L'enquête sur le bombardement de Bouaké se heurte à la raison d'Etat

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«Nous ne devions pas nous intéresser aux mercenaires»

 

Lors de son audition, le général Poncet est revenu sur l'un des épisodes les plus intrigants de cette affaire. Le lendemain du bombardement, les forces françaises arrêtaient à l'aéroport d'Abidjan neuf Ukrainiens, quatre Biélorusses et deux Russes. Des mercenaires qui, a priori, avaient toutes les chances de détenir des informations sur l'équipage des deux Sukhoï. Les services de renseignement français savaient déjà à cette date que chaque avion était composé d'un pilote slave et d'un co-pilote ivoirien.

 

Or, dès le 11 novembre 2004, les quinze personnes arrêtées étaient relâchées et remises à l'ambassadeur de Russie, à la stupéfaction des militaires français.

 

«Je n'avais pas du tout envie de lâcher ces personnes», a confié le général Poncet à la juge, indiquant avoir reçu «cette instruction par deux canaux différents. D'une part le canal diplomatique, d'autre part le canal militaire. C'est l'ambassadeur de France qui m'a fait savoir qu'il fallait remettre ces personnes au représentant de la Russie. »

 

Le général dit avoir reçu l'ordre formel de libérer les mercenaires du général Emmanuel Beth, commandant du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO). «Le général Beth n'a pu que me retransmettre un ordre qu'il avait lui-même reçu, il n'a pas pris d'initiative sur ce plan-là», a cru bon de préciser le général Poncet. «Avez-vous demandé des explications au général Beth, ou à votre interlocuteur, sur les raisons de cette décision?» s'est enquise la juge.

«Oui. Dans la discussion, de manière informelle, je me suis interrogé pour savoir pour quelles raisons on relâchait des personnes qui étaient des mercenaires et qui savaient certainement des choses intéressantes.

— Avez-vous eu une réponse ?

— Non.»

 

Publiquement, au cours de différentes interviews, Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la défense, a notamment invoqué des motifs juridiques pour justifier l'élargissement des quinze mercenaires. Un argument qui ne convainc visiblement ni la juge, ni le général Poncet, qui a déclaré : «Selon moi, le cadre juridique ne posait pas de problème. Je vous renvoie à la loi Pelchat sur le mercenariat, qui date de 2003, et qui dit que l'on doit par tous les moyens empêcher ce type d'activités (...) Je préfère donc ne pas faire trop de commentaire quant à l'absence de cadre juridique

 

Visiblement amer, le général Poncet a conclu : «De toute façon, nous avions bien compris que nous ne devions pas nous intéresser aux mercenaires.»

 

«Les pilotes slaves n'étaient-ils pas des témoins gênants?» a osé la juge. «Je n'ai pas de commentaire à faire», a lâché Henri Poncet. Interrogé en qualité de témoin le 7 février, Dominique de Villepin, qui était à l'époque ministre de l'intérieur, et qui connaît par cœur le dossier ivoirien, a de son côté affirmé n'avoir été informé de rien (lire le compte rendu de son audition).

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L'affaire du bombardement de Bouaké mérite que l'on s'y attarde. Rarement une enquête judiciaire aura permis d'en savoir autant sur un attentat visant des intérêts français. Mais paradoxalement, les investigations n'ont toujours pas permis d'expliquer pourquoi neuf soldats français et un civil américain ont perdu la vie. Ni d'expliquer l'attitude étonnante de l'Etat français, laissant filer à deux reprises des mercenaires sans doute impliqués – ou au moins détenant des informations – dans le bombardement. L'invocation du secret-défense est un obstacle aux investigations. Raison de plus pour la presse de s'intéresser de près à cette affaire, et éviter, peut-être, qu'une nouvelle fois la raison d'Etat prévale sur la justice...