Des idées neuves pour un nouveau monde (3/5) -Ni dans mon jardin, ni dans celui du voisin

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Face aux crises climatique et alimentaire, émergent de nouveaux modèles agricoles, financiers, militants, experts. Ils se projettent dans un futur pas forcément anxiogène, où la partie n'est pas perdue d'avance. Troisième volet de notre série : Les NiNa. Contre autoroutes et aéroport, ils se mobilisent autour du slogan «Ni ici, ni ailleurs». Et réconcilient les ennemis historiques, agriculteurs et écologistes.

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Les NiNa de l'A65 © Mediapart

 

Les Neuf fontaines, c'est une oasis d'eau, d'arbres centenaires et de mousses en pleine forêt landaise. Neuf sources aquatiques et deux étangs, où les habitants du village voisin de Bostens lavaient autrefois leur linge. C'est aujourd'hui un lieu de promenade.

 

Zone protégée par le label Natura 2000, le site accueille aussi, selon l'association alternative régionale Langon Pau (Arlp), parmi les derniers specimens d'espèces menacées : l'écrevisse à patte blanche et le vison d'Europe.

 

C'est pourtant à quelques dizaines de mètres de là que passe le tracé de la future autoroute A65 reliant Pau à Langon. 150 km de bitume, 1,5 milliard d'euros : le plus gros projet autoroutier de France. Confirmée par le ministère de l'environnement en juin dernier, elle devrait entrer en service en 2010.

 

 

bostens bostens

«Ici, ce sera sous l'autoroute» décrit Julien Milanesi, de l'Arlp :

 

 

 

L'A65, l'Arlp n'en veut ni dans ses forêts, ni dans celles des autres. «Ni ici, ni ailleurs». Le slogan a donné naissance à un néo-logisme apparu, semble-t-il, dans le bassin d'Arcachon vers 2006 : le NiNa, étendard derrière lequel se retrouvent de plus en plus de riverains opposés aux gros projets d'infrastructures. C'est une alternative au mot d'ordre «pas dans mon jardin», et au terme «Nimby» (venu de l'anglais : «not in my backyard») qui sert à qualifier les mobilisations locales d'opposition aux interventions extérieures qui mettent en péril leur environnement local : construction de routes, ouverture de centre d'échange de seringues usagées, de collecte de déchets, ou de salle de concert. Mais l'usage de la notion l'a parée de connotations péjoratives. Le «nimbysme» est souvent devenu synonyme de mépris pour l'intérêt général, de protectionnisme outrancier, voire de franche réaction.

 

 

NiNa Bordeau NiNa Bordeau

Manifestation contre le projet de grand contournement autoroutier de Bordeaux.

 


C'est ce qui préoccupe la dizaine de membres fondateurs de la coordination Stop-autoroutes qui se réunissent le matin du 28 juin 2008 dans la salle du conseil municipal de la mairie de Bostens (Landes). Pour leur première rencontre, ils élaborent un premier jet de manifeste. Premier point de la déclaration : «les autoroutes, on n'en veut ni ici, ni ailleurs». Pour Anne Parlange, porte parole de la coordination et vétéran de la lutte contre l'A51 (entre Grenoble et Sistéron), cela entérine une évolution historique. C'est avant tout une condition d'efficacité.

 

 

 

Réunion fondatrice de la coordination Stop autoroutes, 28 juin 2008.  © Mediapart Réunion fondatrice de la coordination Stop autoroutes, 28 juin 2008. © Mediapart

 

Réunion fondatrice de la coordination Stop-autoroutes, 28 juin 2008.

 

 

Denise Cassou © Mediapart Denise Cassou © Mediapart

Co-présidente de l'association Landes environnement attitude (Lea), engagée contre la construction de lignes ferroviaires à grande vitesse, Denise Cassou met en garde contre la stigmatisation du Nimby : «Il faut arrêter avec le complexe du Nimby...Quand le salarié réagit pour défendre son salaire horaire, lui aussi part d'un réflexe Nimby au départ. C'est quand il se met à défendre le salaire horaire de tous que naît le syndicalisme. Le nimby n'est pas un défaut. C'est souvent un premier pas».

 

Même précaution de Julien Milanesi, de l'Arlp : «les Nimby, il ne faut pas les rejeter. Mieux vaut essayer de les tirer vers une revendication plus générale, contre le principe d'envoyer les autoroutes ailleurs. Ce n'est peut-être pas une cause noble, mais c'est local. Il y a des gens qui ne seront jamais intéressés en soi par le réchauffement climatique ou la crise énergétique mais qui y viendront par le sujet des autoroutes. Il y a là une vraie dimension d'éducation à l'environnement».

«On nous prenait pour radio cancan»

 

Que s'est-il donc passé dans l'Arcachonais pour que s'y forge autour du NiNa, un an avant le Grenelle de l'environnement, un si prometteur mot d'ordre politique ? Le projet de grand contournement de Bordeaux (abandonné depuis, en juin 2008).

 

Sylvain Saubusse © Mediapart Sylvain Saubusse © Mediapart

 

Stéphane Saubusse, président de l'association Echanges et Nature au Pian-Médoc et militant Vert, fut l'un des instigateurs de la transformation en NiNa des opposants au projet autoroutier bordelais. Ce fut une démarche consciente et volontaire de ralliement d'un public extérieur aux cercles écologistes:

 

 

Car au-delà du slogan, le NiNa, c'est un style politique : harcèlement des autorités locales et perturbation de la routine électorale, distance prise vis à vis de l'image habituelle des militants verts, posture résolue de «monsieur tout-le-monde» détaille encore Stéphane Saubusse :

 

 

Manifestation contre le grand contournement autoroutier de Bordeaux Manifestation contre le grand contournement autoroutier de Bordeaux

«En 2025 ici passeraient 20 000 véhicules»: manifestation contre le grand contournement urbain de Bordeaux.

 

Pas de NiNa sans Internet ? Le réseau Web a en tout cas offert aux petits collectifs locaux une commodité logistique inédite, leur permettant d'entrer en contact et de suivre en temps réel leurs actions respectives, analyse Stéphane Saubusse :

 

 

Culture du réseau, culture vidéo : les groupes NiNa communiquent au maximum sur le Net, faisant parfois preuve d'un activisme emprunt d'humour et d'autodérision. Fin 2007, pour moquer les barons politiques locaux (Alain Rousset, Henri Emmanuelli, Alain Juppé...), tous favorables à l'A65, l'Arlp a organisé une course de brouettes dans les rues de Mont-de-Marsan (Landes) : la «tractobrouette», où des hommes en costumes cravates font la course en écrasant tout sur leur passage (troncs d'arbres, jeune-femme déguisée en écrevisse à pattes blanches...). Ils ont aussi inventé un personnage, DJ Borloo, qui mixe lors de leurs manifs.

 

clip ARLP © assoarlp

 

Ils ont aussi lancé le mouvement des «planteurs volontaires», qui replantent des arbres sur le tracé de l'A65 pour en «planter» les travaux.

 

PLANTEURS VOLONTAIRES clip © assoarlp

 

 

DJ Borloo DJ Borloo

Masque de DJ Borloo.

 

Autre aspect du NiNa : le refus de l'affichage politique. Noël Collomb, co-président de l'Association pour la sauvegarde des côteaux du lyonnais (Ascl), créée en 1990 contre l'A45 (Lyon-Saint-Etienne) se dit «très fier» que son association n'ait pas de couleur politique :

 

 

Noël Collomb, co-président de l'ascl et Jean-Marc Dussardier, trésorier. © Mediapart Noël Collomb, co-président de l'ascl et Jean-Marc Dussardier, trésorier. © Mediapart

Noël Collomb, co-président de l'Ascl et Jean-Marc Dussardier, trésorier.

 

A coup de travail sur dossiers, de sollicitations de juristes, d'avocats et de spécialistes, les associations NiNa ont surtout tenté d'asseoir leur crédibilité sur leur capacité à contre-expertiser les projets d'infrastructures auxquels ils s'opposent. C'est cette maîtrise technique qui leur a permis de se détacher de l'étiquette de simples riverains mécontents. A ce titre, en leur offrant accès aux documents administratifs et à des sources internationales, internet fut un outil déterminant.

 

Anne Parliange © Mediapart Anne Parliange © Mediapart

Dans leur combat contre l'A51, Anne Parlange, aujourd'hui porte-parole de la coordination Stop-autoroutes, remarque que les associations ont su à force de recherches mettre à jour les opacités et contradictions des projets autoroutiers, sur deux points clef : les systèmes de financement et les estimations de trafic :

 

Noël Collomb, engagé lui contre l'A45, raconte comment son association est passée au fil des ans des quolibets - «on nous prenait pour radio cancan» - aux rendez-vous dans les cabinets ministériels :

 

 

Dans les landes, près de la future A65 © Mediapart Dans les landes, près de la future A65 © Mediapart

Rapprochement historique entre écologistes et agriculteurs

 

La frontière entre «Nimbyes» et NiNa est-elle toujours flagrante? Forcément, non. Michel Dubromel, responsable du réseau transports et mobilité durable de France Nature Environnement (FNE), est au fil des ans devenu un expert en la matière. Sa fédération est l'une des rares structures nationales à accorder de l'importance à la question des autoroutes. C'est donc vers lui que se tournent beaucoup des collectifs locaux qui veulent se faire connaître. Mais pour lui, pas question de soutenir des riverains qui se contentent du «pas dans mon jardin». Pour distinguer les uns des autres, une méthode imparable : leur demander ce qu'ils proposent à la place:

Michel Dubromel © Mediapart Michel Dubromel © Mediapart

 


Surtout, ce qui enchante Michel Dubromel, c'est la véritable petite révolution qu'a produite le contexte NiNa : l'alliance inédite de deux ennemis historiques, écologistes et agriculteurs. Pas partout, mais, par exemple contre le projet de grand contournement de Strasbourg, désormais, face aux représentants ministériels, délégués de FNE et de la FNSEA défendent les mêmes positions :

 

 

A l'origine de cette réconciliation, il y a, selon Michel Dubromel, un aggiornamento écologiste : remplacer la défense de l'environnement par celle des territoires, notion commune aux paysans et aux Verts. Ils s'unissent sur leur opposition au phénomène de consommation de territoire qui selon FNE fait que l'équivalent d'un département français disparaît tous les dix ans. Du fait du bétonnage des campagnes, les uns perdent des hectares sans plus pouvoir se compenser sur les autres. C'est la problématique de la «consommation de territoire» :

 

 

Lors de la réunion fondatrice de la coordination stop autoroute le 28 juin dernier, Michel Dubromel est plus explicite encore : «Contre les autoroutes, il ne faut pas se battre pour l'environnement mais pour le territoire. Car sinon, les autorités nous repeignent les autoroutes en vert. L'environnement est amalgamé aux petites fleurs. On se fait piéger».

 

NiNa Notre dame des landes © Mediapart

 

Aux alentours de 2015, un aéroport doit s'ouvrir aux portes de Nantes, à Notre-Dame-des-Landes. Projet ancien, débattu depuis les années 70, l'aéroport du Grand Ouest vient de faire l'objet d'une déclaration d'utilité publique. Et s'est vu confirmé par le ministère de l'environnement.

 

Sylvain Fresneau, éleveur de vaches laitières à Notre-Dame-des-Landes, exploite 200 hectares en groupement agricole d'exploitation en commun (GAEC) avec trois associés. L'une de leurs maisons et leur salle de traite se trouvent sur le tracé de la future piste. Au total, ce sont cinquante fermes qui vont être déplacées. En comptant les autres GAEC et les exploitations familiales, il estime à environ 200 le nombre de personnes directement touchées par la construction du site. Entre 1600 et 2000 hectares sont concernés. A l'aéroport s'ajoute la construction d'un échangeur entre la voie express Nantes-Rennes et un barreau routier longeant le sud du terminal.

 

Président de l'association de défense des exploitants concernés par l'aéroport (Adeca), c'est au nom de la protection de la surface agricole et du travail inlassablement répété sur le bocage qu'il refuse l'ouverture du terminal aérien. Agriculteur conventionnel, utilisant engrais et produits de traitement sur ses cultures, il prône une agriculture respectueuse des terres, à l'opposé des systèmes d'exploitation industriels : «ici, c'est pas la Beauce».

 

Sylvain Fresneau © Mediapart Sylvain Fresneau © Mediapart

 

 

 

Rassemblement contre l'aéroport du grand ouest, 29 juin 2008 © Mediapart Rassemblement contre l'aéroport du grand ouest, 29 juin 2008 © Mediapart

Rassemblement contre l'aéroport du Grand Ouest, 29 juin 2008.

 

Pour Julien Durand, agriculteur lui aussi, porte parole de la coordination contre l'aéroport et membre de la Confédération paysanne, se retrouver aux côtés des écologistes dans un même mouvement, permet de confronter discours de défense de la nature et témoignages sur les conditions du travail paysan :

 

 

 

Rassemblement contre l'aéroport du grand ouest, 29 juin 2008 © Mediapart Rassemblement contre l'aéroport du grand ouest, 29 juin 2008 © Mediapart

Rassemblement contre l'aéroport du Grand Ouest, 29 juin 2008.

 

Préserver les territoires plutôt que l'environnement : efficace contre les autoroutes et les aéroports, ce déplacement idéologique sera-t-il opérant sur les sujets qui fâchent agriculteurs et écologistes ? Au vu des tensions activées par les débats sur la loi OGM, pas sûr qu'éclosent des demains des NiNa du génétiquement modifié ou des pesticides.

 

NiNa final © Mediapart NiNa final © Mediapart

 

 

FinalII © Mediapart FinalII © Mediapart

 

 

finalIII © Mediapart finalIII © Mediapart

Prochain volet : le climat est-il soluble dans la politique?

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