La photo d'une douleur pour «réveiller les consciences»

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Impossible d'oublier son visage. Ceux qui ont vu la photo de Chantal Sébire, cette institutrice qui souffre d'une maladie incurable qui peu à peu lui dévore la face, s'en souviendront longtemps.
Mais après la sidération, voire la compassion, ce type de photos provoque-t-il une réflexion, un débat ?
La séance de cette série de photos s'est déroulée en même temps qu'une interview. Le propos de Chantal Sébire s'imposant rapidement sur son aspect, le photographe a tenté de montrer les choses de la manière la plus simple : «Cette femme espère que cette image puisse réveiller les consciences et ouvrir une discussion, explique Jeff Pachoud, photographe à l'Agence France-Presse et auteur de cette photo. Elle touche à l'intime bien sûr mais sa douleur, sa souffrance, touchent chacun d'entre nous.»
Voir la souffrance pour la comprendre, un constat que Jean-François Leroy, président du festival Visa pour l'image, déplore : « Je comprends la démarche de cette femme. Mais je trouve épouvantable qu'elle soit contrainte de montrer son visage pour prouver qu'elle souffre. Par ailleurs, je ne suis pas sûr qu'une photo d'un cas aussi extrême suscite autre chose que de la compassion réactive. Ce qui est éminemment critiquable, ce n'est pas cette photo mais le fait qu'une personne qui souffre soit obligée de matérialiser cette souffrance, de l'incarner, de la personnifier. Après la pipolisation de l'info, c'est la pipolisation de la douleur.»

Pourtant, l'image s'impose parfois comme l'un des seuls recours pour mobiliser l'opinion. Pour ouvrir le débat, il faut parfois passer par la case choc de la photo qui, avant la réflexion, provoque la réaction. Philippe Mangeot, enseignant et ancien président d'Act Up, se souvient de la première série de photos qui avait fait débat alors que les Français découvraient le sida. En 1983, l'hebdomadaire Paris Match publie les photos d'un couple homosexuel « avant-après » que l'un des deux hommes ne tombe malade. « Ces images étaient d'une violence inouïe, se souvient-il. Elles seront les images inaugurales du sida en France. En réaction, Act Up montre des images de séropositifs "qui vont bien" pour déplacer l'axe de présentation des sidéens », explique Philippe Mangeot. Puis, vient la campagne du photographe Oliviero Toscani pour la marque de vêtements Benetton. Les premiers clichés mettent en scène un malade du sida au visage christique sur son lit de mort, entouré de sa famille. « A l'époque, se donner à voir était devenu une question politique avec comme discours sous-jacent : "Regarder ce que la maladie et le silence autour ont fait de moi" », poursuit Philippe Mangeot.
Ces images sont les premières à rappeler au reste de la société qu'un homosexuel, de surcroît malade du sida, a une famille.
Quand le 2 décembre 2005, deux mois après sa greffe du visage, Isabelle Dinoire entre dans la salle où plus de deux cents journalistes du monde entier se pressent, le désordre fait alors place à un silence d'église. « Le fait de la voir a humanisé ce qui n'était encore que le résultat d'une performance chirurgicale, raconte Virginie Verschuere, qui à l'époque organise cette conférence de presse. Nous l'avions décidé avec la patiente pour mettre fin au harcèlement médiatique», explique la chargée de communication du CHU d'Amiens, lieu où s'est déroulée l'opération.
Après la course aux premières photos et aux premiers scoops sur la vie privée, l'opinion et les médias s'intéressent alors plus vastement aux questions techniques et éthiques autour de la chirurgie réparatrice.
«Dès que l'on voit des corps, ça réhumanise, mais c'est une humanité étrange, analyse Philippe Mangeot. Pour un temps, on est sidéré, pour un temps, cela stoppe le bavardage. »
Pour un temps seulement.