Dans les villes FN, les relations tumultueuses avec la presse locale

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« J'ai relaté un salut nazi vu dans un meeting. Le maire a diffusé un tract contre moi »

  • Beaucaire (Gard)

Le maire de Beaucaire, Julien Sanchez. Le maire de Beaucaire, Julien Sanchez.
À Beaucaire, c’est Julien Sanchez, 32 ans dont 15 passés au FN, qui est aux manettes de cette unique ville frontiste du Languedoc-Roussillon. La commune est peu couverte par la presse locale, à cause de problèmes budgétaires et d’effectifs des journaux, basés à Nîmes. 

Maria Dutron, qui a suivi la ville pour Midi Libre avant son départ en retraite, en août, raconte que les « relations courtoises » avec Julien Sanchez se sont « gâtées pendant la campagne municipale », en 2014. « Lors de la venue de Marine Le Pen, il n’a pas du tout aimé que j’écrive avoir vu un participant au meeting faire un salut nazi. Il a diffusé un tract contre moi, m’a menacée de plainte en diffamation, j’ai reçu des coups de fil incendiaires, alors que La Provence mentionnait les mêmes faits. »

Dans le journal municipal de Beaucaire, Beaucaire Mag Dans le journal municipal de Beaucaire, Beaucaire Mag
La journaliste rapporte aussi avoir subi des « attaques personnelles lors d'un conseil municipal. Le maire m'a traitée publiquement d’incompétente, sous les applaudissements, c’était violent. L’objectif était de me faire craquer. Il y a eu une page dans le journal municipal sur le même mode (ci-contre – ndlr). Ou des appels à se désabonner du Midi Libre dans ses discours, qui nous valaient des coups de fil ».

Selon la journaliste, le maire lui reprochait « d’être systématiquement à charge. Il me disait “vous ne m’aimez pas”. Je lui ai répondu que j’étais journaliste, que je n’avais pas à l’aimer ou non, mais à rendre compte de l’information. Il a beaucoup de mal à faire la différence entre le journal et le journal municipal. Il prend toutes les critiques de manière personnelle ».

Maria Dutron se souvient aussi de réactions à son article comparant les politiques culturelles de Beaucaire et Tarascon, deux villes équivalentes. « Je montrais que Tarascon avait fait de gros efforts pour développer sa programmation théâtrale, tandis que Beaucaire proposait des fêtes très identitaires et traditionnelles, les Arlésiennes, les tambourinaires – alors que nous ne sommes pas en Provence – et des spectacles où rien ne devait déranger qui que ce soit. » Le maire n’a pas davantage goûté son article relatant la baisse de la subvention accordée au club de foot de la ville.

« Il maîtrise l’information et la donne au compte-goutte, à sens unique, par mail. Il n’y a pas d’échanges », relate une correspondante locale qui dit elle être reçue « sans problèmes car [ses] retranscriptions sont factuelles. Je n'entre pas dans le jeu du maire quand il veut être au centre de la photo ou fait un discours prosélytiste. Mon principal outil, c’est “ouvrez et fermez les guillemets”. »

De son côté, le maire reproche à l'ex-journaliste du Midi Libre d'être « allergique aux élus Front national », et affirme devoir batailler – parfois jusque devant le tribunal – pour obtenir la publication de certains droits de réponse. Mais il assure à Mediapart avoir acquis « un immense respect pour la profession » après ses années au service de presse du FN. Il explique que ses relations avec la presse locale « ont toujours été normales avec les journalistes qui ont une éthique et qui sont professionnels (quelles que soient leurs idées) » mais qu'« elles sont plus tendues avec les journalistes non professionnels et/ou ouvertement sectaires ». « Nous cracher dessus sans raison est contre-productif », ajoute-t-il (lire sa réponse intégrale dans notre "Prolonger").

  • Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais)

Érigée en symbole de la stratégie de « dédiabolisation » du FN, Hénin-Beaumont est pilotée par le tandem frontiste Steeve Briois (maire)-Bruno Bilde (adjoint). Les deux élus quadrillent le terrain depuis les années 1990, dans un bras de fer permanent avec le quoditien régional, La Voix du Nord, qui se termine souvent au tribunal. 

Ce face-à-face, Steeve Briois le justifie à Mediapart par les « consignes de vote données aux régionales » par La Voix du Nord « en appelant à nous faire battre sur plusieurs pages sans nous laisser la parole ». « Nous n'avons plus des journalistes face à nous mais des militants politiques », qui doivent donc être « traités » comme tels, estime le maire. Le quotidien avait publié deux éditions mettant en garde contre une victoire de Marine Le Pen, accompagnées d’enquêtes sur le parti et ses contradictions (lire ici et , et les explications de leur démarche ici). La présidente du FN avait dénoncé un « tract du Parti socialiste » et menacé de supprimer les subventions au journal en cas de victoire.

Les unes de La Voix du Nord, publiées les 30 novembre et 1er décembre 2015 Les unes de La Voix du Nord, publiées les 30 novembre et 1er décembre 2015

En réalité, l'attitude du Front national vis-à-vis de La Voix du Nord ne date pas des régionales. Depuis 2006, Steeve Briois s'en prend très régulièrement au journal sur son blog : « pravda », « militantisme politicien », « manipulation », « tract socialiste », « magouilles », « mensonges », « désinformation », « témoignages pipotés et tronqués », journalistes « incultes », etc. Le bouc émissaire favori des frontistes est Pascal Wallart, le journaliste chargé depuis 2000 de la couverture d’Hénin-Beaumont pour le quotidien régional, régulièrement accusé d’être un « militant politique ». Exemple dans ce billet de 2006, où il est taxé de « mythomane gauchiste » et de « journaliste sans aucune morale », « déshonorant sa profession ».

Les premières années, alors que l’extrême droite peinait à émerger, « on a eu des relations qui n’étaient pas mauvaises, se souvient Pascal Wallart. Ils faisaient un vrai boulot d’opposition, on en rendait compte, mais ils estimaient qu’on ne leur donnait jamais assez d’épaisseur. Bruno Bilde se plaignait déjà et m’envoyait des textos pour dire “c’est trop court là-dessus” ». Les textos du bras droit du maire se sont faits plus nombreux, et plus virulents au fil des années. « Vous n'avez aucune éthique, aucune morale, aucune honnêteté. Vous êtes encore pire que ce que j'imaginais. Berk », lui envoie ainsi Bruno Bilde pendant les régionales. Avant de fanfaronner quelques jours plus tard quand les résultats tombent : « Énormes bisous, Pascal !!!! »

« Ici, on vit très mal la situation, on ne peut pas faire notre travail, raconte Pascal Wallart. Quand le FN a failli prendre la ville il y a quelques années, Steeve Briois nous a mis en garde s’il arrivait au pouvoir. En octobre dernier, on n’a plus eu d’infos, ils ont fermé le robinet. Et après notre une sur les régionales, plus rien. Dès qu’on écrit un article, ils ne nous répondent pas, mais font un droit de réponse derrière. »

« Si vous n’avez pas relaté une fête populaire ou écrit qu’ils avaient attaqué pour la cinquième fois en diffamation l’élu communiste, ils s’énervent, rapporte Pascal Wallart. En décembre, ils voulaient qu'on dise que leur marché de Noël était le plus grand du bassin minier, mon article ne leur a pas plus, j’ai reçu 50 SMS. Ils veulent se passer de nous, mais qu’on relaye leurs informations. » 

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Pour contourner les médias, les frontistes misent tout sur le journal municipal, les réseaux sociaux ou des blogs, qui fonctionnent à plein régime. Lorsque des élus de l'opposition se rendent à La Voix du Nord, une fin d'après-midi de décembre, pour une interview – comme l'avait fait Marine Le Pen –, le maire met en scène, dans le journal municipal, « l'étrange soirée de l'opposition à l'agence » et explique que « selon [leurs] sources », « il existe un pacte » entre le quotidien et ces élus.

Sur Facebook, le maire réplique abondamment. Fin mai, il a ainsi posté une photo des journalistes locaux de M6 et France 3, leur reprochant de répondre au « plan com de l'opposition », après la victoire judiciaire d'une élue EELV face à la mairie. Un autre jour, c'est La Gazette des communes qui est accusée d'« attaquer les mairies FN ».

Sur la page Facebook "La Voie d'Hénin", le 16 décembre 2015. Sur la page Facebook "La Voie d'Hénin", le 16 décembre 2015.
En décembre, Steeve Briois a annoncé la création de « La Voie d'Hénin », une page Facebook présentée comme un « nouveau média libre » qui « n'est pas à la botte de l'opposition », et qui consacre l'essentiel de ses billets à La Voix du Nord. « Personne ne peut les interpeller sur les réseaux sociaux, relate Pascal Wallart, car dans la foulée ils suppriment systématiquement les commentaires, même soft, qui ne sont pas en leur faveur. »

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Mise à jour: cet article a été actualisé le 21 juin avec les communiqué du Syndicat national des journalistes (SNJ) sur la situation de la presse à Fréjus (ici et ).

Sur les quatorze villes d'extrême droite, nous avons retenu les huit principales villes FN (ou soutenues par le FN). Leurs maires ont tous été sollicités. Fabien Engelmann a accepté une interview, Steeve Briois, Julien Sanchez et le directeur de cabinet de Joris Hébrard nous ont répondu par mail (lire sous l'onglet Prolonger), David Rachline s'est contenté d'un « Non merci », Robert Ménard a refusé l'interview.

Nous avons demandé à quatorze journalistes locaux de raconter leur travail au quotidien, leur traitement du Front national, leurs relations avec les élu.e.s frontistes, les réactions (ou absences de réactions) à leurs articles. Trois d'entre eux ont souhaité témoigner sous anonymat, certains pour préserver leur travail au quotidien avec le FN, d'autres par rapport à leur direction. Cités dans l'article, Pascal Wallart, Éric Farel, Mehdi Gherdane et Maxime Fieschi sont par ailleurs les auteurs du livre Ma ville couleur bleu marine (novembre 2015, Flammarion), récit du « vrai visage du FN au pouvoir ».

*À la tête de l'agence du Midi-Libre à Béziers, Arnaud Gauthier nous a répondu au moment où il passait la main à son adjoint le temps d'un congé sabbatique de six mois.

Depuis 2012, Mediapart et ses journalistes font l'objet d'une interdiction d'accès du Front national à tous ses événements publics (les détails ici et ).