L'enquête sur le bombardement de Bouaké se heurte à la raison d'Etat

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En 2004, deux avions Sukhoï bombardent une base militaire française à Bouaké, en Côte d'Ivoire, tuant neuf soldats et un civil américain. Qui a donné l'ordre? En refusant de déclassifier le rapport de l'ancien ambassadeur de France en Côte d'Ivoire, le gouvernement relance les questions sur l'attitude de l'Etat français. Mediapart révèle les dépositions du général Henri Poncet et explore les questions clés de ce dossier. Lire également les explications de Dominique de Villepin et un entretien avec un avocat des familles de soldats: "Michèle Alliot-Marie doit être entendue".
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Plus que jamais, le bombardement meurtrier du camp militaire français de Bouaké (Côte d'Ivoire), qui coûta la vie à neuf soldats français en novembre 2004, a des allures d'affaire d'Etat. Le 8 avril dernier, le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, a indiqué à la juge du Tribunal aux armées de Paris (TAP), Florence Michon, qu'il ne souhaitait pas déclassifier le rapport de fin de mission de l'ancien ambassadeur de France à Abidjan, Gildas Le Lidec, conformément aux recommandations de la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN).

 

Ce document, qui couvre la période 2002-2005, l'Etat le couve jalousement.

 

En effet, comme Mme Michon le rappelait dans un courrier adressé à M. Kouchner le 27 septembre 2007, la juge Brigitte Raynaud, à qui elle a succédé entre-temps, en avait demandé une première fois communication au ministère des affaires étrangères le 26 septembre 2005. Sa demande était restée sans réponse, l'incitant à la renouveler le 4 novembre 2005. Là encore, le courrier resta sans suite.

 

Florence Michon relança à son tour le Quai d'Orsay, le 25 octobre 2006, mais une nouvelle fois, on ne prit pas la peine de lui répondre... Il fallut une quatrième demande, en janvier 2008,pour que, trois ans après, l'Etat français daigne accuser réception. L'entêtement des deux juges n'aura pas été récompensé puisque, finalement, le ministre des affaires étrangères a décidé que ce fameux rapport devait rester «secret-défense».

 

Depuis le début de l'enquête, tout se passe comme si l'Etat français avait quelque chose à cacher dans cette affaire dont on sait désormais presque tout... hormis l'essentiel : qui a donné l'ordre de bombarder, le 6 novembre 2004, une position française basée dans le lycée Descartes de Bouaké, au nord du pays, région alors aux mains des rebelles opposés au président Laurent Gbagbo?

 

L'attaque, menée par deux avions Sukhoï-25, avait coûté la vie à neuf militaires français, un civil américain, et blessé 38 soldats – dont certains très grièvement. Elle avait donné lieu à des représailles immédiates de la France, qui avait détruit la quasi-totalité de l'aviation ivoirienne.

Les Sukhoï étaient sous étroite surveillance

 

Craignant un nouveau coup d'Etat, le président Gbagbo avait alors incité des milliers de «patriotes» à descendre dans les rues d'Abidjan, où ses partisans s'en prirent aux ressortissants français qui durent alors être évacués. Jamais la tension n'avait été aussi vive entre les deux pays, qui tentent aujourd'hui de sceller leur réconciliation, comme l'atteste le récent déplacement de Bernard Kouchner à Abidjan.

 

Dès le lendemain de l'attaque du lycée Descartes, les soupçons se sont logiquement portés sur l'entourage du président Gbagbo (les Sukhoï appartenaient à l'armée ivoirienne). Le chef de l'Etat ivoirien a toujours contesté avoir donné l'ordre d'attaquer des positions françaises, privilégiant la thèse d'une bavure et observant que le bombardement meurtrier avait servi de prétexte à la France pour mener des représailles, avec éventuellement pour objectif à court terme de le renverser...

 

Ce qui est certain, c'est que l'attitude des autorités françaises juste après l'attaque est pour le moins troublante. L'enquête a en effet établi que les Sukhoï étaient sous l'étroite surveillance de l'armée française avant même leur décollage.

 

Lors de sa dernière audition, le 20 février 2008, le général Henri Poncet, qui commandait la force Licorne en Côte d'Ivoire au moment des faits, a confirmé qu'il informa de l'attaque de Bouaké le chef d'Etat-major des armées (CEMA), le général Henri Bentegeat, un quart d'heure après les faits. «Le général Bentegeat m'a alors demandé (...) si j'étais en mesure de détruire les avions dans le cadre d'une opération de rétorsion. Je lui ai répondu : "Oui, s'ils se posent à Yamoussoukro."»

 

«Que vous a répondu le général Bentegeat?» a demandé la juge Michon. «Dans mon souvenir, il y a eu un petit temps de latence, le général Bentegeat étant sans doute en liaison directe avec l'Elysée, je pense avec le Président en personne, puisque celui-ci est chef des armées et que le CEMA lui est directement subordonné. Ensuite le général Bentegeat a donné son feu vert pour la destruction des avions», s'est souvenu Henri Poncet.

«Nous ne devions pas nous intéresser aux mercenaires»

 

Lors de son audition, le général Poncet est revenu sur l'un des épisodes les plus intrigants de cette affaire. Le lendemain du bombardement, les forces françaises arrêtaient à l'aéroport d'Abidjan neuf Ukrainiens, quatre Biélorusses et deux Russes. Des mercenaires qui, a priori, avaient toutes les chances de détenir des informations sur l'équipage des deux Sukhoï. Les services de renseignement français savaient déjà à cette date que chaque avion était composé d'un pilote slave et d'un co-pilote ivoirien.

 

Or, dès le 11 novembre 2004, les quinze personnes arrêtées étaient relâchées et remises à l'ambassadeur de Russie, à la stupéfaction des militaires français.

 

«Je n'avais pas du tout envie de lâcher ces personnes», a confié le général Poncet à la juge, indiquant avoir reçu «cette instruction par deux canaux différents. D'une part le canal diplomatique, d'autre part le canal militaire. C'est l'ambassadeur de France qui m'a fait savoir qu'il fallait remettre ces personnes au représentant de la Russie. »

 

Le général dit avoir reçu l'ordre formel de libérer les mercenaires du général Emmanuel Beth, commandant du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO). «Le général Beth n'a pu que me retransmettre un ordre qu'il avait lui-même reçu, il n'a pas pris d'initiative sur ce plan-là», a cru bon de préciser le général Poncet. «Avez-vous demandé des explications au général Beth, ou à votre interlocuteur, sur les raisons de cette décision?» s'est enquise la juge.

«Oui. Dans la discussion, de manière informelle, je me suis interrogé pour savoir pour quelles raisons on relâchait des personnes qui étaient des mercenaires et qui savaient certainement des choses intéressantes.

— Avez-vous eu une réponse ?

— Non.»

 

Publiquement, au cours de différentes interviews, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la défense, a notamment invoqué des motifs juridiques pour justifier l'élargissement des quinze mercenaires. Un argument qui ne convainc visiblement ni la juge, ni le général Poncet, qui a déclaré : «Selon moi, le cadre juridique ne posait pas de problème. Je vous renvoie à la loi Pelchat sur le mercenariat, qui date de 2003, et qui dit que l'on doit par tous les moyens empêcher ce type d'activités (...) Je préfère donc ne pas faire trop de commentaire quant à l'absence de cadre juridique

 

Visiblement amer, le général Poncet a conclu : «De toute façon, nous avions bien compris que nous ne devions pas nous intéresser aux mercenaires.»

 

«Les pilotes slaves n'étaient-ils pas des témoins gênants?» a osé la juge. «Je n'ai pas de commentaire à faire», a lâché Henri Poncet. Interrogé en qualité de témoin le 7 février, Dominique de Villepin, qui était à l'époque ministre de l'intérieur, et qui connaît par cœur le dossier ivoirien, a de son côté affirmé n'avoir été informé de rien (lire le compte rendu de son audition).

Mandat d'arrêt contre un pilote biélorusse

 

Autre épisode étrange : dix jours après l'attaque de l'emprise Descartes, les policiers togolais ont arrêté à la frontière huit mercenaires biélorusses. Selon le témoignage de François Boko, alors ministre de l'intérieur du Togo, recueilli par la juge, les autorités de Lomé «avaient l'intime conviction que les individus interpellés avaient bombardé le camp». Or, là encore, le gouvernement français, contacté par son homologue togolais, demanda la remise en liberté des suspects...

 

Attaché de défense au Togo d'août 2004 à août 2007, le colonel Jean-Paul Battesti, interrogé en qualité de témoin le 13 mars, a indiqué qu'il avait reçu de l'ambassadeur de France au Togo «l'instruction» de ne rien faire. La procédure a établi que le représentant local de la DGSE (les services secrets) ainsi que du SCTIP (service de coopération technique international de police) avaient reçu un ordre similaire.

 

Pourtant, parmi les huit Biélorusses brièvement interpellés au Togo figurait un certain Yury Sushkin, qui avait été identifié (il a même été photographié) dès le 6 novembre 2004 par l'armée française comme étant l'un des deux pilotes des Sukhoï... Le patron de la DRM (direction du renseignement militaire), Michel Masson, a confirmé à la juge qu'au moins «un Blanc présumé être l'un des pilotes des avions Sukhoï» figurait dans le groupe arrêté par la police togolaise.

 

Yury Sushkin est d'ailleurs désormais visé par un mandat d'arrêt international, délivré par la juge Michon le 4 février 2008. «Comment expliquez-vous que cet individu, gardé à la disposition des autorités françaises par les autorités togolaises, manifestement très bien disposées à collaborer avec elles, a été finalement remis en liberté?» a demandé Florence Michon au colonel Battesti. «Je n'ai pas d'explication», a prudemment répondu le militaire.

 

Selon le représentant de la DGSE au Togo, questionné au cours de l'enquête, c'est parce que la France souhaitait «ne pas avoir de problèmes avec la Biélorussie» qu'elle aurait indiqué aux autorités de Lomé son souhait de voir relâchés les mercenaires. Un argument qui ne convainc pas la magistrate. Devant la juge, le général Poncet, interrogé sur cet épisode, a lui-même affirmé : «Je ne peux pas m'empêcher de faire un rapprochement avec l'ordre qu'on m'a donné à moi de libérer les quinze Slaves que nous retenions

Le «manque d'enthousiasme» des autorités françaises

 

Michèle Alliot-Marie a déclaré qu'à l'époque, la France n'avait pas d'informations suffisamment précises pour exiger des Togolais qu'ils gardent prisonniers les huit mercenaires – qui ont ensuite été discrètement exfiltrés vers Moscou.

 

«Pour les entendre, et les extrader, il aurait fallu que nous disposions d'un mandat d'arrêt international. Or la justice n'avait aucune preuve sur laquelle fonder ce mandat d'arrêt. Les analyses et les recoupements, nous ne les avons eus qu'après, et ils n'ont conduit qu'à des présomptions que des pilotes pouvaient peut-être se trouver dans ce groupe», expliquait ainsi MAM à Libération, le 3 juillet 2006.

 

Cette argumentation fait bondir l'un des avocats des familles des victimes, Me Jean Balan, qui s'apprête (lire son interview) à demander l'audition de Michelle Alliot-Marie. Sollicitée par Mediapart, l'actuelle ministre de l'intérieur n'a pas souhaité s'exprimer, mais a fait savoir par le biais de son service de communication qu'elle n'avait « pas pour habitude de se dérober aux convocations judiciaires».

 

Une chose est certaine, comme l'a résumé la juge Michon au cours de l'interrogatoire du général Poncet : «Trois personnes différentes sont intervenues à Lomé, sans compter l'ambassadeur qui était lui aussi informé, deux ministères au moins ont été impliqués, le ministère de la défense et celui de l'intérieur, sans compter le quai d'Orsay, et la même décision a été retransmise à trois personnes différentes, par trois canaux différents.»

 

L'attitude des autorités françaises ne laisse décidément pas de surprendre. Faut-il la mettre en relation avec l'apparition dans le dossier d'un personnage controversé, Robert Montoya, un ancien de la cellule antiterroriste de l'Elysée sous François Mitterrand, reconverti dans le négoce d'armes?

 

C'est sa société qui a vendu aux forces armées ivoiriennes les deux Sukhoï-25. Et c'est sa secrétaire personnelle qui a accueilli, au Togo, les huit mercenaires biélorusses...

 

«L'implication possible dans cette affaire de Robert Montoya, personnage vraisemblablement bien connu des services de renseignements français, explique-t-elle le manque d'enthousiasme manifesté par les autorités françaises à la suite de l'arrestation des huit Biélorusses?» a demandé la juge Michon au général Poncet. «Je n'ai pas de commentaire à faire», a rétorqué le militaire, renvoyant la magistrate à ses interrogations ... ou à ses convictions.

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L'affaire du bombardement de Bouaké mérite que l'on s'y attarde. Rarement une enquête judiciaire aura permis d'en savoir autant sur un attentat visant des intérêts français. Mais paradoxalement, les investigations n'ont toujours pas permis d'expliquer pourquoi neuf soldats français et un civil américain ont perdu la vie. Ni d'expliquer l'attitude étonnante de l'Etat français, laissant filer à deux reprises des mercenaires sans doute impliqués – ou au moins détenant des informations – dans le bombardement. L'invocation du secret-défense est un obstacle aux investigations. Raison de plus pour la presse de s'intéresser de près à cette affaire, et éviter, peut-être, qu'une nouvelle fois la raison d'Etat prévale sur la justice...