L'enquête sur le bombardement de Bouaké se heurte à la raison d'Etat

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Les Sukhoï étaient sous étroite surveillance

 

Craignant un nouveau coup d'Etat, le président Gbagbo avait alors incité des milliers de «patriotes» à descendre dans les rues d'Abidjan, où ses partisans s'en prirent aux ressortissants français qui durent alors être évacués. Jamais la tension n'avait été aussi vive entre les deux pays, qui tentent aujourd'hui de sceller leur réconciliation, comme l'atteste le récent déplacement de Bernard Kouchner à Abidjan.

 

Dès le lendemain de l'attaque du lycée Descartes, les soupçons se sont logiquement portés sur l'entourage du président Gbagbo (les Sukhoï appartenaient à l'armée ivoirienne). Le chef de l'Etat ivoirien a toujours contesté avoir donné l'ordre d'attaquer des positions françaises, privilégiant la thèse d'une bavure et observant que le bombardement meurtrier avait servi de prétexte à la France pour mener des représailles, avec éventuellement pour objectif à court terme de le renverser...

 

Ce qui est certain, c'est que l'attitude des autorités françaises juste après l'attaque est pour le moins troublante. L'enquête a en effet établi que les Sukhoï étaient sous l'étroite surveillance de l'armée française avant même leur décollage.

 

Lors de sa dernière audition, le 20 février 2008, le général Henri Poncet, qui commandait la force Licorne en Côte d'Ivoire au moment des faits, a confirmé qu'il informa de l'attaque de Bouaké le chef d'Etat-major des armées (CEMA), le général Henri Bentegeat, un quart d'heure après les faits. «Le général Bentegeat m'a alors demandé (...) si j'étais en mesure de détruire les avions dans le cadre d'une opération de rétorsion. Je lui ai répondu : "Oui, s'ils se posent à Yamoussoukro."»

 

«Que vous a répondu le général Bentegeat?» a demandé la juge Michon. «Dans mon souvenir, il y a eu un petit temps de latence, le général Bentegeat étant sans doute en liaison directe avec l'Elysée, je pense avec le Président en personne, puisque celui-ci est chef des armées et que le CEMA lui est directement subordonné. Ensuite le général Bentegeat a donné son feu vert pour la destruction des avions», s'est souvenu Henri Poncet.

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L'affaire du bombardement de Bouaké mérite que l'on s'y attarde. Rarement une enquête judiciaire aura permis d'en savoir autant sur un attentat visant des intérêts français. Mais paradoxalement, les investigations n'ont toujours pas permis d'expliquer pourquoi neuf soldats français et un civil américain ont perdu la vie. Ni d'expliquer l'attitude étonnante de l'Etat français, laissant filer à deux reprises des mercenaires sans doute impliqués – ou au moins détenant des informations – dans le bombardement. L'invocation du secret-défense est un obstacle aux investigations. Raison de plus pour la presse de s'intéresser de près à cette affaire, et éviter, peut-être, qu'une nouvelle fois la raison d'Etat prévale sur la justice...