapporte-t-il aux policiers lors de son audition, le 30 avril 2017. Sans avoir assisté aux faits ou à leur préparation, il rapporte donc des propos tenus devant lui ou dont il a « entendu parler »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

*Les prénoms ont été modifiés.

Les procès en première instance et en appel se sont déroulés à huis clos. Les déclarations faites lors du procès en appel, de Bilal, de sa sœur ainsi que du commandant chargé de l’enquête, Sylvain Chavouet, et de l’officier de police judiciaire, Jean-Michel Lejard, nous ont été rapportés par plusieurs personnes présentes lors des audiences. Nous avons recoupés leurs témoignages qui concordaient tous sur les déclarations que nous publions. 

Nous avons adressé plusieurs mails au ministère de l’intérieur, à la Direction générale de la police nationale ainsi qu’au commandant chargé de l’enquête, Sylvain Chavouet en leur soumettant l’intégralité des déclarations faites lors du procès en appel, et plusieurs questions sur la conduite de l’enquête en particulier la falsification des procès-verbaux. Nous n’avons eu aucune réponse et cela malgré nos relances téléphoniques. 

Condamné en première instance à une peine de dix-huit ans et depuis acquitté, Foued, aujourd’hui âgé de vingt-deux ans, nous a fait part, lorsque nous l’avons rencontré (à voir ici), de son souhait que « la totalité des vidéos de [sa] garde à vue soit diffusée » afin que les falsifications des policiers dont il a été victime soient révélées. Dylan nous a également confié les vidéos de ses auditions en garde à vue afin de que nous puissions les analyser et diffuser.