A droite, des maires Macron-compatibles «paumés» avant 2022

Par

Déçus par la tournure d’un quinquennat dans lequel ils ont cru, cinq maires influents de droite regardent d’un œil circonspect la tectonique politique à un an de l’élection présidentielle. Réticents à rallier Emmanuel Macron, ils constatent aussi l’impuissance de leur camp à faire émerger un challenger.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Après trois quarts d’heure passés à décrire l’impasse dans laquelle se trouve la droite traditionnelle, on se permet d’interrompre Jean-François Copé. Si la pente est si raide, que reste-t-il à faire ? Le maire de Meaux (Seine-et-Marne) ne réfléchit pas longtemps : « Eh bah, on est coincés ! » Comme l’ancien président du parti, de nombreux élus de droite observent avec perplexité l’élection présidentielle qui se profile.

Au siège des Républicains (LR) ou au Parlement, les cadres du parti feignent de ne pas voir l’inextricable équation qui se pose à eux. Comment s’opposer à un pouvoir de droite quand on est de droite ? L’état-major de LR a choisi une position de contorsionniste : l’opposition frontale à Emmanuel Macron mais le refus d’une ligne trop droitière, incarnée – chacun à sa manière – par Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez.

Plus ou moins loin de Paris, les cinq maires que nous avons interrogés partagent plusieurs points communs. Ils se revendiquent d’une droite modérée, pas foncièrement incompatible – c’est un euphémisme – avec le pouvoir en place. Ils ont tous été réélus dès le premier tour en mars 2020. La plupart n’ont plus que des liens épisodiques avec le parti ; une réunion par-ci, quelques rendez-vous par-là… Karl Olive, à Poissy (Yvelines), l’a même quitté après les élections européennes de 2019. Surtout, ils font entendre, de leur fenêtre d’élu local, une musique quelque peu différente de leurs amis parisiens.

Emmanuel Macron à Charleville-Mézières en novembre 2018, devant Boris Ravignon. © François Nascimbeni / AFP Emmanuel Macron à Charleville-Mézières en novembre 2018, devant Boris Ravignon. © François Nascimbeni / AFP

Une musique qu’ils reconnaissent volontiers hésitante. « Je suis totalement paumé, comme beaucoup de Français », glisse Arnaud Robinet, le maire de Reims (Marne). « Il y a une vraie hypothèque, confirme Boris Ravignon, le maire de Charleville-Mézières (Ardennes). On est à un peu plus d’un an et il n’y a pas de candidature clairement identifiée. C’est un peu paradoxal : l’élection va se jouer en partie sur des thématiques sur lesquelles la droite est à l’aise et crédible, comme l’autorité et la sécurité. Ça devrait favoriser la droite dans ce débat mais, pour l’instant, ce n’est pas le cas. »

C’est précisément là le cœur de la stratégie d’Emmanuel Macron. Après avoir pris à la droite des idées et des leaders, le chef de l’État espère lui en ravir les électeurs. Une stratégie entamée en 2017 et poursuivie par les élections européennes de 2019, lorsque la liste de son parti a devancé de quatorze points celle de LR. Entre-temps, de l’eau a coulé sous les ponts, une pandémie est passée par là et les électeurs constatent les échecs. « Chez moi, je ne vois pas les gens voter Macron, dit Arnaud Robinet. Il a un socle de forces vives, des cadres et des chefs d’entreprise, qui ont déjà voté pour lui en 2017 et qui le referont. Mais le reste… »

Jean-François Copé n’est pas non plus convaincu que la stratégie du chef de l’État séduise les sympathisants de sa famille politique : « Un certain électorat de droite n’avait pas trop mal vécu son orphelinat de 2017 et s’était reporté sur Macron sans grande difficulté, rappelle-t-il. Aujourd’hui, on n’est pas capable de dire si cet électorat va suivre le même chemin. »

Reste que les alternatives ne sont pas légion. « Face à cela, la droite de gouvernement a beaucoup de mal à construire une candidature, regrette-t-il. On n’a pas de figures prêtes à ça. »

C’est en partant du même postulat qu’un autre grand maire de droite, Christian Estrosi, a mis les pieds dans le plat en septembre dernier. « Passons un accord avec Emmanuel Macron » pour en faire le candidat de la droite, proposait le maire de Nice en août dernier. Pour l’instant, rares sont ceux qui lui emboîtent le pas chez LR – en tout cas publiquement. « C’est hors de question que je signe aujourd’hui un blanc-seing à Macron », assène Arnaud Robinet.

Karl Olive aux côtés d'Emmanuel Macron, à la rentrée 2020. © Capture d'écran / Facebook Karl Olive aux côtés d'Emmanuel Macron, à la rentrée 2020. © Capture d'écran / Facebook
Au moins les maires que nous avons interrogés reconnaissent-ils que la question se pose. « J’ai une relation privilégiée et amicale avec le président, indique Karl Olive, annoncé à l’été 2020 comme potentiel ministre des sports. Aujourd’hui, qui peut dire qu'il aurait fait mieux que Macron ? » Jean-François Copé, lui non plus, ne rejette pas le macronisme en bloc : « J’aime bien son pragmatisme, son engagement européen, son discours assez moderne », énumère-t-il. En 2018, il en faisait même « le président de droite qu’on n’attendait pas ».

« Dans les grandes orientations, je m’y retrouve, abonde Gil Avérous, maire de Châteauroux (Indre) et président du comité des maires de LR. Ils ont ouvert des dossiers importants, sans toujours aller au bout. » Boris Ravignon, lui aussi annoncé comme ministrable après sa réélection, reconnaît du bout des lèvres : « Pour un sympathisant de droite plutôt attaché à une forme de liberté et d’efficacité économique, le bilan de Macron était plutôt favorable jusqu’à la crise sanitaire. »

L’honnêteté nous oblige à le préciser : l’énumération des bons points ne dure jamais très longtemps. Le maire de Charleville-Mézières est intarissable, en revanche, quand il s’agit de dénoncer un quinquennat « très mal parti » sur « le régalien et le rapport aux territoires », la politique pénale « laxiste », « le bilan sécuritaire » qui va « plomber Gérald » [Darmanin, qu’il « aime bien » – ndlr]. « Vous voyez, on a quand même quelques petits écarts, sourit celui qui fut conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Élysée de 2007 à 2012. Une campagne présidentielle, ça peut aussi servir à illustrer ces différences. »

Arnaud Robinet, un autre « ministrable », s’avoue « un peu déçu » par le quinquennat : « Ce que je reproche à Macron, c’est son manque d’affect, son comportement, ce manque d’humain qui ne facilite pas les choses. Les petites phrases et tout le reste… Finalement, le terme de Jupiter lui va très bien. »

Jean-François Copé s’insurge quand on lui suggère que le quinquennat qui touche à sa fin était un quinquennat de droite. « Vu du regard d’un électeur de droite, le chemin est loin d’être fait, assure l’ancien ministre. Peut-être sur le plan économique, mais sur le reste… Macron n’a pas apporté de réponse visible à un Français de droite qui veut de l’ordre et de la sécurité, face aux questions identitaires ou face à l’islamo-gauchisme. »

Même Karl Olive, « l’ami » du président, l’admet : « Tout n’est pas parfait depuis 2017, évidemment. J’aimerais avoir une communication plus cohérente, un bel acte de décentralisation – sur lequel le président a échoué –, une vraie confiance dans les territoires… »

L’hypothèse Édouard Philippe

Défaillant sur la sécurité et partisan d’un pouvoir trop centralisé : c’est précisément pour cela que Gil Avérous ne transforme pas ses convergences initiales en soutien pour 2022. « Son handicap, c’est son éloignement du terrain et l’absence d’élus locaux autour de lui, explique le maire de Châteauroux. Je ne vois pas Emmanuel Macron porter ces sujets-là de manière efficace. En tout cas pas à ce stade. » La précision de fin a son intérêt – en politique, mieux vaut ne jamais insulter l’avenir. « Aujourd’hui, l’alternative de Macron, qu’est-ce que ça peut être ? », demande Karl Olive, dans une question qui a tout l’air de receler la réponse.

À droite, l’hypothèse Xavier Bertrand s’épaissit au fur et à mesure que des cadres du parti rejoignent l’écurie qu’il est en train de structurer – c’est le cas de Guillaume Peltier, le numéro 2, ou de Damien Abad, le président du groupe LR à l’Assemblée nationale. Jean-François Copé, qui lui avait succédé à la tête du parti en 2009, le voit comme une des « deux options actuelles » avec Valérie Pécresse. « Il fait des choses super intéressantes, salue Gil Avérous. C’est le genre de profils qui peuvent redonner confiance aux citoyens. »

Gil Avérous, maire (LR) de Châteauroux. © IR Gil Avérous, maire (LR) de Châteauroux. © IR

Depuis quelques mois, Xavier Bertrand multiplie les prises de contact avec les élus locaux influents. Et son mouvement, La Manufacture, enchaîne les réunions numériques pour écouter leur expertise. Leur participation, assurent-ils néanmoins, ne vaut pas (encore) soutien – d’autant plus que Bertrand a encore une élection régionale à gagner. Arnaud Robinet s’entend « bien » avec le président des Hauts-de-France mais sa candidature ne l’emballe pas franchement. « Je ne comprends pas vraiment quelle est sa ligne politique, souffle-t-il. Sur certains sujets, Bertrand est plus à gauche que Macron… Parfois, j’ai un peu de mal avec son côté populiste. »

De plus en plus, un autre nom circule : celui d’Édouard Philippe. Quand on suggère l’hypothèse à nos interlocuteurs, les réactions sont franches. « C’est le meilleur », lance le maire de Reims. Boris Ravignon, un autre de ses amis : « À droite, il est aussi populaire que Sarkozy. J’ai beaucoup d’estime intellectuelle pour lui. Il est brillant, drôle, ça a été un bon premier ministre… »

Jusque-là relativement absent de la scène médiatique (il s’exprimera sur France 2 début avril), avare de commentaire sur l’action de l’exécutif, Édouard Philippe n’en est pas moins actif en coulisses. Son prochain livre, écrit avec son double et ancien conseiller, l’eurodéputé Gilles Boyer, sort le 7 avril. De temps à autre, il rend visite à ses compagnons de route. En septembre dernier, il a été chaleureusement applaudi par la centaine d’élus de la « République des maires », un mouvement lancé par son ami Christophe Béchu, maire d’Angers (Maine-et-Loire).

En décembre, c’est à Meaux qu’il passait quelques heures, accueilli par Jean-François Copé. Pour parler de l’Élysée ? « On a eu une discussion très personnelle, très profonde », glisse ce dernier. Le maire de Meaux milite en fait franchement pour cette hypothèse. À l’automne, il l’a suggéré au bureau politique de LR, comme le révélait France Info en novembre. Désormais, il ne s’en cache plus. « Ça serait le bon candidat, résume-t-il. Édouard rassemblerait la droite. » Avec un mantra que le maire de Meaux a déjà en stock : « “Tout le boulot n’a pas été fait, il faut passer la vitesse supérieure” : voilà ce qu’il faudra dire. »

Une escapade à Meaux dont l'exclusivité a été accordée à «Paris Match», quelques semaines plus tard. © Paris Match

Boris Ravignon est dubitatif et il l’explique avec une métaphore automobile. « Il donne le sentiment d’être le gars en grosse cylindrée derrière le semi-remorque du gouvernement, détaille-t-il. À sa gauche, il y a la ligne blanche. Il peut dépasser mais il prend un risque. » En termes plus politiques, ça donne : « Le sujet d’Édouard, c’est sa relation avec Macron. »

Sous-entendu : comment imaginer Édouard Philippe se présenter contre celui qui l’a fait premier ministre et dont il a mis en œuvre la politique pendant trois ans ? « S’il voulait franchir cette étape, il faudrait une clarification, une rupture nette avec le président actuel », souligne l’élu ardennais.

Une rupture à laquelle peu de ses proches croient. « Édouard a une grande loyauté, assure Arnaud Robinet. Je ne le vois pas savonner la planche au président de la République ou se présenter contre lui. » Gil Avérous aussi en est persuadé : « Il ne sera pas candidat. »

Mais quelques irréductibles encouragent Édouard Philippe à considérer cette option. Après tout, « ça ne peut pas être Macron qui lui donne des leçons de loyauté ! », dixit Jean-François Copé. Le maire de Meaux est de ceux qui lui enjoignent de foncer, peu importe la décision d’Emmanuel Macron. « N’y a-t-il pas un autre exemple récent de quelqu’un qui a servi le président avant de se présenter à sa place ?, fait mine de questionner Boris Ravignon. L’histoire politique est parfois faite de relations qui évoluent et qui, pour certaines, se rompent. »

Proche de l’un comme de l’autre, Karl Olive ne « voi[t] pas non plus » le maire du Havre (Seine-Maritime) tenter l’aventure dissidente. L’élu de Poissy ne sait pas encore qui il soutiendra l’année prochaine. Sur l’hypothèse Philippe, l’ancien journaliste et dirigeant sportif tente toutefois un pronostic : « Si, pour une raison ou une autre, Édouard Philippe devait se présenter parce qu’Emmanuel Macron en serait empêché, je n’ai aucun doute sur l’identité du prochain président de la République. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous