Cinquième République: des Macron plein les tiroirs

Par

Emmanuel Macron est candidat à la présidence de la République depuis mercredi, mais on le savait depuis longtemps. Un candidat nouveau qui se présente comme inédit, mais dont le profil revient à toutes les présidentielles, depuis plus de cinquante ans…

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Pour un peu, après la victoire de Donald Trump, la candidature d’Emmanuel Macron donnerait des gages aux complotistes dénonçant les égarements du « parti de la presse » ! Si l’on parcourt les journaux, si l’on se branche sur les radios, les télévisions ou Internet, ce « surgissement » ne serait pas un épisode de la campagne présidentielle mais un séisme de force dix. Huit sujets en ouverture du journal de France 2 mardi, veille de sa déclaration, invité dans le même journal le lendemain, ouverture sur toutes les chaînes, directs, éditions spéciales, multi-couvertures de tous les magazines depuis des semaines, débats, tribunes… l'illustration ci-dessous, réalisée le 13 juillet dernier par le site Acrimed, prouve que le phénomène ne date pas d'hier.

capture-d-ecran-2016-11-17-a-10-08-51

Les prochains mois diront si le destin d’Emmanuel Macron fait « turbuler le système » (comme disait Jean Pierre Chevènement en janvier 2002), mais le fait est qu’il l’alimente jusqu’à la saturation. Quant à l’Histoire, elle retiendra peut-être, ou peut-être pas, que ce jeune homme s’est présenté comme un candidat fatigué par un « système politique bloqué », ou par « les appareils politiques, les logiques politiciennes [qui] paralysent notre capacité d'aller de l'avant », et que son ambition n’est « pas de rassembler la gauche et pas de rassembler la droite mais de rassembler les Français ».   

Vaste programme, dont la furieuse nouveauté se répète à chaque présidentielle depuis plus de cinquante ans, et le plus souvent au centre. Le premier « jeune premier » à débouler sur les écrans fut sans conteste Jean Lecanuet. Est-ce un effet du noir et blanc, mais l’éclat de son sourire le transforma, l’espace d’un printemps, en Kennedy à la française. Rapporté par Nicolas Prissette dans Emmanuel Macron, en marche vers l’Élysée (Plon actualité), son discours du printemps 1965 fait furieusement penser à celui de son cadet des années 2016. Écoutez Lecanuet, qui contribua à mettre de Gaulle en ballotage et à propulser François Mitterrand au second tour : « Je ne reste plus dans les discussions éternelles d’état-major qui n’aboutissent à rien. J’ai tenté sincèrement de les amener à prendre leurs responsabilités comme j’ai pris les miennes. Aujourd’hui qui m’aime me suive. Qu’ils restent à l’écart ceux des hommes politiques qui, pour des raisons que je n’ai pas à juger, ne veulent pas franchir le pas. J’organiserai le mouvement avec des milliers de Français qui ne se sont jamais engagés en politique. »

« En marche ! », aurait pu conclure cet hors-système des années pré-68, maire de Rouen, ministre d’Edgar Faure dès 1955, qui deviendra garde des Sceaux en 1974 et poursuivra une carrière de grand notable, absolument classique, jusqu’à sa mort en 1993.

Des « En marche ! », on en trouve à profusion dans l’histoire de la Cinquième République, sans doute parce qu’elle étouffe dans son système majoritaire et que, de temps en temps, pour se donner de l’air, elle propulse à la une un « centriste » aspirant, comme Valéry Giscard d’Estaing, à rassembler Deux Français sur trois (Flammarion éditeur, 1992). Ce Giscard est sans doute le plus abouti des Macron successifs de la Cinquième République, puisqu’il en devint le troisième président. Même fonction gouvernementale, au ministère de l’économie de l’époque, même souci de coller au président de la République tout en s’en démarquant, même faculté à tuer politiquement le premier représentant du système dont il était issu, en la personne de Jacques Chaban-Delmas, même promesse de gouverner au centre et de débloquer la France.

Ce qui frappe dans l’histoire des Macron successifs, c’est qu’ils ont prospéré sur le flanc gauche de la droite jusqu’en 1981, puis qu’ils ont plutôt grandi sur le flanc droit de la gauche à partir des années 80. Le représentant le plus flamboyant de cette lignée de sauveurs présumés est sans doute Bernard Tapie, homme de la société civile, lancé par François Mitterrand dans les années 80. Lui aussi, comme Macron, devinait au fond de la France en crise une énergie qu’il suffirait de réveiller pour la sortir de l’ornière. Engagé avec succès contre le Front national, il a remporté des victoires médiatiques et législatives, puis sportives, avant de devenir radical de gauche et de s’imaginer un destin présidentiel au-delà des partis politiques, et contre eux.

La suite de son histoire, avec les turpitudes de l’affaire OM-VA, le rachat d’Adidas puis sa revente, le ralliement à Nicolas Sarkozy puis l’arbitrage annulé par la justice, dit jusqu’à la caricature qu’il ne suffit pas de dénoncer le système, et de se présenter comme un chevalier blanc, pour ne pas vivre à ses crochets. Tapie est un cas à part, et ne doit pas être comparé, sur le plan de la morale et des affaires, à ceux qui après lui ou avant lui ont tenté leur chance au centre. Pourtant, son surgissement provient bel et bien d’un même symptôme : une lassitude publique, pour ne pas dire une exaspération, à voir se succéder des majorités bloquées à la tête d’un pays qui patauge dans une crise incurable.

À sa manière, l’élection de 2007 n’a pas vu l’apparition d’un seul Macron mais de trois exemplaires. Trois candidats issus du système, mais opposés à lui : François Bayrou, bien sûr, mais aussi Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Bayrou, centriste officiel, conforme jusqu’en 2002 à la définition de François Mitterrand : « Les centristes, ils ne sont ni de gauche, ni de gauche. » En 2007, François Bayrou entend enfin s’émanciper et parler à tous les Français, au-dessus des appareils. Il rassemble les électeurs habituels de son courant, mais aussi des socialistes tentés par la troisième voie, ou rebutés par Ségolène Royal, et il réussit un score exceptionnel de plus de 18 % après avoir rêvé de second tour. Il se fracassera par la suite, comme les autres, sur le scrutin majoritaire.

Cette année-là, le succès de Bayrou s’appuie sur un transfert de certains courants PS. Pourquoi ? Parce que Ségolène Royal, issue d’une primaire socialiste, veut aussi s’émanciper. Elle entend ségoliniser la France plutôt que la rendre à son parti d’origine. Elle a commencé sa carrière à l’Élysée, comme Macron, elle a été ministre, comme Macron, mais elle veut dépasser son histoire personnelle, comme Macron, et s’adresser aux électeurs par-dessus les appareils, comme Macron. L’appareil lui rendra la politesse.

Et finalement l’Élysée s’offrira à un troisième dissident. Eh oui, Sarkozy dissident ! Sarkozy en politique depuis les années 80, Sarkozy porte-parole d’Édouard Balladur, Sarkozy ministre de l’intérieur puis de l’économie de Jacques Chirac, mais Sarkozy tout neuf, comme au sortir de son œuf ! On a réécrit l’histoire de 2007 en faisant de sa conquête l’œuvre de Patrick Buisson, mais le Sarkozy de 2007 était d’abord antichiraquien, et il a emporté le morceau en corrigeant son image ultradroitière par des propositions sur la libéralisation du cannabis, contre la double peine, en faveur des « Français de sang mêlé », un discours couronné par l’ouverture aux Kouchner, Jouyet et compagnie. Le Sarkozy de 2007 fut bel et bien un représentant de la lignée des Macron successifs, c’est-à-dire des produits du système érigés en produits antisystème.

Et nous voilà en 2012, avec François Hollande. Hollande qui a fait l’inverse. En général, le macronisme se déploie en campagne électorale, avant de se réinstaller dans ses us et coutumes de la Cinquième République après les élections. Hollande, au contraire, a gauchisé son discours jusqu’à mai 2012, avant de droitiser son action pendant tout un quinquennat, dans l’espoir de faire bouger les lignes. On voit où l’a conduit cet espoir d’élargissement : jamais président n’a fini son mandat sur un socle plus étroit. C’est quasiment une épine !

La « sensation » Emmanuel Macron tient donc davantage du bégaiement de l’Histoire que de l’innovation. Elle met un symptôme en évidence plutôt qu’une révélation. Bloquée dans une règle électorale rigide et sclérosante, qui oblige à un bipartisme antidaté, la France cherche la clé pour débloquer le système, et des serruriers se présentent périodiquement, avec toujours le même discours : s’en emparer pour, disent-ils, le réformer radicalement. En devenir le maître pour nous débarrasser des rigidités du maître.

Ce qui frappe avec Macron, et qui est en revanche parfaitement nouveau, c’est sa puissance médiatique. Ses prédécesseurs arrivaient avec une dot pour proposer le mariage. Lecanuet, Giscard, Bayrou avaient un parti, Tapie avait un protecteur, Macron n’a que sa bonne mine. Il n’a rien dit jusqu’à présent, sauf quelques platitudes issues du jargon des agences de com’ (« Je veux porter l’optimisme de la volonté »), mais ses gestes et ses mots sont rapportés partout. D’où vient cette force de frappe ? Du soutien de certains milieux d’affaires et de la haute administration ? Peut-être et sans doute. De sa jeunesse et de son physique avantageux, par rapport aux éminences fourbues ? Pourquoi pas. De l’idée qu’on a tout essayé et qu’on ne perdra pas grand-chose à miser sur un jeune premier de la classe ? Plus sûrement.

Car l’enveloppe Macron, parfaitement vide jusqu’à ce jour, a bel et bien des chances d’arriver à destination. Son opportunité, par rapport aux précédents avatars, c’est le degré de crise politique traversé par la France d’aujourd’hui. L’extrême droite n’a jamais été aussi puissante, mais elle fait encore figure de repoussoir, elle sera donc repoussée. La droite, par l’épuisement du hollandisme, a toutes les chances de revenir aux affaires, mais personne ne croit à ses remèdes économiques ultralibéraux, rejetés dans tout l’Occident, et jusqu’aux États-Unis. Les socialistes sont dispersés, et leur parti aux limites de l’évaporation. La gauche alternative élargit son noyau dur autour de Jean-Luc Mélenchon, mais aura du mal à devenir une majorité sans rallier la frange modérée qu’elle rejette avec fracas et dégoût.

Cette absence de perspectives et de désirs a fini par créer un vide. Ce vide pourrait s’appeler Emmanuel Macron.            

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale