Dans les Hauts-de-France, « la mayonnaise de l’union a du mal à prendre »

Par

Face à la droite et l’extrême droite, la gauche et les écologistes sont partis ensemble aux régionales. Mais à Lille et à Roubaix, la dynamique du rassemblement est entravée par la division aux départementales et l’abstention endémique.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

On s’attendait à découvrir un méli-mélo de militants faisant campagne dans la joie et la bonne humeur. Sous le soleil de ce printemps électoral, l’ambiance s’avère plutôt glaciale. Sur le marché Sébastopol, à Lille (Nord), ce samedi 12 juin au matin, chacun se regarde en chiens de faïence : les Verts (EELV) d’un côté, La France insoumise (LFI) de l’autre, et le Parti socialiste (PS) au milieu.

Stéphane Baly, le chef de file écolo lillois, s’est certes approché à moins d’un mètre de sa collègue socialiste de la mairie, Estelle Rodes, mais il s’est bien gardé de lui dire bonjour. Quant à Walid Hanna, venu soutenir ses camarades, il tente, en riant, de troquer les tracts donnés par les écologistes à un passant contre les tracts à l’effigie de la rose.

Postée à bonne distance, de l’autre côté du passage piéton, Fanny Jouan observe la scène sous sa frange brune : « La campagne est très dure parce que les socialistes ont peur de nous », se persuade l’Insoumise. Un peu plus loin, les candidats écolos et Génération·s jettent un œil suspicieux sur les socialistes, lesquels déplorent que les Verts aient voulu faire cavalier seul « uniquement pour des querelles d’ego ».

Devant l’école Sophie-Germain, à Lille, le 11 juin. © PG Devant l’école Sophie-Germain, à Lille, le 11 juin. © PG

Une ambiance de guerre des gauches dans la seule région unitaire de France : la politique, ou l’art du paradoxe… Toujours est-il que dimanche 20 juin au soir, les résultats des régionales dans les Hauts-de-France seront regardés à la loupe. En mars, les appareils ont en effet réussi un petit exploit, unique dans l’Hexagone : constituer une seule et même liste pour toute la gauche, soit huit formations qui, de LFI au PS en passant par le PCF et les Verts, soutiennent l’écologiste Karima Delli.

But de l’opération : tenter de faire vaciller le duopole droite-extrême droite – Xavier Bertrand, le président sortant Les Républicains (LR), et Sébastien Chenu, le candidat du Rassemblement national (RN), qui caracolent en tête des sondages. Et tenter d’exister à nouveau après qu’en 2015, le score médiocre de la gauche divisée avait contraint ce camp à se retirer pour faire barrage à Marine Le Pen. Avec pour conséquence, une disparition pure et simple de l’hémicycle pendant six longues années.

Mais une semaine avant le premier tour, la liste unique peine à mobiliser. Pas simple de rattraper son retard dans cette région gangrénée par l’extrême droite et minée par l’abstention. D’autant que, même si elle n’est « pas représentative », assure-t-on au siège d’Europe Écologie-Les Verts, la guerre de tranchées qui règne dans la capitale des Flandres déboussole ceux qui voyaient dans l’union une solution pour cette gauche en souffrance.

Il faut dire que la collusion des deux élections, régionales et départementales, qui auront lieu le même jour, n’aide pas à la concorde. Certes, dans la foulée de la coalition aux régionales, un accord a été conclu entre les écologistes et les socialistes pour tenter de reprendre le département, lui aussi tombé entre les mains de la droite en 2015. Mais certains cantons ont fait de la résistance.

Comme dans ce canton de Lille 4, qui recouvre une partie de la ville, ainsi que deux petites communes mitoyennes, Lezennes et Ronchin. Ici, on ne fait pas mystère des raisons qui ont poussé les verts, les roses et les rouges à partir concurrents. Dans le fief de Martine Aubry, les dernières municipales ont donné lieu à un affrontement violent entre le PS et les écologistes – un recours a même été déposé par les Verts conduits par Stéphane Baly, persuadés que des fraudes ont eu lieu lors du scrutin qui a réélu in extremis la baronne locale. Elles ont laissé des plaies béantes.

Par ailleurs, pas question pour un PS, qui veut défendre ce qui lui reste d’hégémonie, de laisser la place : « Les socialistes voulaient bien un accord avec nous, mais ils voulaient reconduire tous leurs sortants », glisse le « hamoniste » Laurent Perrin, binôme de la candidate EELV aux départementales.

C’est donc une bataille à couteaux tirés que se livrent aujourd’hui ces concurrents aux départementales mais… alliés aux régionales. Quant aux électeurs, ils risquent de faire le 20 juin un passage un peu schizophrénique dans l’isoloir : voter aux régionales pour une liste unique, puis choisir entre une liste écologiste, une liste insoumise et une liste socialiste pour désigner leurs représentants à l’hôtel du département.

Dans une rue de Ronchin, le 11 juin. © PG Dans une rue de Ronchin, le 11 juin. © PG
En réalité, la situation aurait plutôt tendance à galvaniser Jérémy Cadart. Vendredi 11 juin, à Ronchin, ville socialiste depuis l’après-guerre où le maire a été réélu dès le premier tour au printemps dernier, le candidat, qui forme un duo de choc avec Estelle Rodes, veut « arracher le département à la droite ». Et pourquoi pas démontrer, au passage que, dans le Nord au moins, « le PS n’est pas mort ».

Mais même à Ronchin, les dés ne sont pas jetés. Le RN y rassemble entre 20 et 30 % des voix à chaque élection, « sans rien faire » ou presque : le jour de la fête des mères, Sébastien Chenu a débarqué dans son imposant bus bleu marine floqué du visage immense de la fille Le Pen et a distribué des roses sur le marché couvert de la ville pour séduire ces dames…

Alors, pour tenter de faire le poids, Jérémy Cadart, l’enfant du cru, s’est concocté un programme de tous les diables : collage tous les soirs des affiches de sa candidature aux départementales – et aussi, un peu, de celles de Karima Delli –, couverture des marchés et porte-à-porte.

Il est 18 heures, dans la rue du Général-Leclerc : les maisonnettes de briques rouges s’ouvrent sur un mécanicien, des retraités, un « télétravailleur usé » et des mères de famille. Jérémy Cadart, qui se présente comme « le candidat de la gauche rassemblée », reçoit un accueil plutôt chaleureux, même si on parle surtout de la propreté des rues, qui relève de la municipalité.

Il tente d’engager la conversation sur le programme : le recrutement de 250 pompiers, la réfection des collèges abandonnés par la droite… « Les gens parlent aussi beaucoup de Hollande, c’est resté une énorme déception », indique Dédé, militant historique du coin, presque quatre-vingts printemps, qui continue vaillamment à militer comme il le fit toute sa jeunesse, quand il adhéra en 1981, sous l’ère Mauroy.

Un peu plus tard, dans une petite salle attenante à l’hôtel de ville, une vingtaine de socialistes, la plupart aux tempes grises, partagent un apéritif pour fêter cette « belle campagne » qui a permis de ressouder les camarades après un an de Covid. Alain Rabary, figure tutélaire de Ronchin, qui participe à ces modestes agapes, s’approche et confie, derrière son masque, son scepticisme sur l’union aux régionales derrière ces écologistes « qui en demandent toujours plus, alors que Martine Aubry fait déjà beaucoup » « Sur le principe, le rassemblement derrière Karima Delli est fondamental, même si le mariage avec La France insoumise ne passe pas toujours chez nos électeurs, témoigne-t-il. Mais c’est une alliance de façade, du coup, la mayonnaise a du mal à prendre. »

L’histoire de ce rassemblement inédit est connue : pour barrer la route au député PCF de Saint-Amand-les-Eaux, Fabien Roussel, qu’il craignait de trouver en travers de son chemin vers la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon s’est rangé derrière Karima Delli. Puis le PS, guère enclin à un tête-à-tête avec les locataires de la place du Colonel-Fabien, a rejoint l’attelage. Et les communistes, amers, ont été obligés de suivre…

Une alliance par le haut donc, qui peine à coaguler sur le terrain, à Lille mais aussi à Roubaix. Dans la ville la plus pauvre de la métropole, les Verts, les Insoumis (avec Génération·s) et les socialistes partent, là encore, séparés. Mais c’est moins les divisions locales, sur fond de tensions internes dans le PS du Nord - tiraillé entre sa branche canal historique et la macronisation d’une partie de ses troupes –, que l’éloignement de la politique des habitants qui complique la dynamique de cette campagne unitaire.

Roubaix, en mars 2020. © Philippe Huguen/AFP Roubaix, en mars 2020. © Philippe Huguen/AFP

Mercredi 9 juin, ils se sont donné rendez-vous à l’extérieur de l’ancienne capitale de la filature pour boire un verre à La Goguette, un café en plein air que la classe moyenne roubaisienne – ce qu’il en reste – aime fréquenter quand le mercure grimpe.

Autour d’une grande table de bois, devant une bière ou un soda, la gauche locale s’appelle Nawri, Hakim, Yannis,  Julien ou Malika. Un petit groupe de copains qui ne se sont pas toujours retrouvés sous les mêmes couleurs, jusqu’ici du moins. Reste à savoir si leur camaraderie politique nouvelle suffira à amorcer un retour en force de la gauche dans cette cité industrielle sinistrée…

Là encore, on ne se fait pas d’illusions. « Il n’y a pas de mésentente, mais la mobilisation est compliquée, dit Karim (son prénom a été changé), un socialiste qui a, ces dernières années, pris un peu de distance vis-à-vis du parti. En réalité, la gauche est hors-jeu : la question que va poser l’élection régionale ici, c’est comment Macron va tenter de barrer la route à Bertrand. »

Autre raison de ne pas faire de plans sur la comète : Karima Delli, qui a grandi à Tourcoing, l’autre grande ville de la Métropole lilloise (MEL), a beau être née à Roubaix il y a un peu plus de quarante ans, ses trois mandats de députée européenne l’ont éloignée du terrain. Un déficit de notoriété locale qui contraste avec ce RN qui laboure le Nord-Pas-de-Calais depuis dix ans et qui a « les codes », souligne Nawri Khamallah, le directeur de campagne encarté à LFI du candidat Génération·s sur le canton, Hakim Khiter.

Surtout, l’abstention massive, voire structurelle, ne facilite pas le travail de reconquête d’une ville où la misère d’un monde ouvrier qui se délite côtoie, sans s’y mêler, l’extrême richesse du grand capital qui a profité de la manne de l’essor du textile. Un patronat qui, à l’instar de la famille Mulliez, a su s’adapter au jeu sans règles de la finance mondialisée, alors que La Redoute licenciait à tour de bras. Résultat, une ville à l’américaine scindée entre les « gated community » des ultrariches et les ghettos de pauvres du centre-ville, où vrombissent les quads – un vrai fléau. 

Autant d’urgences économiques et sociales vécues dans un bain d’impuissance politique. Dans les quartiers pauvres de l’Alma ou de l’Épeule, on a voté en masse aux élections algériennes. Aux dernières municipales en revanche, où la gauche, balkanisée, a présenté pas moins de sept listes au premier tour, seuls deux inscrits sur dix se sont rendus aux urnes. Un scrutin presque censitaire qui a propulsé le divers droite Guillaume Delbar à la mairie, élu par 5 700 voix dans cette commune de près de 100 000 habitants.

« Les gens, qu’ils soient très riches ou très pauvres, sont individualistes et élevés dans le clientélisme : ils se demandent “qu'est-ce que la politique peut faire pour moi ?”, mais créer un collectif et prendre en considération un intérêt général qui les dépasse, c’est presque impossible », analyse Julien Descloquemant, secrétaire de la section PS, qui désespère des pratiques du marigot local.

Il n’y a pas de raison que les régionales échappent à la règle. « Si on a 15 % de votants, ce sera déjà bien », soupire, derrière sa fine moustache, l’Insoumis Yannis Perrier-Gustin. À Roubaix, qui fait pourtant figure de laboratoire et où les huiles du national se pressent à chaque élection, la désaffiliation politique est très poussée. » « Avant, il y avait des actions de lutte contre l’abstention, mais Delbar a tout supprimé. Logique, en réalité : Roubaix est une ville de gauche, ça l’arrange de ne pas faire voter les masses », constate Julien Descloquemant.

Alors aujourd’hui, la marche semble plus haute que jamais. Même la « battante » Malika, du genre à tracter du matin au soir pour le PS, n’a pas trop la pêche : « Franchement, cette campagne des régionales, je la sens triste, je vois peu d’affiches, et beaucoup de gens âgés ne vont pas se déplacer à cause du Covid », glisse-t-elle dans un sourire timide.

Dimanche prochain, elle sera là, comme d’habitude, pour aider, un par un, ceux qui acceptent de sortir de chez eux pour se rendre à un bureau de vote. Un vrai sacerdoce.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous