«L’esprit du 11-Janvier», vraiment ?

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Le recours au 49-3 est le symbole politique de l’autoritarisme des faibles. Depuis les attentats de Paris, le pouvoir veut croire en « un esprit du 11-Janvier ». Il s'agit d'une fuite en avant solitaire, dans laquelle l'état de « guerre contre le terrorisme » permet de faire taire toute interrogation.

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Il est le symbole politique de l’autoritarisme des faibles. Le recours à l’article 49-3 est de ces armes constitutionnelles qui n’existent dans aucune autre démocratie parlementaire. Mais il est une arme à double tranchant. S’il permet de balayer d’un coup la délibération parlementaire pour passer en force, il constitue également le redoutable aveu que le gouvernement qui l’utilise ne dispose plus de majorité parlementaire, donc n’a plus de majorité politique.

En faisant ce choix, pour imposer le projet de loi d’un jeune technocrate-banquier nommé Emmanuel Macron et n’ayant pour toute légitimité politique que d’avoir été conseiller économique à l’Élysée, Manuel Valls sait qu’il engage le quinquennat de François Hollande dans une toute nouvelle histoire.

Le ministre de l'Economie Emmanuel Macron et le premier ministre Manuel Valls à l'Assemblée nationale ce mardi. © Reuters Le ministre de l'Economie Emmanuel Macron et le premier ministre Manuel Valls à l'Assemblée nationale ce mardi. © Reuters

Arc-bouté sur les institutions de la Ve République, comme l’avait été en son temps Dominique de Villepin, régent de la fin de règne de Jacques Chirac, le gouvernement de Manuel Valls a définitivement largué les amarres, s’émancipant de toute nécessité de construire accords politiques, rassemblements, négociations. En usant de cette arme, il renie toutes les critiques faites depuis des années par les socialistes de ce « bâillon parlementaire » dont dispose à tout moment l’exécutif.

Bienvenue donc dans le pire de la Ve République ! Dans cette forteresse aux ponts-levis maintenant dressés, et qui n’offre plus comme certitude que celle de pouvoir attendre les prochaines échéances électorales. Certes, le système perdure, le président préside, le premier ministre gouverne et Manuel Valls fait du Manuel Valls, au nom d’un soi-disant « intérêt général » dont il se décrète l’exclusif garant. Loin, très loin de la société et des forces politiques qui les ont portés au pouvoir.

Libéré de tout mandat, de tout engagement, surjouant l’autorité pour mieux masquer le vide, l’ivresse solitaire peut un temps se poursuivre en brandissant quelques creux slogans – « l’intérêt des Français », « la nécessité de la réforme », le « nous prenons nos responsabilités », énoncés ce mardi par le premier ministre. Mais au terme de ces formules-rodomontades, la gueule de bois est généralement au rendez-vous, débâcle électorale à la clé.

Le pouvoir le sait bien sûr, avisé qu’il est par les désastres passés de ceux qui utilisèrent l’éteignoir parlementaire. Mais tant Manuel Valls que François Hollande s’estiment aujourd’hui autorisés à ce pari, qu’ils n’auraient sans doute pas pris il y a quelques mois. Car c’est évidemment un contexte politique d’ensemble qui a changé, et à partir duquel le pouvoir pense encore être en mesure de construire le dispositif qui pourrait le sauver en 2017.

Ce contexte a un nom : c’est le fameux « esprit du 11-Janvier », né paraît-il des immenses mobilisations citoyennes qui ont suivi les attentats de Paris. De ce réveil de la société et du pays, deux conclusions pouvaient être tirées, deux démarches engagées. Que le pouvoir s’ouvre à la société, retisse des liens brisés, se montre attentif aux fractures du pays, à ses angles morts, qu’il innove en termes de politiques sociales et s’inspire de cette « politique du care », du « prendre soin » (que Martine Aubry avait d’ailleurs citée dans un entretien à Mediapart et lors de la campagne des primaires).

C’est le second choix qui a été fait par le pouvoir. Celui d’un passage en force et d’une accélération qui, masqués par la classique mise en scène du lien direct avec les Français, permet d’éliminer tous les intermédiaires, partis, syndicats, parlement, majorité.

Manuel Valls l’a clairement signifié, lundi sur RTL puis ce mardi à l’Assemblée, dans un registre qu’il affectionne tout particulièrement, celui du premier ministre fort qui sait assumer son autorité et ne craint pas d’appeler un chat un chat. « Il faut désormais une rupture », a-t-il affirmé sur RTL. Sarkozy avait abusé de la posture. Valls est sur ses talons. Avec ce résultat stupéfiant : nous voici donc en guerre, puisque tel le veut le premier ministre.

Car non content de fracasser sa majorité parlementaire, l’exécutif installe ce pays dans une ambiance de cour de caserne où l’appel à la mobilisation, le « formez les rangs » et le lever des couleurs semblent notre nouvel agenda. Que déclare Manuel Valls lundi matin, en réaction à l’attentat de Copenhague et à la profanation d’un cimetière juif dans le Bas-Rhin ? Le premier ministre proclame la « guerre ». Il faut, assure-t-il, mener désormais « une guerre contre l'islamo-fascisme, à l'extérieur, mais aussi à l'intérieur » du pays, en combattant « le djihadisme ». Et dans le même temps, ajoute-t-il, « il faut que l'islam de France assume, qu'il prenne totalement ses responsabilités, c'est ce que demandent d'ailleurs l'immense majorité de nos compatriotes musulmans ».

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