«Gilets jaunes»: un mouvement qui s’écrit en vidéos

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André Gunthert, chercheur en histoire visuelle, revient sur les vidéos des affrontements entre gilets jaunes et forces de police, vidéos devenues symboliques de la crise médiatique et de la prise du pouvoir sur le récit par les gilets jaunes, mais aussi par l’ensemble des internautes. 

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« “Gilets jaunes” et médias, deux mondes qui se regardent sans se comprendre », titrait Mediapart il y a quelques jours. Le divorce est bien consommé entre le mouvement social et les médias, coupables de s’être, pour beaucoup, calés « sur la position du pouvoir », et balayés par la volonté de désintermédiation des gilets jaunes. Et il est même plus large, estime André Gunthert, enseignant-chercheur en histoire culturelle et études visuelles à l’EHESS : « Ce ne sont pas seulement les gilets jaunes qui ont eu un problème d’information, c’est l’ensemble du public qui s’est trouvé face à une désinformation. » Un déficit d’information qui explique le succès des vidéos, amateurs ou venues de nouveaux médias présents uniquement sur le Web, vidéos qui offrent « une illusion irrépressible de réalité ». Entourées d'intenses discussions, les vidéos créent « une perception participative, collective », capable de reconstruire le fil des événements comme de démonter les rumeurs. Pour un résultat « jamais vu ». Entretien.

Mediapart : Comment analysez-vous le fossé qui s’est creusé entre les gilets jaunes et les médias ?

André Gunthert : Nous sommes aujourd’hui dans une situation très particulière, née de la crise sociale et politique, et qui s’accompagne d’une crise médiatique qui n’existait pas il y a une semaine. 

Pendant deux mois, du 17 novembre au 10 janvier, une écrasante majorité de médias se calent sur la position du pouvoir, en particulier les grands JT et les chaînes d’info. Et ce à partir d’une dichotomie aujourd’hui claire : exposition des violences des manifestants et dissimulation à peu près complète des violences policières (lire à ce sujet l’article d’Arrêt sur images). Le premier blessé au JT de France 2, c’était lundi 14 janvier, le jeune garçon blessé à Strasbourg.

La Une de «Libération» du samedi 5 janvier 2019. © Libération La Une de «Libération» du samedi 5 janvier 2019. © Libération
Samedi 5 janvier, pour l’acte 8 des gilets jaunes, Libération titre « Médias et gilets jaunes, le grand fossé ». La description est claire : le journalisme n’est pas remis en cause par Laurent Joffrin ; les gilets jaunes, explique Vincent Glad, ont développé un système d’information autonome sur Facebook ; et c’est mal, car ça les met dans une bulle de filtres et ils abandonnent les médias. C’était ça, Libération, il y a dix jours. Rien sur le problème du traitement médiatique.

Le virage se produit le 7 janvier avec l’interview sur Le Média du journaliste indépendant David Dufresne (qui collabore également avec Mediapart). Diffusée en accès libre, elle met sur le phénomène les mots d’un journaliste crédible, connu, indépendant, qui tient un décompte et analyse la stratégie des forces de l’ordre.

C’est le lendemain que Jean-Michel Aphatie, d’un coup, « jaunit » son discours. Cette émission participe à la construction d’une compréhension de ce qui est la répression la plus dure dans un pays démocratique depuis Mai-68.

Puis le 10 janvier, le CSA réunit les chaînes d’information (lire l’article du Monde). On comprend que les télés ont déjà ressenti un problème d’audience à travers les propos de Mémona Hintermann-Afféjee, la conseillère du CSA chargée de ce dossier : « L’audience, c’est la clé de voûte, car le danger pour [les chaînes], c’est le jour où des groupes entiers vont dire : “Vous ne nous représentez plus, vous nous insultez, on ne vous regarde plus…” »

Résultat, le samedi 12, France 2 ne montre aucune violence [de la part des gilets jaunes – ndlr] alors qu’il en existe un peu, et souligne qu’il y a du monde dans les manifestations.

Et mardi 15 janvier, le 20 heures de France 2 consacre deux sujets (à voir ici et ) aux violences policières…

Ce qui s’est passé, ce n’est pas simplement que les médias se sont aperçus qu'ils étaient à côté de la plaque. Ce ne sont pas seulement les gilets jaunes qui ont eu un problème d’information, c’est l’ensemble du public qui s’est trouvé face à une désinformation. Aujourd’hui, il n’est plus possible de maintenir cette asymétrie, car par les réseaux sociaux viennent les informations de petits canaux.

Les médias mainstream n’ont pas fait leur travail d’arbitre entre deux camps qui s’opposent. Cela a duré assez longtemps pour que le public le voie, s’adapte et change de paysage informationnel, qu'il se déplace de l’info dite officielle vers l’info alternative pour résoudre ce problème de compréhension. Il y avait des choses qui ne collaient pas. 

Les vidéos l’ont « emporté » sur le journalisme, écrivez-vous dans votre blog. Comment cela s'est-il produit ? 

En l’espace d’un mois, on a vu combien s’est multipliée la “conversation”. Les montées de conversation sont normales en temps de crise, et liées au déficit d’information. Les vidéos interviennent précisément à ce point.

Regarder le journal télévisé, c’est confortable, tout le monde préfère ; donc si les gens ont fait l’effort d’aller chercher tout seuls l’information et de la « bricoler » (c’est du temps, du travail, de l’effort), c’est un indicateur très puissant du déficit d’info, voire de la faillite des grands médias.  

Les vidéos, ce sont de petites séquences non montées, qui viennent de témoins occasionnels, mais aussi de jeunes journalistes, de petites agences, de Rémy Buisine pour Brut, de Clément Lanot ou Line Press – il n’y a pas de vidéos de l’AFP ni des grands acteurs.

Et il n’y a pas de césure entre les petites vidéos amateurs, vernaculaires, et celles de Brut et autres : parce qu’elles sont diffusées sur les mêmes canaux, et parce que Brut imite, émule, le format inventé par Internet qui est celui du rush, du son direct. Le nom Brut est tout à fait clair et souligne même le caractère de crudité des vidéos.

Les vidéos de Brut sont celles qui ont été le plus discutées, celles qui ont déplacé le public. Le tri social, la vitalité de la conversation, sélectionnent une poignée de vidéos que tout le monde a vues et qui deviennent l’objet principal de la conversation.

Les vidéos sont-elles considérées comme plus véridiques ?

Les vidéos, ce sont des documents, on les regarde pour l’info qu’ils contiennent. Ce ne sont pas des images, des icônes, mais de l’information visuelle. Le critère est de savoir si elles apportent de l’info ou pas.

La crédibilité des vidéos est un facteur très important pour un public en recherche d’information, en déficit par rapport à ce qu’il attend, aux prises avec des récits contradictoires. La vidéo est en apparence un outil fiable pour remédier au déficit d’info. Sans les vidéos et leur crédibilité, il n’y aurait pas eu d’information alternative. Ces éléments sont d'ailleurs présents sur Internet depuis 2011 et les révolutions arabes. Plus récemment, l’affaire Benalla c’était déjà ça.

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André Gunthert a été interviewé mardi 15 janvier dans son bureau parisien.