Présidentielle: les chances de Marine Le Pen observées à la loupe

Par Joël Gombin, Valérie Igounet et Nonna Mayer

Mediapart a demandé à trois chercheurs spécialistes du FN, Nonna Mayer, Joël Gombin et Valérie Igounet, de livrer leur analyse et aussi leur conviction profonde sur ce que peut réellement espérer Marine Le Pen de l’élection présidentielle.

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La presse qui sonne l’alarme d’une victoire du FN joue-t-elle à se faire peur, ou les chercheurs qui jugent quasi-impossible une victoire de Marine Le Pen accordent-ils trop de crédit à la science électorale, dont de récents épisodes ont montré qu’elle pouvait être démentie par l’inattendu ? Mediapart a demandé à trois des chercheurs qui écrivent régulièrement dans ses colonnes (lire notre dossier “FN: l'œil des chercheurs”) de mettre des mots sur l’incertitude qui entoure le scrutin présidentiel français, et le rôle dans tous les cas inédit qu’occupe le parti de Marine Le Pen.

  • Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS et sociologue politique

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Marine Le Pen peut-elle gagner l’élection présidentielle, comme le prédit le magazine américain Bloomberg dans son « Guide pessimiste pour 2017 », lui qui, l’an dernier, avait anticipé la victoire du Brexit et de Donald Trump ? C’est aller un peu vite en besogne. Jamais une telle incertitude n’a marqué le scrutin présidentiel. Chaque jour apporte un nouveau rebondissement au feuilleton des affaires. À un mois du premier tour, on est tout juste certain de l’identité du candidat de la droite. Et pour lors, autour de 60 % seulement de l’électorat se dit certain d’aller voter. Certes, dans les sondages, Marine Le Pen mobilise un bon quart des intentions de vote, niveau déjà atteint par son parti aux élections européennes de 2014 et départementales de 2015, puis dépassé lors des régionales, où les listes du FN frôlaient les 28 % au premier tour. Et il y a de fortes chances qu’elle se qualifie pour le second tour présidentiel. Mais il reste bien des obstacles sur sa route vers l’Élysée.

Le premier est d’être la fille de Jean-Marie Le Pen, connu pour ses provocations antisémites. Il vient encore une fois d’être condamné pour ses propos sur les chambres à gaz, « point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale », réitérés le 2 avril 2015 sur BFMTV. Marine Le Pen a beau avoir maintes fois condamné ses propos et finalement rompu avec son père, exclu du parti qu’il avait cofondé, elle garde une odeur de soufre. Plus de 56 % de la population continue à voir dans le FN « un danger pour la démocratie » et deux Français sur trois disent que sa présidente les inquiète.

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Le deuxième obstacle est celui de la crédibilité politique. Sept Français sur dix estiment que Marine Le Pen n’a pas « l’étoffe d’une présidente de la République », et une proportion similaire ne voit pas le FN comme un parti « capable de gouverner ». Malgré son entourage d’énarques et d’experts, les seuls dossiers sur lesquels il se voit reconnaître une compétence sont l’immigration et la sécurité.

Un troisième obstacle tient au système électoral français, le scrutin majoritaire à deux tours. Pour gagner, il faut une majorité absolue au premier tour, sinon il faut passer des alliances pour gagner au second. Une note de Jérôme Jaffré pour la Fondapol, appuyée sur l’analyse détaillée des résultats des départementales et des régionales de 2015, décortique la manière dont ce système devient une mécanique à perdre pour le FN. Le parti lepéniste fait des scores spectaculaires au premier tour. Mais parce qu’il n’est toujours pas perçu comme un parti comme les autres, malgré la stratégie de dédiabolisation de sa présidente, il mobilise massivement contre lui au second, dès que ses chances de victoire se confirment.

Ces éléments limitent fortement la probabilité de victoire de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Restent toutefois deux inconnues de taille. La première est l’ampleur de la mobilisation électorale. L’électorat de Marine Le Pen apparaît de loin comme le plus déterminé à voter : les trois quarts de ses électeurs se disent « sûrs de leur choix », contre moins de la moitié de ceux d’Emmanuel Macron et 60 % de ceux de François Fillon. La seconde inconnue tient aux candidats qui seront finalement en lice au second tour – Macron ? Fillon ? un autre ? – et leurs capacités respectives d’unir leur camp sur leur nom et de convaincre ceux de l’autre bord de les soutenir.

Enfin, si Marine Le Pen échoue au second tour, l’enjeu décisif pour l’avenir du FN sera celui des législatives. Avec deux élus à l’Assemblée nationale, le FN est inexistant, relégué parmi les « non-inscrits ». Avec 15 élus, il peut former un groupe, condition nécessaire pour exister politiquement et médiatiquement. Il y a un an, une note du FN envisageait prudemment 14 circonscriptions gagnables, où le parti avait obtenu plus de 50 % de suffrages au second tour des régionales. La vraie bataille se jouera là. 

« Une élection de réalignement » ?

  • Joël Gombin, spécialiste de sociologie et de géographie électorales

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Il est paradoxal que la capacité de Marine Le Pen d’emporter l’élection présidentielle semble augmenter à mesure qu’approche l’élection, alors que dans le même temps, les estimations fournies par les sondages forment une courbe aussi plate que la morne plaine de Waterloo. Depuis janvier, toutes les enquêtes promettent autour de 26 % au premier tour à la candidate du Front national – on observe certes des variations d’une enquête à l’autre, mais plutôt inférieures à la marge d’erreur attendue, ce qui laisse penser qu’on assiste peut-être à une certaine prudence des sondeurs, chacun ajustant ses estimations vers la moyenne de ses confrères. Ce score s’inscrit d’ailleurs dans la lignée des résultats du FN lors des élections intermédiaires passées et semble bien correspondre au potentiel électoral du parti lepéniste, comme je le montrais dans un précédent article.

Cela devrait selon toute vraisemblance assurer un ticket d’entrée à Marine Le Pen pour le second tour. Mais une fois ce stade atteint, les chances de l’emporter de la candidate frontiste, si l’on fait une lecture littérale des sondages (voir par exemple ce site qui calcule, à partir de l’ensemble des sondages, la probabilité de victoire de chaque candidat), sont infimes, pour ne pas dire nulles. De fait, pas un seul sondage n’a, pour l’heure, donné Marine Le Pen gagnante contre Macron – ni même un autre adversaire, depuis le retrait de François Hollande. Dans la plupart de ces études, la présidente du FN est donnée à 40 % ou moins.

Louis Aliot et Florian Philippot au Parlement européen © Reuters Louis Aliot et Florian Philippot au Parlement européen © Reuters

Disons-le tout net, toutefois : à ce stade, les sondages portant sur le second tour sont d’une fiabilité toute relative. En effet, il est difficile pour les électeurs de se forger un avis définitif sur leur comportement au second tour avant même de savoir quelle sera l’offre électorale qui leur sera proposée. Et cela est d’autant plus vrai lorsque la possibilité que le FN soit de la partie existe. Ainsi, dans les enquêtes récentes, une part significative, entre un quart et un tiers, des sondés ayant l’intention de voter Hamon ou Mélenchon au premier tour déclarent qu’ils s’abstiendraient au second tour dans l’hypothèse d’un duel Macron-Le Pen. C’est assez en phase avec ce qu’on peut entendre régulièrement dans certains cercles politisés de gauche, du type « on ne m’y reprendra pas »« j’ai déjà donné avec Chirac en 2002 », etc.

Mais le fait est qu’on entend régulièrement ce discours depuis 15 ans et que pour autant, à chaque fois que le FN parvient au second tour et semble pouvoir éventuellement l’emporter, les électeurs de gauche se mobilisent massivement pour contrer le parti d’extrême droite. Les élections régionales de 2015 ont fourni une parfaite illustration de ce fait : en PACA ou dans les Hauts-de-France, de nombreux électeurs de gauche qui n’avaient pas voté au premier tour se sont déplacés au second tour pour voter pour Christian Estrosi ou Xavier Bertrand, ou plutôt contre Marion Maréchal-Le Pen et Marine Le Pen. Dès lors, il semble difficile d’imaginer que ces électeurs soient prêts à voter pour celui qui voit une cinquième colonne islamiste partout et pas pour un Emmanuel Macron, qu’on peut critiquer à de nombreux égards, mais dont la rhétorique est somme toute bien plus modérée. Et ce d’autant plus que l’enjeu d’une victoire frontiste à l’élection présidentielle est incommensurable avec celui d’un succès à une élection régionale. Il est donc fort possible que Marine Le Pen soit battue, dans l’hypothèse d’un duel avec Macron, plus sèchement encore que les sondages ne l’indiquent.

Pourtant, une autre hypothèse peut être envisagée. Il n’est pas impossible que nous soyons à l’aube de ce qu’on appelle, dans le jargon de la science politique, une élection de réalignement. Parfois, la manière dont les groupes sociaux se comportent électoralement est profondément transformée, de nouveaux enjeux s’imposent, conduisant à une redéfinition des rapports de force électoraux. C’est par exemple ce qui s’est passé, d’après Pierre Martin, entre 1981 et 1984, lorsque le Front national émerge électoralement. On pourrait ainsi imaginer que, de manière ironique, le FN réussisse le pari de Florian Philippot – imposer un nouveau clivage dominant dans la vie politique française, entre les « mondialistes » et les « patriotes » pour reprendre les termes du FN, entre les tenants d’une « société ouverte » et ceux d’une « société fermée », mots généralement utilisés par ceux qui, bien que se trouvant de l’autre côté du clivage, souhaitent voir émerger la même structuration du champ politique que le FN.

De manière ironique, disais-je, car au fond, si ce réalignement se produisait, il serait le résultat, à court terme, non pas tant de l’habileté stratégique ou de la justesse des analyses de la direction du FN que d’une succession d’événements assez imprévisibles : la désignation de Fillon à la primaire de la droite et, surtout, le « Fillongate » qui l’a touché par la suite, et son entêtement à se maintenir comme candidat des Républicains ; la désignation de Benoît Hamon à la primaire de la gauche, qui a libéré de l’espace politique pour Emmanuel Macron ; l’émancipation de ce dernier qui, bien qu’ayant joué un rôle central dans le dernier quinquennat, a choisi de se lancer en rupture avec le gouvernement et le Parti socialiste.

Si donc ce réalignement se produisait, autour d’enjeux relatifs à la mondialisation et aux relations de la société française avec le reste du monde, alors il n’est pas impossible de penser que le FN puisse rassembler la moitié de l’électorat autour de cet enjeu – c’est d’ailleurs la thèse que défend Jérôme Sainte-Marie depuis quelque temps. On aurait alors un second tour d’élection présidentielle qui serait comme une redite du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen.

Mais même dans un tel cas, il est sans doute plus probable que, le 7 mai 2017, Marine Le Pen perde. Toutefois, le plus intéressant surviendrait sans doute ensuite. Les Républicains, ayant perdu leur seule raison d’être – gagner les élections – seraient sans doute soumis à des dynamiques centripètes très fortes, qui verraient une part importante de leurs élus, cadres et électeurs rejoindre le FN – et une autre partie Macron et sa coalition (dont on ignore encore le nom – le Cercle de la raison ?). À gauche, il y a fort à parier qu’une part importante des troupes rejoindrait Macron, comme en Italie à la fin de la Première République, en 1994, l’essentiel des forces de gauche se sont retrouvées au sein du Parti démocrate.

Dans cette configuration, alors oui, sans doute, le FN – ou plutôt ce qu’il serait devenu, qui ne s’appellerait plus le FN – pourrait avoir un potentiel majoritaire. Mais on serait dans un autre monde politique…

La part (inconnue) de l’abstention

  • Valérie Igounet, historienne

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Marine Le Pen peut-elle devenir présidente (de la République) en 2017 ? C’est une question qu’on ne cesse de nous poser et à laquelle, à un moment, nous tentons de répondre… ce, avec plusieurs réserves, dont trois principales.

La première, en ce qui me concerne, tient au métier d’historien. Il est complexe d’évoquer le temps à venir, alors que la base de mon travail est, justement, de s’arrêter sur le passé et de l’articuler avec l’histoire immédiate, le temps présent. La deuxième, liée à cette remarque, s’inscrit dans une évidence : il peut se passer tellement de choses d’ici quelques semaines. La dernière tient à la nature même des enquêtes d’opinion.

Car, en général, les sondages se suivent et se ressemblent. Aujourd’hui, Marine Le Pen paraît « assurée » de parvenir au second tour de la présidentielle de 2017. Les commentaires vont bon train : certains « voient » même la fille de Jean-Marie Le Pen comme la première femme française… à accéder à la présidence de la République. Le scénario est quasiment écrit : l’accession au premier tour de Marine Le Pen ne ferait plus de doute. Les enquêtes d’opinion conforteraient cette affirmation, comme elles laisseraient présager de la suite. Les duels à venir, à savoir Le Pen-Macron ou Le Pen-Fillon (?), verraient l’espace s’amoindrir entre les deux représentants politiques. Marine Le Pen ne cesserait de gagner des points à l’avantage de son éventuel concurrent jusqu’à, pourquoi pas, retourner le rapport de force le 6 mai.

Marine Le Pen le 13 février, à Nice, entourée d'élus FN locaux : l'ex-leader identitaire et conseiller régional Philippe Vardon, le conseiller régional (ex-UMP) Olivier Bettati et son directeur de campagne, le sénateur et maire de Fréjus, David Rachline. © Reuters Marine Le Pen le 13 février, à Nice, entourée d'élus FN locaux : l'ex-leader identitaire et conseiller régional Philippe Vardon, le conseiller régional (ex-UMP) Olivier Bettati et son directeur de campagne, le sénateur et maire de Fréjus, David Rachline. © Reuters

La dynamique électorale du FN et de sa présidente est certes indéniable et inédite. Pour sa première participation à l’élection présidentielle (22 avril 2012), Marine Le Pen rassemble sur son nom 17,9 % des suffrages. Elle fait mieux que son père. Les législatives qui suivent, les 10 et 17 juin, représentent également une nette avancée pour le FN. À Hénin-Beaumont, Marine Le Pen est battue par le candidat socialiste d’une centaine de voix. Gilbert Collard et Marion Maréchal-Le Pen sont élus députés. Aux élections municipales (23-30 mars 2014), onze villes de tailles différentes élisent un maire FN (1) : Beaucaire (Julien Sanchez), Camaret-sur-Aigues (Philippe de Beauregard), Cogolin (Marc-Étienne Lansade), Fréjus (David Rachline), Hayange (Fabien Engelmann), Hénin-Beaumont (Steeve Briois, élu au premier tour), Le Luc (Philippe de La Grange), Mantes-la-Ville (Cyril Nauth), Le Pontet (Joris Hébrard), Villers-Cotterêts (Franck Biffaut) et Le Hamel (Jean-Jacques Adoux). Le septième secteur de Marseille (150 000 habitants) est conquis par Stéphane Ravier. Robert Ménard, soutenu par le FN, s’installe à la mairie de Béziers. Dans le Vaucluse, trois maires de la Ligue du Sud – dont l’ancien FN Jacques Bompard à Orange et son épouse à Bollène – sont réélus avec le soutien du parti lepéniste.

À partir des élections européennes de 2014, le FN décroche la première place aux premiers tours. Au second tour des régionales (décembre 2015), il comptabilise 6,8 millions de voix… 200 000 voix de plus qu’à la présidentielle de 2012. Son implantation gagne donc progressivement du terrain et le nombre de ses élus, représentants et adhérents ne cesse d’augmenter. Le FN reste toutefois marginal à l’échelle du territoire. Il compte, aujourd’hui, plus de 56 000 adhérents à jour de cotisation (2) – bien moins que le PS, Les Républicains ou encore le PC –, plus de 350 conseillers régionaux sur 1 757 et un peu plus de 50 conseillers départementaux sur 4 108. Ils sont 23 eurodéputés sur 751, 2 députés sur 577 et 2 sénateurs sur 348. Une dernière précision : ils étaient un peu plus de 1 500 conseillers municipaux (sur un ensemble de 536 500) au printemps 2014. Selon un décompte récent de l’AFP, environ 28 % de ces élus FN ont démissionné.

Le discours frontiste est rodé : l’afflux de nouveaux migrants, qui s’accompagne d’une menace terroriste et d’une insécurité grandissantes, l’Europe et la mondialisation, qui ont accru les inégalités sociales et le chômage, sont la conséquence des politiques de connivence menées par « l’UMPS » depuis des années. Alors, pourquoi ne pas essayer le Front national ? Le parti aimerait y croire, surtout qu’il perçoit dans le contexte international des signes considérés comme positifs et « annonciateurs » – la montée du nationalisme en Europe, le Brexit. L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis n’annonce-t-elle pas une nouvelle ère ?

Son électorat est fidèle et plus de 70 % des électeurs FN assurent, aujourd’hui, avoir fait leur choix définitif, à savoir voter pour Marine Le Pen. Pour les frontistes, l’important n’est pas seulement dans les mesures proposées par le parti. Ne s’est-elle pas engagée à changer radicalement les choses, notamment par l’instauration de la « priorité nationale » ? Il est aussi dans la « nouveauté » qu’elle incarnerait. La présidente du FN, soulignent les partisans de Marine Le Pen, n’a jamais été au pouvoir. Le parti lepéniste s’est engouffré dans un vide et une désillusion politiques. Il capte les voix de convaincus, mais aussi celles d’électeurs qui, hier encore, juraient qu’ils ne voteraient jamais pour le FN.

Une fois ces éléments actés, d’autres aspects essentiels doivent être évoqués. La part (inconnue) de l’abstention pour la prochaine élection, les campagnes (et l’attitude) des adversaires politiques du FN, les « affaires », le dénouement de l’affaire Fillon et, donc, la suite de l’histoire. Sur le rapport droite-FN, un fait doit être souligné. Depuis des décennies, les deux camps se livrent à une surenchère. La contamination politique s’est accentuée lors de la campagne présidentielle de 2007 et a continué depuis, jusqu’à ce que les rapports s’inversent sur un aspect : celui de la dépendance politique. Pour l’élection de 2007, Nicolas Sarkozy s’empare de votes FN. Aujourd’hui, la situation s’est retournée. C’est au tour du parti d’extrême droite d’empiéter, notamment, sur l’électorat de la droite républicaine.

Sur un tout autre plan, il semblerait que depuis quelques jours, l’histoire du Front national prenne un nouveau rythme sur une thématique particulière : l’argent… avec les mises en examen de Frédéric Chatillon dans l’enquête sur le financement des campagnes électorales (2014 et 2015) pour abus de bien social et de Catherine Griset pour recel d’abus de confiance, la perquisition récente au siège du FN, l’accélération de l’enquête sur les soupçons d’emplois fictifs d’assistants de députés au Parlement européen. Le Front national n’a pas vraiment été réactif à l’affaire Fillon. Est-il, comme il l’a toujours clamé, « mains propres et tête haute » ? Pour l’instant, ces affaires glissent sur l’électorat FN, qui adopte la rhétorique du parti à ce sujet. Marine Le Pen y perçoit une manœuvre du « système » qui veut, à n’importe quel prix, abattre le FN… Et ses adversaires n’auraient trouvé que « ça » pour le faire.

Puis, il y a les « signes » radicaux que la présidente du FN envoie régulièrement à ses électeurs… tout en provoquant de vives réactions dans le camp d’en face et, plus généralement, au sein de notre démocratie. Le 26 février à Nantes, Marine Le Pen menace ouvertement les journalistes, les fonctionnaires et les magistrats, tout en renouant avec les fondamentaux de son parti : « Je veux dire aux fonctionnaires, à qui un personnel politique aux abois demande d’utiliser les pouvoirs d’État pour surveiller les opposants, organiser à leur encontre des persécutions, des coups tordus ou des cabales d’État, de se garder de participer à de telles dérives. Dans quelques semaines, ce pouvoir politique aura été balayé par l’élection. Mais ses fonctionnaires, eux, devront assumer le poids de ces méthodes illégales. Ils mettent en jeu leur propre responsabilité. L’État que nous voulons sera patriote. »

La présidente du FN ne fait pas que mettre en garde certains fonctionnaires sur leurs responsabilités et sur les éventuelles conséquences de leurs actions et écrits après une hypothétique victoire du FN. Elle s’en prend à des représentants de l’État et revient sur leur devoir de réserve, à savoir ce principe de neutralité du service public qui interdit « au fonctionnaire de faire de sa fonction l’instrument d’une propagande quelconque » (3). La presse et les intellectuels figurent au premier rang de ceux que le FN désigne comme ses adversaires. Marine Le Pen fustige également « les puissances d’argent et médiatiques » au service, souligne-t-elle, d’Emmanuel Macron, puis dénonce les « cabales » qui la viseraient. La présidente du FN offre la vision frontiste du traitement de l’information. Surtout, elle réactive un langage inhérent à l’extrême droite : la théorie du complot. Elle ne devient pas seulement la « victime » d’un complot politique, médiatique et judiciaire. Marine Le Pen va jusqu’à se positionner en « victime » du système, celle du seule contre tous.

Alors, aujourd’hui, le FN peut-il emporter une adhésion massive ? En mai, plus d’un électeur sur deux sera-t-il prêt à mettre le bulletin Marine Le Pen dans l’urne ? L’histoire récente semble contredire ces suppositions. Certes, nous ne sommes plus dans la situation d’exception de 2002. Le tripartisme s’est imposé. Le FN s’est banalisé et, dans le cas d’un duel avec Marine Le Pen, le futur président ne fera plus 80 % des voix comme ce fut le cas pour Jacques Chirac. L’enjeu de 2017, ce sont les législatives, pas la présidentielle. Il est, en revanche, évident que le nombre des élus FN va augmenter en juin.

Puis, il faut rappeler une chose essentielle : le FN de Marine Le Pen est l’héritier de celui de Jean-Marie Le Pen. Le parti campe sur ses fondamentaux, et notamment la lutte contre le mondialisme et l’islam. Il affiche au centre de son logiciel idéologique la « priorité nationale » et, de ce fait, distingue les nationaux des étrangers. C’est la première fois, dans l’histoire de la Ve République, qu’un parti d’extrême droite bénéficie d’une place de choix dans le jeu démocratique. Et, en dépit d’une stratégie de « dédiabolisation » affichée – et commencée au début des années 2000 –, le Front national éprouve bien des difficultés à faire évoluer son image. Aujourd’hui encore, la majorité des Français estime qu’il est un parti « dangereux » pour la démocratie.  

(1) En 2017, il existe 35 498 communes sur le territoire français.

(2) Le FN avance 80 000 adhérents.

(3) Portail de la fonction publique.

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Pendant la campagne présidentielle, des chercheurs et chercheuses spécialistes du Front national décryptent le parti, sa candidate, ses idées, ses électeurs dans notre édition « FN: l’œil des chercheurs ».

Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS, est rattachée au Centre d’études européennes de Sciences-Po, et est spécialiste du Front national depuis une trentaine d’années. Elle a notamment codirigé Les Faux-semblants du Front national – Sociologie d’un parti politique (Presses de Sciences-Po, 2015).

Joël Gombin est politiste, spécialiste de sociologie et de géographie électorales, du FN en particulier. Il est membre du CURAPP-ESS/université de Picardie-Jules Verne, membre associé du CHERPA/IEP d’Aix-en-Provence et membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès. Il a publié en octobre 2016 Le Front national aux éditions Eyrolles. 

Valérie Igounet est historienne, chercheuse rattachée à l’IHTP (CNRS). Ses travaux portent sur le FN et le négationnisme. Elle est auteure d’une histoire du Front national (Le Front national, son histoire, les hommes, les idées, Seuil, 2014), et plus récemment de deux ouvrages, l’un sur les slogans du FN à travers les années, l’autre sur les villes dirigées par le Front national depuis 2014.