Dans les villes FN, les relations tumultueuses avec la presse locale

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« Quand Robert Ménard franchit la ligne jaune, nous saisissons la justice »

  • Béziers (Hérault)

C’est paradoxalement dans la ville de celui qui a défendu la liberté de la presse pendant 25 ans avec Reporters Sans Frontières, que les relations avec les journalistes sont les plus complexes. Élu à Béziers avec le soutien du Front national, Robert Ménard a érigé la communication en véritable arme politique. Entouré d’André-Yves Beck – l'ancien idéologue du maire extrême droite d’Orange –, il a renforcé le budget communication et musclé le journal municipal pour court-circuiter la presse locale. On ne compte plus les unes choc et ses campagnes d’affichage polémiques (lire notre enquête sur Béziers ici et ). Mais aussi ses coups de griffe au Midi-Libre: journalistes nommément mis en cause dans le magazine municipal, attaques personnelles, insultes, droits de réponse permanents, et un procès en diffamation (gagné par Midi-Libre). 

S’il ne refuse jamais une interview, le maire a fait du journal municipal et du Facebook de la ville les lieux de ses règlements de compte avec le quotidien local. Comme dans cette double page, en juillet 2014:

La double page du journal municipal de Béziers consacrée au Midi-Libre, en juillet 2014. La double page du journal municipal de Béziers consacrée au Midi-Libre, en juillet 2014.
En avril 2015, nouvelle page dans le Journal de Béziers, dans laquelle la municipalité accuse Midi-Libre de « mentir » et d’être « militant ». Le nom et la photo d'un journaliste dont les écrits déplaisent au maire sont publiés sur Facebook. Arnaud Gauthier, le chef de l’agence de Béziers*, dénonce alors dans un billet une « persécution » et des méthodes d'« extrême droite », rappelant que « Midi-Libre n’est pas le bulletin municipal » (lire notre article)Deux mois plus tard, c'est le directeur du quotidien, Philippe Palat, qui est mis en cause sur deux pages:

La double page du journal municipal de Béziers consacrée au directeur du Midi-Libre, en juin 2015. La double page du journal municipal de Béziers consacrée au directeur du Midi-Libre, en juin 2015.

« C'est un journal comme vous, c’est-à-dire bourré de certitudes, d’a priori, de peu d’intérêt pour les gens et de beaucoup d’intérêt pour le monde politique, assumait Robert Ménard quand Mediapart l’avait interrogé. Que nos rapports soient tendus, c’est normal. Et le maire de reprocher aux médias « de défendre l’ordre existant et leur rêve, ce monde dont les gens ne veulent plus ».

En mai dernier, le rassemblement des droites dures à Béziers, qui n’a pas eu le succès escompté par le maire, a marqué un nouveau « tournant », d’après Arnaud Gauthier. « On a fait un article présentant ces “Rendez-vous de Béziers”, il m’a appelé en disant “il y a des penseurs de gauche qui seront là, vous ne mentionnez que l’extrême droite, vous voyez le monde avec des lunettes d’il y a vingt ans, aujourd’hui le rassemblement est au-delà de la gauche et de la droite” ». Quelques jours plus tard, Robert Ménard voit rouge en apercevant une journaliste s’adresser au sous-préfet à l’issue de la cérémonie commémorant Verdun. « Le sous-préfet venait de condamner les propos tenus par Robert Ménard dans son discours, elle voulait vérifier la phrase (du sous-préfet, ndlr). Ménard l’a suivie de façon agressive jusqu’à sa voiture en disant “vous n’interviewez que le préfet!” ».

La page du journal municipal de Béziers consacrée au Midi-Libre en avril 2015. La page du journal municipal de Béziers consacrée au Midi-Libre en avril 2015.
« Il était hors de question de changer notre manière de travailler parce que Robert Ménard était devenu maire », explique Arnaud Gauthier. « Notre ligne reste la même, on fait notre travail, avec les mêmes méthodes. On est peut-être plus vigilants, reconnaît-il. On enregistre nos conversations pour retranscrire minutieusement les propos. C’est compliqué car le maire utilise tous les moyens, sans aucune déontologie, pour destabiliser, monter l’opinion publique contre la presse, et nous nous refusons à répondre avec les mêmes armes que lui. »

« Le maire veut nous faire passer pour une opposition que nous ne sommes pas, estime Philippe Palat. Nous continuons de faire de l’information, de couvrir chacun de ses événements et nous en rendons compte dans la dimension qui nous semble pertinente, avec le contrepoint. Et quand il franchit la ligne jaune de la diffamation ou de l’injure, nous saisissons la justice. Une plainte est actuellement à l'étude après des insultes envers un  journaliste. »

Arnaud Gauthier est persuadé qu'il faut « laisser le temps faire son œuvre. Lorsque Robert Ménard était en campagne, c’était une réaction chaque fois que nous faisions le lien entre lui et l’extrême droite. Il se renvendiquait “ni droite ni gauche”. Les faits nous donnent raison: il a programme d’extrême droite, des entourages d’extrême droite. Aujourd’hui, il est dans un numéro d’équilibriste par rapport à ce double discours. »

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Mise à jour: cet article a été actualisé le 21 juin avec les communiqué du Syndicat national des journalistes (SNJ) sur la situation de la presse à Fréjus (ici et ).

Sur les quatorze villes d'extrême droite, nous avons retenu les huit principales villes FN (ou soutenues par le FN). Leurs maires ont tous été sollicités. Fabien Engelmann a accepté une interview, Steeve Briois, Julien Sanchez et le directeur de cabinet de Joris Hébrard nous ont répondu par mail (lire sous l'onglet Prolonger), David Rachline s'est contenté d'un « Non merci », Robert Ménard a refusé l'interview.

Nous avons demandé à quatorze journalistes locaux de raconter leur travail au quotidien, leur traitement du Front national, leurs relations avec les élu.e.s frontistes, les réactions (ou absences de réactions) à leurs articles. Trois d'entre eux ont souhaité témoigner sous anonymat, certains pour préserver leur travail au quotidien avec le FN, d'autres par rapport à leur direction. Cités dans l'article, Pascal Wallart, Éric Farel, Mehdi Gherdane et Maxime Fieschi sont par ailleurs les auteurs du livre Ma ville couleur bleu marine (novembre 2015, Flammarion), récit du « vrai visage du FN au pouvoir ».

*À la tête de l'agence du Midi-Libre à Béziers, Arnaud Gauthier nous a répondu au moment où il passait la main à son adjoint le temps d'un congé sabbatique de six mois.

Depuis 2012, Mediapart et ses journalistes font l'objet d'une interdiction d'accès du Front national à tous ses événements publics (les détails ici et ).