Avec les familles roms des recoins de Paris

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Des familles roms réfugiées dans des cabines téléphoniques ou sous des porches d'églises ; la mairie qui n'avait plus vu d'enfants dormir sur les trottoirs depuis plus de trente ans... Ce reportage, publié à l'occasion de la présentation du plan quinquennal contre la pauvreté, est le premier volet d'une série réalisée avec la photographe Sara Prestianni.

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À proximité de la place de la Bastille, au commencement de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, des employés de Maisons du Monde déchargent des palettes d’objets exotiques dans l’arrière-boutique d'une enseigne de décoration intérieure. Aux alentours de 20 heures, jour de semaine en décembre, ils se dépêchent de terminer leur tâche pour rentrer chez eux. De temps à autre, ils jettent un regard distrait vers le pas de la porte d’à côté. Les vitrines éteintes regorgent de marchandises en vue des fêtes de Noël.

Le fracas des caisses ne les réveille pas. Cinq petites têtes emmitouflées dépassent d’un amoncellement de couvertures. À même le sol, des enfants dorment en plein Paris, dans le froid. Leurs parents veillent, à tour de rôle, assis sur le trottoir. Ils ne tendent pas la main. Ils attendent, visages fermés. Il bruine et la température approche de zéro. Surplombant les dix mètres carrés occupés, l’auvent métallique donne du style à l’immeuble art-déco mais protège peu des intempéries. Pour isoler les corps de l’humidité, des cartons ont été posés sur le bitume. Il fait nuit noire, mais il est encore tôt et le bruit de la circulation ne faiblit pas. « On dort l’un après l’autre, pour garder les affaires », explique Constantin, le père de famille.

Pendant près de deux heures, il démêle le pourquoi du comment. Debout, il raconte ce qui l’a conduit là et comment il traverse cette épreuve. « On est venus en France pour mon fils épileptique. Un médecin nous a conseillé de faire le déplacement parce qu’en Roumanie, les traitements sont trop chers. Il est suivi à l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges. On restera le temps que le traitement fasse effet. On s’est donné jusqu’au printemps. Ensuite, on verra, on repartira sans doute. C’est dur, mais ça va, on tient le coup », assure-t-il. Il ne parle pas le français, un bénévole du Secours catholique traduit à nos côtés.

Ses mains ne quittent pas les poches de son jean. La tête enfoncée sous un bonnet, il fait des signes aux passants qu’il reconnaît. Une dame le salue, « il est bien ce type, il m’a aidée à garer ma voiture l’autre jour ».

Comme Constantin, des dizaines de Roumains, le plus souvent originaires de la minorité rom, vivent dans les recoins, les espaces délaissés de la ville, les interstices, les zones de travaux à la recherche d’un abri. Longtemps cantonnés sur les talus en bordure du périphérique, ils se retrouvent derrière les portes cochères, dans les sous-sols, les cryptes des églises et les parkings. Des cabines téléphoniques sont investies, des stations Autolib’ aussi. Amas de couvertures, bagages, leurs traces sont repérées par les services de la mairie depuis l’hiver précédent.

Parlant romani ou roumain, leur difficulté à communiquer accentue leur mise à l’écart. Ils ne sont pas nombreux, 200 personnes tout au plus, au milieu de 4 000 à 5 000 sans-abri. Mais leur présence apparaît d’autant plus insupportable qu’ils sont accompagnés d’enfants. « Des familles à la rue, on n’avait pas vu ça depuis trente ou quarante ans », constate Dominique Bordin, responsable de la mission SDF de la mairie. Paris, capitale mondiale du luxe et du tourisme… et de l’extrême précarité.

Cette année, ils sont localisés sur l’axe allant du quai de la Rapée à la place de la République, le long de la rue et du faubourg Saint-Antoine, du côté des grands magasins et sous le métro aérien dans le XIIIe et le XVe arrondissement. Ils n’y restent pas forcément. Ils vont et viennent, passent une nuit ici, une nuit ailleurs, même s’ils reviennent souvent aux mêmes endroits pour faire la manche. Ils y ont leurs repères, leurs habitudes, et ces bouts de trottoirs deviennent leur coin.

Avant de vivre à la rue, entre la place de la Bastille et la gare de Lyon, Constantin et sa famille, arrivés en France il y a deux ans, ont vécu à Juvisy-sur-Orge en Essonne, dans un bidonville visé par une expulsion au printemps dernier. Il affirme ne regretter ni les caravanes, ni les cabanons, même s’ils avaient un toit et un chauffage à bois.

Aussi étonnant que cela apparaisse, propreté, tranquillité, visibilité, il énumère les avantages du béton. « Les terrains en banlieue sont toujours sales, on a les chaussures pleines de boue. Et puis c’est dangereux à cause de la police qui vient toutes les nuits demander les papiers », indique-t-il comme si, dans les rues de Paris, s’opérait un contrôle social. Les forces de l’ordre se savent sous la surveillance des riverains qui eux-mêmes sont tenus en respect par la présence des enfants. Tant qu’aucun trouble public n’est observé, les policiers évitent de les chasser, sauf en cas de signalement pour enfance en danger, alors que les campements à l’abri des regards font fréquemment l’objet de harcèlement. Résider au cœur de la capitale est aussi une revanche symbolique pour une population exclue des centres-villes en Roumanie.

Autre avantage, les poubelles sont remplies à ras bord de restes encore utilisables ou consommables. « Les gens sont gentils. Ils nous apportent des vêtements, des choses à manger. Le bistrot nous fait des prix pour les cafés. Même le week-end quand les gens sortent, on ne s’est jamais fait agresser », affirme-t-il.

Pourquoi ces emplacements plutôt que d’autres ? « Il n’y avait personne, c’était libre, on a pu s’installer sans gêner. » Places et gares : ces carrefours urbains sont appréciés car des milliers de personnes y transitent chaque jour. Les allées et venues de la famille sont dictées par les heures d’affluence et la météo, « quand il pleut, on est mieux ici », dit Constantin en montrant l’auvent.

« On est ensemble, c’est déjà ça »

Les enfants remuent sous les couvertures, sourient aux visiteurs, leur mère leur dit quelques mots pour les rendormir. Elle aussi aimerait discuter, mais le bénévole du Secours catholique peine à comprendre son accent de la campagne. Des passants les dévisagent, d’autres détournent le regard, gênés. Effroi, compassion, indignation, suspicion, exaspération : la situation provoque des réactions mêlées, contradictoires, certains les voient comme des victimes absolues, d’autres leur reprochent de mettre leurs enfants en danger, voire de les instrumentaliser.

Constantin n’ignore pas les risques qu’il fait prendre à sa famille. Il préférerait être ailleurs, au chaud, entre des murs. Mais il ne se perçoit pas comme un clochard. Et considère que sa famille, ainsi rassemblée, est en sécurité. La vision dégradée que les Parisiens ont de lui ne correspond pas à sa perception. À l’écouter, camper là n’est pas le résultat d’une déchéance. Cela s’inscrit dans une stratégie de survie, un moment transitoire dans un parcours semé d’embûches. « On est ensemble, c’est déjà ça, c’est tout ce qui compte », dit-il.

Le 115, numéro téléphonique d'urgence ? Il a essayé plusieurs fois. Mais l’hébergement social d’urgence est saturé et nombre de ses appels sont restés sans réponse. Selon la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (Fnars), plus de la moitié des demandes n'étaient pas suivies de réponses positives en décembre 2012. Pour les familles, c'est pire encore, avec 64 % de non. « Cette plus faible attribution s’explique par l’inadéquation des dispositifs d’hébergement pour ce type de publics. Les familles sont majoritairement orientées vers l’hôtel (54 %), une solution coûteuse et de mauvaise qualité, mobilisée ponctuellement en fonction des températures et des moyens financiers encore disponibles », indique cette structure qui regroupe quelque 750 associations.

« Ça ne marche pas », tranche Constantin. L’instabilité de cette solution, « deux nuits ici, deux nuits là-bas », est insatisfaisante. De même que le périmètre, trop étendu : ils risquent d’être envoyés aussi bien dans le Val-de-Marne qu’en Seine-Saint-Denis ou au fin fond de l’Essonne. « Pour l’école, c’est compliqué. Les enfants font déjà beaucoup d’efforts pour s’adapter, alors s’il fallait changer d’établissement à chaque fois… En plus, dans les hôtels de ce genre, on ne peut pas cuisiner, on ne peut pas faire la lessive, on ne peut rien faire », indique-t-il. En raison de leur ancienne domiciliation, les enfants sont encore scolarisés à Vigneux-sur-Seine. Compte tenu de l’éloignement, difficile de savoir s’ils s’y rendent tous les jours.

Les familles à la rue constituent un angle mort des politiques publiques. À part l’hébergement d’urgence, accessible à tout le monde de manière inconditionnelle, elles ne sont éligibles qu’à un nombre limité de dispositifs. Un seul accueil de jour, géré par Emmaüs, leur est destiné, dans le XVe arrondissement. Les portes de cet Espace solidarité insertion n’ouvrent que la journée (épicerie sociale, douche, vestiaire, ordinateur) et les parents ne peuvent venir qu’avec leurs enfants, excluant les grands-parents, les oncles et les tantes.

Pour les étrangers, a fortiori sans autorisation de séjour, l’aide repose sur les réseaux associatifs. Européens, les 15 000 à 20 000 Roms vivant en France n’en sont pas moins considérés comme en situation irrégulière après trois mois de présence s’ils ne disposent pas de ressources « suffisantes » pour vivre sur le territoire. Sédentaires depuis plusieurs siècles, ils sont amenés à faire des allers-retours avec leur pays d’origine, mais leur présence mouvante échappe aux radars de l’administration. À tous les échelons, de l’État à la Ville, les pouvoirs publics se renvoient la responsabilité de leur prise en charge.

Constantin ne s’en plaint pas. Ni du froid, ni de rien. À 34 ans, cet ancien tourneur-fraiseur, qui est allé à l’école à Buzau, n’essaie à aucun moment de susciter la pitié. Il lie ses problèmes à la fin du régime de Ceausescu, « avant, on vivait mieux, on avait du boulot, puis les usines ont fermé et on a perdu nos emplois ».

Afghans, Tunisiens, et maintenant Roms : les uns et les autres se succèdent dans les rues de Paris. Les derniers “emménagements” sont le résultat de la multiplication des démantèlements de campements dans les départements limitrophes, y compris depuis l’accession de la gauche au pouvoir. « Le centre de Paris présente une forte rentabilité en matière de dons et d’aides en nature et ils s’y sentent plus en sécurité », indique Dominique Bordin. « Certains en ont assez des conflits dans les terrains, où ils sont soumis à des systèmes de chefferie et de loyers à payer », ajoute-t-il.

À Bastille, il reconnaît des personnes installées auparavant dans le bois de Vincennes, « on a dû les évacuer sous 10 centimètres de neige il y a deux ans ». Un temps mises à l’abri, certaines sont de nouveau à la rue. Il évoque ce qui est devenu une légende urbaine parmi les résidents de la place, l’histoire du touriste américain ayant donné 500 euros. « J’en ai rencontré qui, au bout d’un an de manche, ont ramassé de quoi se construire une petite maison en Roumanie », assure-t-il, reconnaissant une logique économique à leur démarche.

«Ils se voient comme des personnes qui luttent, se débattent et se débrouillent»

Déconcertée par la tournure des événements, la mairie de Paris a fait appel à une association, Emmaüs Coup de main, avec laquelle une convention a été signée, à l’automne 2011, afin d’assurer des rondes dans la ville. Animatrice, jusqu'à récemment, d'une équipe de “maraudeurs”, Ramona Strachinaru a croisé ces familles. Elle connaît leurs parcours et leurs attentes. La Bastille, indique-t-elle, s’est imposée comme un lieu attractif, parce que « ça rapporte d’y faire la manche, les riverains sont solidaires ».

La présence de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) à proximité, rue de la Roquette, en fait aussi un endroit recherché : « La Bastille, c’est un peu la “salle d’attente” de cet organisme où les personnes viennent demander l’aide au retour. » « La plupart de ces gens sont originaires de la même région, poursuit-elle, ils sont venus par le bouche à oreille dans l’espoir de se faire construire une maison en parpaing en Roumanie et prévoient soit de faire des allers-retours, soit de rentrer dès qu’ils auront suffisamment d’argent. »

Beaucoup sont partis les mains vides de leur pays d’origine. Certains ont vu leur maison inondée. « Le béton, ce n’est pas terrible, mais pour ceux qui n’ont pas de travail là-bas, qui sont discriminés, venir ici est une question de survie, indique-t-elle. En plus, l’hiver est rude, plus rude qu’en France. De décembre à mars, la température peut descendre à – 22 degrés. » Le regard des passants ? « Ils ne s’en préoccupent pas. Ils ne se voient pas comme des cas sociaux, mais comme des personnes qui luttent, se débattent et se débrouillent. »

Le Secours catholique est la seule autre association à aller au-devant de ces familles. Mais, à la différence d’Emmaüs Coup de main, elle ne bénéficie pas de financement municipal. La coordinatrice, Évangeline Masson-Diez, auteur de Micha, Elena et les autres (éditions Lacurne), constate elle aussi que « la place de la Bastille est considérée comme un bon compromis ».

« Certaines personnes sont là pour l’argent, dit-elle, d’autres parce qu’elles sont larguées, épuisées, et qu’elles n’ont nulle part où aller. Certaines familles viennent de terrains démantelés, d’autres nous disent avoir été déposées là par des passeurs, dans des minibus en provenance de Roumanie, d’autres encore, venues des campements du bois de Vincennes, se sont retrouvées à la rue quand l’aide de la mairie de Paris a cessé. » Elle observe par ailleurs que les terrains en périphérie, outre que beaucoup sont pleins, présentent plusieurs désavantages : éloignement, racket entre résidents, intimidation policière. « Ces gens sont attachés à Paris, insiste-t-elle, ils y ont leurs habitudes, ils se sentent Parisiens. » 

Ces Roms passent entre les mailles du filet de l’aide publique, déjà débordée par les SDF. Évangeline Masson-Diez le regrette d’autant plus qu’ils font peu appel aux structures associatives. « Si on n’allait pas vers eux, ils ne nous solliciteraient pas. On les voit rarement sur nos accueils de jour, dans les vestiaires pour récupérer des vêtements. Ils viennent peu aux distributions de repas, comme celles des Resto du cœur », constate-t-elle. Pour leur repas, avec l’argent récolté, ils achètent du pain, des œufs, des légumes ou de la polenta. Ils se nourrissent aussi de ce que les riverains leur apportent et, quand ils viennent à bout de leurs provisions, ils récupèrent des invendus en fin de marché. Pour se laver, ils vont aux douches gratuites. Pour tout, ils se débrouillent avec les moyens du bord.

Leur profil est différent de la plupart des autres personnes à la rue. « On n’observe pas de violence parmi eux, témoigne la responsable associative, pas d’addiction, pas d’alcoolisme ou très peu. Ils ont leurs habitudes propres, ils se préparent eux-mêmes à manger et restent en famille ou entre habitants du même village, sans que ne semble se créer une conscience politique ou une volonté d’organisation entre Roms. »

Constantin se rassoit, son épouse est prête à prendre son tour de garde. « La seule chose qui me fait vraiment peur, c’est le gel. Si les températures baissent encore, ça va devenir difficile de tenir », reconnaît-il. « Dans ce cas, il y aura toujours le ramassage », se rassure-t-il. Depuis quelques semaines, les deux parents et leurs cinq petites têtes n’ont plus été vus dans les parages de la place de la Bastille et de la gare de Lyon. Leurs traces ont disparu sans que l’on sache s’ils ont trouvé un toit ou un autre coin.

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Conçue avec la photographe Sara Prestianni, cette enquête est le premier volet d'une série consacrée à la vie des Roms dans les rues de Paris. À l'automne 2012, nous avons décidé d'aller à leur rencontre pour leur donner la parole, entendre ce qu'ils avaient à dire sur leur parcours, substituer leur regard à nos préjugés. Comprendre leurs préoccupations plutôt que projeter nos éventuelles angoisses. Pour dépasser le constat de l'horreur, nous avons pris le temps de discuter avec quelques-unes des personnes qui, ces jours-ci, ont installé matelas et bagages dans des cabines téléphoniques ou sur des marches d'églises. Comme la plupart d'entre elles ne parlent pas le français, nous avons accompagné le Secours catholique dans certaines de ses “maraudes” lorsqu'un interprète, ou tout du moins quelqu'un capable de se faire comprendre, était présent.

Nous nous sommes présentées comme journaliste et photographe. Toutes les personnes que nous avons sollicitées ont accepté de nous faire le récit de leur cheminement. Les prises de vue ont, elles, donné lieu à de nombreux refus. Nos interlocuteurs nous ont expliqué redouter la circulation de leur portrait dans leur pays d'origine. Beaucoup des images ont donc été prises à d'autres moments, avec l'accord des personnes, sauf quand celles-ci étaient enfouies sous des couvertures. Nous avons choisi de ne pas exclure ces photos a priori dans la mesure où le fait de dormir sur le trottoir est central dans le sujet.

Les deux premiers articles traitent de la vie des familles roms avec lesquelles nous nous sommes entretenues. Le troisième concerne la gestion par les pouvoirs publics, en priorité la mairie de Paris, de ce drame. Le quatrième revient sur la politique mise en place par le gouvernement, et notamment Manuel Valls, à l'égard des Roms. Le récit photographique fait l'objet d'un portfolio. Nous avons travaillé sur ce sujet entre novembre 2012 et janvier 2013.