Redoine Faïd: chronique d’une évasion annoncée

Par Brendan Kemmet

L’évasion de Redoine Faïd était pressentie et presque inéluctable : c’est ce que montrent de nouveaux documents internes à l’administration pénitentiaire recueillis par Mediapart. Les très nombreuses alertes n’ont pas été prises en compte.

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La tentative d’évasion était certaine. Redoine Faïd, l’homme qui s’était échappé de la prison de Lille-Sequedin à coups d’explosifs en 2014, avait toutes les raisons, cette fois, d’être surveillé de près. Tout dans son comportement à la prison de Réau (Seine-et-Marne) s’est apparenté à la chronique d’une évasion annoncée. À d’innombrables reprises, les responsables du centre pénitentiaire ont mis en garde leur hiérarchie, comme le montrent les documents obtenus par Mediapart. Ils n’ont jamais été entendus.

Une première alerte avait pourtant retenti au printemps 2017, lorsqu’un repenti affirma aux policiers que Redoine Faïd, alors à Fresnes, « aurait scellé, de prison, un pacte, par l’intermédiaire de son frère, avec les voyous corses », en l’occurrence l’héritier du gang corse de la Brise de mer, Jacques Mariani.

En échange d’un coup de main pour s’évader, Faïd aurait fourni des « soldats » au Corse, engagé dans une guerre intestine à la Brise de mer. Sans suite. À la mi-novembre 2017, Rédoine Faïd quitte Fresnes pour Réau. Il fait alors l’objet d’une note de service détaillant des mesures de sécurité particulières, « compte tenu de la dangerosité avérée et de ses antécédents d’évasion », selon des documents de l’administration pénitentiaire que Mediapart a pu consulter.

Ces mesures prévoient son « inscription en surveillance renforcée », avec des rondes toutes les deux heures devant sa cellule, de jour comme de nuit, et l’ouverture de sa porte en présence obligatoire de deux agents et d’un gradé. Sa cellule doit faire l’objet d’une « fouille minutieuse » deux fois par mois, avec une fouille « intégrale systématique de l’intéressé », tout comme après chaque passage au parloir.

Enfin, ses conversations téléphoniques à la cabine dédiée sont écoutées et entraînent un compte-rendu quotidien. Malgré cela, « il est dans de bonnes dispositions, il est content d’avoir quitté Fresnes. Il est très correct avec les agents, poli et courtois, mais observe beaucoup le fonctionnement du secteur et les agents », relève la direction de Réau dans une « note d’ambiance » en date du 26 janvier 2018.

Une semaine plus tard, le 2 février 2018, à 7 heures du matin, un drone est repéré au dessus des quartiers d’isolement et disciplinaires (QI et QD). C’est le deuxième à Réau depuis novembre 2017. À tel point que le renseignement pénitentiaire, dans un mail classé « importance haute », s’enquiert de ces « survols de drones qui sont décrits comme plus fréquents depuis l’arrivée de Faïd sur l’établissement ».

Le lendemain, la directrice adjointe de Réau, Julie L., ne perd pas de temps et donne l’alerte à sa hiérarchie dans un mail d’une rare clairvoyance. Tout y est annoncé : « Sans faire de raccourci malvenu, je ne peux m’empêcher de faire le lien entre les survols de drones qui n’étaient que très rares avant son affectation au CPSF [le centre pénitentiaire du Sud-Francilien, c’est-à-dire Réau – ndlr] et les survols plus constants », écrit-elle.

Et de relever : « Lorsque l’on pénètre dans l’établissement, une large superficie recouvrant la cour d’honneur n’est pas sécurisée par des filins anti-hélico, ce qui constitue une zone plus aisée pour quitter l’établissement. Le drone survole souvent cette zone […], je ne crois plus trop au hasard ».

L’hélicoptère Alouette 2 détourné par les complices de Faïd, ici en vol stationnaire au milieu de la cour d’honneur de Réau. © DR L’hélicoptère Alouette 2 détourné par les complices de Faïd, ici en vol stationnaire au milieu de la cour d’honneur de Réau. © DR

La direction interrégionale des services pénitentiaires (DISP), basée à Fresnes, réagit aussitôt et une heure plus tard se fait l’écho, auprès du bureau central du renseignement pénitentiaire, d’une « nouvelle piste inquiétante quant à Faïd : il prépare activement sa défense, mais pas que. C’est une conviction pour l’EP [l’établissement pénitentiaire, c’est à dire Réau – ndlr] et pour nous, qui s’étaye par des éléments qui ne sont plus anodins ».

La direction interrégionale préconise « des rotations » : le détenu devrait changer d’établissement tous les trois mois.

Puis, dans une nouvelle « note d’ambiance » en date du 3 février 2018, les surveillants signalent que « l’intéressé repère les zones neutres des caméras de vidéosurveillance, notamment lors de ses appels à la cabine téléphonique ».

En fait, ce jour là, Faïd a « fait une plaisanterie » aux gardiens qui le fouillent à sa sortie de cellule : « Vous serez bien notés par votre hiérarchie, elle le verra à la caméra », ironise le détenu. Puis, devant la cabine téléphonique, il lance : « C’est bon les gars, vous pouvez relâcher la pression, il n’y a plus de caméra là ! »

Ce qui fait écrire au directeur : « Il a donc constaté l’angle mort de la caméra entre la porte d’entrée du QI [quartier d’isolement] et la cabine téléphonique ». Le directeur demande une « vigilance renforcée » lors des sorties de cellule de ce « détenu très observateur ».

Neuf jours plus tard, le 12 février, nouvelle apparition de drone, à la même heure que le précédent, puis en toute fin d’après-midi. Il y en aura encore une autre dix jours plus tard.

Le 3 mai 2018, à 11 h 56, le directeur de Réau adresse un rapport « circonstancié » au département sécurité et détention de sa direction interrégionale : « Plusieurs éléments inquiètent au vu de ses antécédents d’évasion avec violence. »

Par ailleurs, Faïd « rend des services aux autres personnes détenues ». Avec les agents, le détenu, particulièrement signalé, « essaye d’instaurer un climat de confiance. Il utilise l’humour et fait beaucoup de plaisanteries […] pour se rapprocher d’eux. Il n’hésite pas à être “séducteur” envers tous les personnels et à renvoyer une image positive d’eux-mêmes afin de les flatter ».

Dans l’après-midi, l’adjoint au chef du département sécurité de la DISP de Paris., Éric V., fait suivre le rapport du directeur de Réau à une haute responsable de l’administration pénitentiaire, Laureline G., « cheffe du bureau de gestion de la détention et des missions extérieures ».

Un rapport « explicite », précise le fonctionnaire, qui « corrobore nos dires et nos craintes » et « justifie » la demande de transfert de l’encombrant détenu « sans délai, sur un autre établissement doté d’un QI sécurisé ». Une manière de dire que celui de Réau ne l’est pas.

Le mensonge de la ministre de la justice

Éric V. ajoute cette mise en garde : « Actuellement, la personne détenue Faïd Redoine est trop calme, trop gentille, trop respectueuse mais en parallèle, elle a déjà repéré toutes les failles de la structure et elle la connaît trop bien maintenant !!! Nous savons par expérience que celle-ci est extrêmement dangereuse et que c’est juste une question de temps, que seule, elle, connaît, pour tenter une évasion qui sera extrêmement violente, où nos personnels seront fortement exposés. »

En conclusion, il « insiste auprès de la DAP [direction de l’administration pénitentiaire] pour que cette demande soit réellement entendue et traitée avec célérité ». La réponse sera l’envoi de chiens renifleurs d’explosifs et d’armes le lendemain.

Onze jours passent et, le 15 mai 2018, Éric V. revient à la charge. Cette fois, avec un « dossier complet » qui comprend les avis favorables du parquet de Melun, de l’avocat général de la cour d’appel de Douai (où Faïd doit être rejugé) et de l’avocat général de la cour d’appel de Paris. Il insiste : « La DISP [Direction interrégionale des services pénitentiaires] de Paris demande le départ de l’intéressé très rapidement afin de déjouer toute tentative d’évasion avec violences et utilisation d’explosif où nos personnels seront exposés lourdement ». Là encore, pas de réaction.

Quinze jours plus tard, le 1er juin, Éric V., très insistant, écrit de nouveau à Lauréline G. : « Je me permets de vous relancer pour cette demande de transfert qui à ce jour n’a reçu aucune réponse. […] Je pense qu’il est nécessaire d’anticiper rapidement avant le passage à l’acte du susnommé et des conséquences dramatiques qui pourraient en découler. La DISP de Paris vous remercie par avance. »

Encore une fois, son mail ne sera pas suivi d’actes. Éric V. ne se décourage pas et revient à la charge le 22 juin auprès de la même directrice : « Nous n’avons à ce jour aucune réponse concernant le transfert de la personne détenue Faïd Redoine, malgré nos messages de relance (15 mai et 1er juin 2018) et des accords de l’ensemble des autorités judiciaires », écrit-il.

« Je pense qu'il est urgent, avant l’été, que la personne détenue Faïd Redoine soit transférée », insiste lourdement Éric V. qui conclut en disant « compter sur le soutien » de sa haute hiérarchie.

Cette fois, Lauréline G. répond dans l’heure. Elle annonce une décision dans la journée, le principe du départ de Faïd étant « validé » après des « échanges informels multiples avec les services de la DISP de Paris ». La directrice annonce même une date : « le courant du mois de septembre, dès lors que le contexte de l’établissement le plus adapté pour accueillir Redouane [sic] Faïd sera optimal. »

Cet épisode a déjà été raconté par différents médias, qui ont « caviardé » au passage le nom des fonctionnaires en cause : Éric V. réagit l’après-midi même du 22 juin. Son mail, dont il a mis en copie de nombreux collègues, traduit son désarroi, voire un agacement évident : « Sérieusement, un transfert à partir de septembre ne me paraît pas raisonnable au regard de la menace sérieuse du passage à l’acte du susnommé !!! […]. »

Il déplore encore le manque d’anticipation au plus haut niveau. « Je considère votre décision très dangereuse pour le CPSF [Réau], pour le personnel et pour l’ordre public, car je vous rappelle pour votre information que seuls trois détenus en France (ma petite expérience) se sont évadés avec de l’explosif, à savoir [Christophe] Khider, [Antonio] Ferrara et Faïd ».

La réponse à ce dernier mail n’avait, elle, pas « fuité » dans les médias : à 18 h 20, l’administration centrale envoie un mail à la DISP Paris et propose un transfert immédiat de Faïd à Fleury-Mérogis. « La direction interrégionale Île-de-France a répondu négativement », indique à Mediapart le porte-parole de la Chancellerie, Youssef Badr. Pourquoi ce refus ? Mystère. Huit jours plus tard, le 1er juillet, Redoine Faïd s’évade.

Redoine Faïd, en T-shirt orange, escorté par des surveillants jusqu’au parloir, deux heures avant son évasion. © DR Redoine Faïd, en T-shirt orange, escorté par des surveillants jusqu’au parloir, deux heures avant son évasion. © DR

Dans les heures qui suivent l’évasion, la Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, missionne l’Inspection générale de la justice à Réau. Le rapport lui est remis fin juillet, sans que son contenu ne soit rendu public, « pour des raisons de confidentialité et de sécurité ».

Cependant, les grandes lignes ont été dévoilées par le porte-parole de la Chancellerie, Youssef Badr. Le rapport pointe « une conjonction de failles de sécurité, exploitées parfaitement par un commando aux méthodes paramilitaires : l’absence de filins anti-hélicoptère, problématique en raison du positionnement d’une porte d’intervention vers les parloirs donnant directement dans la cour d’honneur […]. ».

Les filins anti-hélicoptère viennent d’être posés à Réau. Avec huit ans de retard, puisqu’ils étaient prévus dans le cahier des charges lors de la construction de la prison…

Le commando a découpé les serrures de deux portes et de deux grilles à la disqueuse thermique avant de délivrer le prisonnier. © DR Le commando a découpé les serrures de deux portes et de deux grilles à la disqueuse thermique avant de délivrer le prisonnier. © DR

Voilà pour l’aspect technique de l’évasion. Le ministère constate par ailleurs « la sidération du personnel devant la survenue de ce qui était hautement improbable, annihilant par là même sa capacité de réaction. Cette sidération a, d’une certaine manière, évité un bilan humain plus lourd face à des malfaiteurs disposant d’armes de guerre et assurément très déterminés ».

L’évasion par hélicoptère n’était pourtant pas « improbable ». Elle avait été annoncée par la direction de Réau…

Finalement, le ministère de la justice reconnaît un fonctionnement « insuffisamment réactif » et « centré autour de l’application “normative” d’une doctrine et de règles de gestion dont la pertinence n’est pas réinterrogée à l’aune de l’expérience et des situations individuelles ».

Ce qui, en clair, signifie que le statut de « prévenu » de Redoine Faïd ainsi que la crainte de voir l’administration condamnée en lui imposant des transferts incessants ont empêché de le placer dans un établissement idoine.

Cet ensemble de défaillances a entraîné une réorganisation massive des services centraux de l’administration pénitentiaire, pour « mettre un terme au morcellement des compétences en matière de gestion de la sécurité ». Depuis, le renseignement pénitentiaire est devenu un service à compétence nationale.

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