Tunisie: le silence de l'Elysée, le dérapage de MAM

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Face au silence de Nicolas Sarkozy sur la Tunisie depuis quatre jours, Michèle Alliot-Marie doit justifier le cafouillage gouvernemental. La ministre était entendue mardi par les députés.

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Pas un seul mot depuis quatre jours. Après le communiqué lapidairede vendredi 14 janvier expliquant que la France «prenait acte de la transition constitutionnelle»; après le soutien tardif apporté au peuple tunisien, samedi (après la chute de l'ex-président Ben Ali, donc), dans un second communiqué, Nicolas Sarkozy est resté totalement silencieux sur la situation en Tunisie. La semaine dernière, alors que le PS dénonçait le «silence coupable» de Paris, le chef de l'Etat avait d'ailleurs laissé au porte-parole du gouvernement, François Baroin, le soin de défendre la «position équilibrée» de la France.

Ce silence s'explique notamment par la contradiction intenable dans laquelle s'est enfermé le président de la République. D'un côté, le Nicolas Sarkozy qui soutient le régime de Ben Ali depuis le début. Lors d'une visite à Tunis, le 28 avril 2008, il saluait «un régime engagé dans la promotion des droits universels et des libertés fondamentales». «Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse. Ce sont des signaux encourageants que je veux saluer et qui font écho à ce que disait déjà feu le président Bourguiba lorsqu'il confiait : Je suis réaliste. Être réaliste, c'est préférer une réforme modeste, qui en permet une autre, à un miracle impossible”», disait-il (lire l'intégralité du discours ici). De l'autre, le Nicolas Sarkozy de 2011, qui rappelle le «soutien (de la France) à la démocratie et à la liberté» et «apporte un soutien déterminé» au peuple tunisien.

Ce retournement de veste a trouvé une illustration très concrète, vendredi: un avion cargo chargé de sept tonnes de matériel de maintien de l'ordre à destination de la Tunisie a été bloqué par les douanes françaises, avant son décollage de Roissy. Une commande du gouvernement de Ben Ali auprès d'un groupe français, spécialisé dans l'exportation d'uniformes et d'équipement de police. A l'intérieur, des tenues, des protections et des grenades lacrymogènes, soufflantes ou éclairantes – mais pas de matériels militaires. Selon le journaliste Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions de défense, «le patron du groupe a reçu un appel d'une haute autorité de l'Elysée, lui signifiant que cette livraison était hors de question». Quelques heures plus tard, le président Ben Ali quittait la Tunisie, et la France refusait de l'accueillir.

L'attitude de l'exécutif a provoqué une farandole de critiques de l'opposition, d'intellectuels, mais aussi d'une partie des diplomates français. «L'absence de Paris des ministres concernés, alors que le feu gronde en Tunisie depuis plusieurs jours, en dit long sur la défaillance du renseignement et de la qualité des prévisions du Quai» s'est emporté l'un d'eux dans le JDD, persuadé que Paris, «comme Mitterrand était passé à côté de la chute de l'empire soviétique», est passé à côté de la première révolution populaire dans un pays arabe.

Lundi, certains membres du gouvernement ont dû amorcer un début de mea culpa. «Sans doute avons-nous sous-estimé le degré d'exaspération de l'opinion publique face à un régime policier et dictatorial», a déclaré Alain Juppé sur RTL. L'exaspération des populations tunisiennes contre Ben Ali a «sans doute» été sous-estimée par Paris, a reconnu Michèle Alliot-Marie au journal de France-2.

Face à ce cafouillage gouvernemental, le dérapage de la ministre des affaires étrangères tombait à pic pour faire diversion. La semaine dernière, Michèle Alliot-Marie avait en effet suscité la polémique en proposant de mettre à disposition du régime de Ben Ali le «savoir-faire» français pour mater la rébellion. L'Elysée s'est donc empressé de lâcher MAM en rase campagne. Lundi, Henri Guaino a été envoyé sur RTL pour reconnaître «des maladresses ou des incompréhensions» de la part du gouvernement et se désolidariser de MAM: «Je crois qu'elle l'a fait sans mauvaise intention du tout, mais à partir d'une analyse qui était la sienne. Vous lui poserez la question», a répondu le conseiller de Nicolas Sarkozy.

Une sortie jugée «hallucinante» par Hervé Morin, qui estime qu'il est injuste de critiquer Michèle Alliot-Marie alors qu'elle «a été imprégnée par le catéchisme pro-Ben Ali de Sarkozy: il répétait au cours des conseils des ministres que le président tunisien assurait le développement de son pays et le protégeait contre les islamistes».

«Nous avons tous été surpris»

Résultat, depuis la semaine dernière, les appels à la démission de la ministre se multiplient: après le NPA d'Olivier Besancenot et le député communiste Jean-Jacques Candelier lundi, c'est au tour d'Europe Ecologie-Les Verts de demander le départ de la ministre. «Quand un peuple est en train de se débarrasser d'un dictateur on ne vient pas au secours de ce dernier “pour éviter des tueries”. (...) Ce que révèle les propos de la ministre UMP, c'est qu'elle est a priori du côté du pouvoir, fût-il dictatorial», explique mardi le porte-parole écologiste Jean-Louis Roumégas.

Quant au PS, qui a mis le temps avant de soutenir sans ambages la révolution tunisienne, sa première secrétaire Martine Aubry a dénoncé mardi sur France-2 le «silence absolument assourdissant du gouvernement français». «Quand un peuple est en train de se battre avec une dignité extraordinaire pour ramener la démocratie et que la France, terre des libertés, la République française est là sur le retrait, c'est incompréhensible», a-t-elle expliqué.

Mardi, c'est une Michèle Alliot-Marie bien seule et manifestement mal à l'aise, qui est venue s'expliquer devant la commission des affaires étrangères, à l'Assemblée nationale. Il n'y a eu que le fidèle UMP Renaud Muselier pour la défendre sans détour. Même Hervé de Charette, un de ses prédécesseurs au Quai d'Orsay, aujourd'hui au Nouveau centre, y a mis un peu de réserve, reconnaissant tout en la défendant la lenteur de la réaction française: «Qui n'a jamais péché jette la première pierre», a-t-il lancé à l'opposition, avant d'oser la comparaison avec le silence de François Mitterrand lors de la chute du Mur de Berlin...

C'est elle seule qui a dû s'expliquer sur le silence assourdissant de l'Elysée. Pourquoi les ministres régaliens (Brice Hortefeux, MAM, Alain Juppé, et le porte-parole François Baroin) étaient-ils absents vendredi soir, lors de la première réunion interministérielle sur la Tunisie? «On était plutôt dans une situation où le week-end devait être calme. Nous sommes des élus locaux comme vous, nous avions des obligations», a-t-elle justifié. Pourquoi le gouvernement américain a-t-il réagi en premier? «Si ces événements s'étaient passés au Mexique, êtes-vous sûrs que les Etats-Unis, qui ont beaucoup de compatriotes au Mexique, auraient réagi aussi rapidement ?»

Concernant sa sortie de la semaine dernière, la ministre a répété la ligne de défense déroulée dans les médias depuis dimanche, affirmant que ses propos avaient été mal compris, voire «déformés». «Je ne peux que le regretter. (...) Je suis scandalisée par le fait que certains aient voulu déformer mes propos», a-t-elle indiqué, assurant de sa «sensibilité aux souffrances du peuple tunisien». «J'ai été bouleversée par les tirs à balles réelles contre un certain nombre de manifestants. (...) C'est la raison pour laquelle j'ai dit que nous étions prêts à transmettre par la formation le savoir-faire d'une gestion (des manifestations). (...) Jamais il n'a pu être dans les intentions de quiconque de vouloir adresser des forces de l'ordre dans un autre pays», a poursuivi la ministre. Tout en reconnaissant que «nous avons tous été surpris par la rapidité de cette révolution».

En première ligne sur la Tunisie – elle avait d'ailleurs reçu en toute discrétion à Paris le ministre des affaires étrangères, tout juste nommé par Ben Ali, le 7 janvier dernier –, Michèle Alliot-Marie a également indiqué mardi qu'elle avait proposé au nouveau président tunisien d'apporter «une aide en matière de ravitaillement»... Aide que les autorités ont déclinée, a précisé la ministre, qui ne savait plus si le nouveau gouvernement avait été annoncé dimanche ou lundi.

Ces propos ont à nouveau suscité la colère du député communisteJean-Paul Lecoq, celui-là même qui avait interrogé la ministre la semaine dernière. Il a demandé l'organisation d'un débat sur la nature des relations de la France avec les pays africains, dans une ambiance relativement tendue, où certains n'ont pas hésité à évoquer les vacances tunisiennes de responsables politiques (dont MAM épinglée en 2010 dans cet article du Canard enchaîné).

Pour le PS, Gaëtan Gorce a quant à lui dénoncé des «bévues», allant de la «complaisance» à des «erreurs d'appréciation» de la part des autorités françaises, jugeant que les propos de la ministre étaient «déplacés et choquants». Mais sans pouvoir davantage développer le raisonnement, le temps de parole des députés ayant été limité à deux minutes par groupe. MAM a par contre pu lui rappeler les propos tenus en 2008 par Dominique Strauss-Kahn, qui avait louéen tant que directeur général du FMI le système économique tunisien.

Ces polémiques sont en tout cas abondamment reprises de l'autre côté de la Méditerranée, où la position de la France est vivement critiquée, notamment sur les réseaux sociaux, comme avec ce «mur de la honte de Ben Ali» sur Facebook, où MAM figure en bonne place, ou ce montage des déclarations des dirigeants français qui fait fureur en Tunisie.