Primaire à gauche: quatre chantages pour un enterrement

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Entre socialistes, écologistes et communistes, la primaire n’est pas encore morte, les chefs de parti la font bouger encore. Mais si le processus continue d’être discuté et son principe d’être validé par les instances des partis, les modalités et l’organisation concrète restent floues. Les initiateurs, intellos et citoyens, se donnent jusqu’à juin avant l’euthanasie.

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« On assiste à un grand jeu de Mistigri, où tout le monde essaie de refiler à l’autre la responsabilité de l’échec des discussions. » C’est ainsi que le porte-parole du PCF, Olivier Dartigolles, résume les négociations en cours à propos de l’organisation de la primaire, entamée depuis deux mois et qui se tiennent tous les jeudis (lire notre précédent article). Autour de la table, des représentants du PS, de sa direction comme de son opposition frondeuse, d’EELV, du PCF, de Nouvelle Donne, et des collectifs « Notre primaire » (autour de Thomas Piketty et Yannick Jadot) et « La primaire de gauche » (autour de Caroline De Haas et Elliot Lepers).

Membre du Front de gauche et jusque-là observateur, Ensemble ! (anciens du NPA, du PCF et des Alternatifs) a claqué la porte il y a un mois, ne tolérant pas l’ambiguïté fondatrice, et toujours pas levée à cette heure par les discutants, du périmètre de la compétition pré-présidentielle. Comme un symbole du désaccord stratégique, on a pu noter cet échange entre l’une de ses porte-parole, Clémentine Autain, et l’économiste Thomas Piketty, lors d’un débat organisé le 7 mars dernier au siège du PCF (et modéré par l’auteur de cet article) : « On ne veut pas débattre avec François Hollande, on veut le combattre ! » « Vous avez bien peu confiance en vous et votre pouvoir de conviction, si vous n’envisagez pas de le battre dans une primaire… »

Lundi de gauche, organisé par le PCF à leur siège, place de Colonel-Fabien

Convaincus d’avoir l’opinion derrière eux, les initiateurs de l’appel « Notre primaire » entendent bousculer les appareils récalcitrants, et surtout celui de la direction du PS, afin de rendre inéluctable le scrutin. Et même si beaucoup sont conscients du « jeu de dupes » en cours et des freins considérables qui se dressent devant la réussite de l’initiative, les choses avancent.

Même entretenu dans un flou aux loups multiples, un calendrier a été esquissé collectivement. Au rabais, mais susceptible de faire consensus. Les déclarations de candidatures pourraient être déposées autour du 1er novembre, pour un scrutin début décembre. Le débat reste ouvert sur le nombre de tours de scrutin et son mode (majoritaire à un ou deux tours ou “préférentiel”, ainsi qu’il est défendu ici).

La semaine dernière, le 9 avril, les conseils national et fédéral du PS et d’EELV ont validé la continuation de la participation aux discussions de cette primaire, tout comme le conseil national du PCF. À chaque fois, la prudence l’emporte clairement sur l’enthousiasme, et les entourloupes ne sont jamais loin. Celle du moment concerne le nombre de candidats possibles par parti. La direction du PS entend le limiter à un seul, ce qui fait hurler son aile gauche comme les autres partis. « Au fond, le PS ne veut de la primaire que si Hollande la gagne, et c’est la même chose avec les autres, qui n’en veulent que si Hollande perd », synthétise l’eurodéputé écolo Yannick Jadot.

Dans la tête des “primairistes”, le calendrier électoral devrait être arrêté en juin, à l’issue des congrès du PCF et d’EELV, et après un conseil national du PS. Ce mois sera le moment décisif où le sort de la primaire sera scellé. « Si en juin, l’attitude des partis reste la même, c’est mort », assène Thomas Piketty. L’économiste fixe désormais comme objectif d’avoir un « périmètre supérieur » à celui de la primaire de 2001 (qui avait réuni PS et radicaux de gauche du PRG). « Ce n’est pas parce qu’il y aura une union incomplète qu’il faut une désunion complète », dit-il. Lui ne veut toujours pas entendre parler d’une primaire « pour rajouter un candidat entre Mélenchon et Hollande ou un membre du gouvernement ». Avec ou sans le PS, ou du moins sa composante majoritaire et pro-gouvernementale, telle est la question cruciale…

Ce vendredi, à la veille d’un « forum Libération » qui leur a permis de populariser leur initiative et de faire part de leur exaspération, les signataires de « Notre primaire » (qui ont été rejoints depuis janvier par 80 000 pétitionnaires) ont publié un nouvel appel, intitulé « Fini de tergiverser », où ils insistent sur trois principes non négociables : le pluralisme (« aucun parti ne pourra empêcher la participation de plusieurs candidats ayant obtenu suffisamment de soutiens populaires ou d’élus ») ; le calendrier (« au plus tard en décembre 2016 ») et le fair-play entre vainqueur et vaincus (« le candidat retenu s’engage à faire le nécessaire pour rassembler l’ensemble de la gauche et des écologistes »).

Paradoxalement, le contexte politique et l’ambiance de rupture irréversible à gauche sont un motif d’optimisme, pour l’écologiste Yannick Jadot : « Plus la gauche est fracturée, plus le risque d’explosion est fort, et plus il y a une demande de dernière chance. Dans nos réunions, beaucoup de ceux qui prennent la parole voient 2017 comme une étape, et se félicitent de se reparler à nouveau. » L'économiste Julia Cagé, qui a voté pour la première fois le 21 avril 2002, appuie : « Plus la fracture est importante, plus l’initiative est nécessaire. » Consciente du rejet qu’inspire le président sortant, et qu’elle partage en partie, elle rappelle à ceux qui ne supportent pas l’idée, en cas de primaire gagnée par le président sortant, d’avoir à le soutenir, qu’« on demande juste aux autres de ne présenter personne face aux vainqueurs ». Pas sûr que cela suffise à les convaincre.

Car quatre obstacles s’opposent encore aujourd’hui à l’avènement d’une primaire présidentielle à gauche, comme autant de chantages et d’arrière-pensées que les organisateurs et responsables de parti ont du mal à surmonter ou assumer, au gré de leurs ambitions plus ou moins prononcées.

1. Au PS, Cambadélis joue la montre

Avec « Camba » et son lieutenant, Christophe Borgel, à la tête du PS, François Hollande ne pouvait rêver de meilleurs alliés pour gagner du temps. Par la grâce de son incommensurable talent en la matière, Jean-Christophe Cambadélis érige la noyade de poisson au rang d’art. Ses formules ésotériques laissent entrevoir un enthousiasme en réalité très mesuré pour l’initiative, cherchant avant tout à garantir à François Hollande la possibilité de se représenter avec un maximum de soutiens à gauche.

Tweet de JC Cambadélis © @jccambadelis Tweet de JC Cambadélis © @jccambadelis
Tweet de JC Cambadélis © @jccambadelis Tweet de JC Cambadélis © @jccambadelis
Tweet de Jean-Christophe Cambadélis. © @jccambadelis Tweet de Jean-Christophe Cambadélis. © @jccambadelis

Ainsi que le confie au Monde le dirigeant socialiste Christophe Borgel, Solférino mise sur le principe de réalité électorale, et entrevoit la possibilité d’un accord d’appareils : « Écologistes et communistes ont des congrès à venir. Ce sont des moments de réaffirmation de l’identité. Passées ces échéances, chacun reviendra à la réalité : si on est ensemble, on peut gagner, si on est séparé, on est éliminé. » Comme pour bien montrer qu’il est prêt à accueillir qui veut, le PS a lancé ce jeudi la « belle alliance populaire », surnommée la « BAP », avec des partis comme l’UDE (écolo-centristes) et des personnalités comme l’ex-EELV Jean-Vincent Placé, la radicale Sylvia Pinel, l’ex-MoDem Jean-Luc Bennahmias ou l’ancienne ministre sarkozyste repentie Fadela Amara.

La mise en place de cette coalition croquignolette inquiète jusque dans les rangs du PS, où les responsables de la motion B (qui a recueilli 30 % au dernier congrès) regrettent le peu d’entrain de la direction à jouer le jeu de la primaire. « Pour l’instant, elle ne peut pas se défiler, car les réunions de travail se passent très bien », explique le député Christian Paul. Il déplore la « peur » et « l’absence de volonté et d’enthousiasme » de Solférino, alors que « la gauche peut être effacée ». Il estime qu’il faut désormais se lancer dans l’organisation de débats via Internet et dans les régions, pour continuer de bousculer l’attentisme stratégique élyséen.

Mais là encore, la partie n’est pas gagnée. En cause, la question du « socle commun », préalable à la participation à la primaire. Rien de moins, en somme, que le périmètre idéologique de la gauche. Si les organisateurs des réunions du jeudi ont élaboré une méthode de recueil de paroles, envisageant plus de 500 débats entre mai et juin, avec un même cadre de discussion et un traitement scientifique des verbatim, l’expérience effraie la majorité du PS, qui n’envisage pas qu’un texte puisse s’imposer aux candidats. « Ils ne jouent même pas la montre, ils veulent tuer la primaire et joue le pourrissement ! s’agace le communiste Olivier Dartigolles. On a été jusqu’à se mettre d’accord sur la disposition de la salle et même sur l’élément de langage “faire remonter les exigences essentielles”, et le PS traîne, traîne… »

En embuscade, plusieurs prétendants sont dans les starting-blocks, tels Marie-Noëlle Lienemann, Gérard Filoche ou Benoît Hamon. Arnaud Montebourg continue de se tâter aussi. Et tous sont aussi attentifs à l’hypothèse Nicolas Hulot.

 2. Chez les écolos, on prépare son congrès et le joker Hulot

Lors du conseil fédéral d’EELV, le 9 avril dernier, les cadres du parti écologiste ont adopté un texte se contentant de « donner un mandat de négociation avec le PS », résume le secrétaire national David Cormand. Il justifie la méfiance « lucide » de certains parmi EELV : « Chat échaudé craint l’eau froide. La dernière fois, on avait un accord avec le PS, et on voit bien ce qui s’est passé… » « Le texte voté est raide, mais c’est beau qu’il existe, souffle un écolo pro-primaire. Désormais, il faut arrêter de se prendre la tête, car si on arrive à faire exister les débats et créer une vraie dynamique, il sera difficile de s’en affranchir. »

Lors de la conférence de presse des initiateurs de « Notre primaire », le spectre de Nicolas Hulot a plané au-dessus des têtes. Certains ont reproché à leur cosignataire Daniel Cohn-Bendit d’avoir dit son « ras-le-bol » des inerties et, surtout, d’avoir appelé à ce que Nicolas Hulot se présente, sans pour le coup passer par une primaire ! Après avoir fait amende honorable, « Dany » a vu son comparse écolo Yannick Jadot confesser être certain que « si Nicolas se présentait, il battrait Hollande ».

Les signataires de l'appel “Notre primaire” (T. Piketty, M. Desplechin, J. Cagé, Y. Jadot, G. Duval et R. Goupil). © S.A Les signataires de l'appel “Notre primaire” (T. Piketty, M. Desplechin, J. Cagé, Y. Jadot, G. Duval et R. Goupil). © S.A

Pour l’heure, l’ancien présentateur de « Ushuaïa », devenu anticapitaliste pragmatique, réfléchit et laisse les différentes sphères de ses soutiens s’organiser. Mais ses entourages se divisent entre une candidature présidentielle et la construction d’un mouvement qui l’enjamberait pour mieux se consacrer aux élections législatives.

Un congrès d’EELV doit aussi se tenir en juin, pour trancher son choix stratégique pour 2017. Avec son lot de motions concurrentes, d’affirmations autonomes et indépendantes, du PS comme du reste de la gauche, et de renversements d’alliance incessants, pas sûr que le moment soit des plus apaisé pour prendre la meilleure décision.

3. Le PCF ne veut ni la ligne gouvernementale, ni Mélenchon

Eux aussi ont un congrès compliqué (avec quatre à cinq textes concurrents en passe d’être déposés), et l’attitude unitaire avec le PS et EELV au détriment du Front de gauche n’a pas que des partisans. La direction du PCF exprime, elle aussi, son ras-le-bol des « tergiversations » et a décidé de lancer sa propre campagne, une « consultation citoyenne » auprès de 500 000 personnes, mais au nom du seul PCF. « Il y a de nouveau un bouillonnement dans la société et des disponibilités nouvelles pour une alternative, et on laisserait tout ça déboucher sur l’émiettement et un deuxième tour LR/FN…, peste Olivier Dartigolles. Nous on dit “il faut y aller !” et ne plus attendre. Et si la primaire se fait, ce sera notre contribution… De toute façon, si elle ne s’enclenche pas, ce sera la marginalisation et l’atomisation de la gauche. »

Alors que cela fait trois mois que l’idée de primaire progresse lentement à gauche, Jean-Luc Mélenchon poursuit son cavalier seul. Lui ne s’encombre pas des discussions du jeudi et de bras de fer tactique avec une direction du PS qu’il ne considère plus à gauche, battant campagne et décrochant peu à peu certains soutiens, lassés par l’inaction et l’absence de perspectives.

La position du PCF est plus alambiquée. En l’état, les communistes affirment leur refus de faire primaire avec Hollande, mais tout en restant à la table des discussions avec lui. « S’il y a un débat avec la société, nous y défendrons l’idée qu’un tel processus ne pourra pas s’incarner par un candidat qui n’est plus jugé naturel, dit Dartigolles. D’autres pourront défendre la thèse inverse, mais je leur souhaite bon courage… » À Mélenchon, le porte-parole communiste continue de demander de « ne pas jouer solo », car « l’objectif n’est pas de refaire le joli score de la dernière fois, mais d’arriver au second tour. Et si le casting est identique à celui de la dernière fois, c’est mort ».

4. Des “primairistes” capables d’y aller sans le PS ?

C’est en réalité la vraie question taboue qui plane au-dessus des discussions actuelles. « Monter une primaire dont la réalité est incertaine jusqu’au début de sa campagne, c’est très compliqué, dit Elliot Lepers, initiateur de « La primaire de gauche ». On doit pouvoir se mettre à l’organisation concrète, en passant outre la “question Hollande” et sans attendre sa décision de participer, si elle vient un jour. » Pour l’heure, ils n’ont rassemblé qu’un peu plus de trois mille volontaires prêts à organiser une éventuelle primaire, soit un tiers de leur objectif. Avec une partie des militants du PS, du PCF, d'EELV ou de Nouvelle Donne, ils peuvent espérer être près de 30 000, assez nombreux peut-être pour tenir suffisamment de bureaux de vote.

Pour les instigateurs de « Notre primaire » en revanche, l’idée n’est pas pensable. « On sait bien qu’il y a une grande contradiction à vouloir submerger les partis tout en ne pouvant rien faire sans eux, mais on est obligé de faire avec », explique Yannick Jadot. Le journaliste Guillaume Duval, directeur d’Alternatives économiques, ne nie pas s’attendre à ce que « le PS se casse, mais on ne sait pas s’il va se casser vers la droite, Valls et Macron, ou vers la gauche… »

« Dans le pire des cas, si Hollande ne veut pas se plier à la primaire, on la fera sans lui », veut croire l’une des chevilles ouvrières de « Notre primaire », bien que minoritaire parmi les siens. Du côté de « La primaire de gauche », on espère encore pouvoir faire sans le président sortant. Après avoir publié une tribune dans Le Journal du dimanche avec des représentants du PCF, de l’aile gauche du PS, d’EELV et de Nouvelle Donne, Elliot Lepers estime que « la préparation de la primaire ne peut plus être un simple bureau d’enregistrement de la candidature Hollande ».

À ses yeux, « le socle commun rassemble tout le monde sauf la direction du PS », et il attend que les frondeurs « décrochent ». « S’ils le font, on peut assumer une organisation sans Solférino », assure celui qui pense que « la loi sur le travail et la Nuit debout renforcent l’objectif de cette primaire et actent pédagogiquement la déconnexion de certains avec les aspirations nouvelles d’un autre rapport à la démocratie. »

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