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Mediapart mer. 4 mai 2016 4/5/2016 Dernière édition

Sabotage à la SNCF: retour sur un emballement politique

16 décembre 2008 | Par David Dufresne

La chronologie des faits est éclairante: l'opération contre les neuf de Tarnac fut médiatiquement maîtrisée de bout en bout par l'intérieur. A ceci près, comme nous le révélons, que la police aurait préféré différer les interpellations. Affaire politique, affaire médiatique, second volet de notre enquête avec les témoignages directs de deux mis en examen et du porte-parole du ministère de l'intérieur. Lire aussi:

Cet article est en accès libre.

Au cœur de l’enquête sur les sabotages de caténaires, deux questions mêlées se posent. L’une sur l'emballement médiatique, l’autre sur la mécanique politique. La simple chronologie des faits est éclairante.
11 novembre, au petit matin, les policiers investissent une ferme, un appartement, une bibliothèque et un appartement à Tarnac (Corrèze) ; mais aussi une maison à Rouen et quelques adresses sur Paris. Il est environ 6 heures.

 

A 8h17, alors que les perquisitions n’en sont encore qu’à leur début (celle de la ferme du Goutailloux, à Tarnac, va durer près de dix heures), un communiqué de presse tombe. Il est signé de la place Beauvau. Triomphant. Le ministère de l’intérieur se félicite d’un coup de filet dans un « groupe d’ultra gauche de la mouvance anarcho-autonome ». Dès lors, l’affaire prend mécaniquement une tournure toute politique. En matière de terrorisme, c’est presque toujours le ministère lui-même qui communique. La direction générale de la police nationale, à proximité, se contente du reste.

 

 

En fait, Gérard Gachet, porte-parole du ministère, nous le révèle (cf. vidéo) : « La police aurait sans doute préféré 24 heures de plus pour vraiment bien ficeler son affaire… » Selon lui, dès la veille de l’opération, il y aurait eu des fuites chez certains journalistes, notamment de reporters télé. Des SMS, des appels, des mails parviennent jusqu’au cabinet du ministre. Qui, du coup, décide de «  frapper le plus vite possible ». L’idée, officiellement, est de prendre de court les caméras. C’est le syndrome Villiers-le-Bel que Michèle Alliot-Marie ne veut pas revoir, quand deux mille policiers avaient investi un quartier, en quasi direct, médias prévenus par les syndicats de police avec, ou non, selon les sources, l’aval de l’Intérieur.
Deux heures plus tard, les premiers journalistes déboulent à Tarnac. Le village est alors bouclé, les barrages filtrants laissant tout de même passer micros et caméras. Le ministère, lui, se défend d’avoir mis les journalistes sur la piste de Tarnac en publiant son bulletin: « Le communiqué, c’était pour répondre aux demandes que nous ne cessions de recevoir », justifie Gérard Gachet. En résumé : c’est un peu l’histoire de l’œuf et de la poule. A Fresnes, Benjamin Rosoux, 30 ans, co-gérant de l’épicerie de Tarnac, sera placé en détention provisoire dans un quartier spécial avec des cellules spéciales. Sur leur porte, il est écrit «I.M.» pour «isolement médiatique». C'est ici que l'on place ceux qui ont été mêlé à une affaire «à fort retentissement médiatique».

 

A 10h, une conférence de presse est improvisée place Beauvau. Dans le jargon, on appelle ça un « point presse ». De ceux qui se font sans façon. Celui-ci se déroule dans le bureau même de la ministre, « à la bonne franquette ». Le Pdg de la SNCF se joint à la fête. Puis, c’est parti. La presse reprend quasiment mot pour mot certaines tournures du communiqué. Libération ira jusqu’à titrer « Quand l’ultra-gauche déraille », alors qu’aucun train n’a jamais déraillé et qu’on ignore, toujours aujourd’hui, l’identité et l’appartenance politique de ceux qui ont saboté les caténaires.

 

Au ministère, une source confie, sans malice : « C’est vrai, au début, la presse nous a bien aidés.» Mieux que ça. Elle l’a parfois devancé. Ainsi, Gérard Gachet est formel: il a épluché tous les discours de Michèle Alliot-Marie. Ce jour là, elle-même n’a pas prononcé le mot de « terroristes ». Elle n'en avait pas besoin. Il était en boucle sur les radios dès la mi-journée...

Sur les conditions d'interview de Benjamin Rosoux et de Mathieu Burnel, voir le premier volet de l'enquête.