L'enquête sur le bombardement de Bouaké se heurte à la raison d'Etat

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Mandat d'arrêt contre un pilote biélorusse

 

Autre épisode étrange : dix jours après l'attaque de l'emprise Descartes, les policiers togolais ont arrêté à la frontière huit mercenaires biélorusses. Selon le témoignage de François Boko, alors ministre de l'intérieur du Togo, recueilli par la juge, les autorités de Lomé «avaient l'intime conviction que les individus interpellés avaient bombardé le camp». Or, là encore, le gouvernement français, contacté par son homologue togolais, demanda la remise en liberté des suspects...

 

Attaché de défense au Togo d'août 2004 à août 2007, le colonel Jean-Paul Battesti, interrogé en qualité de témoin le 13 mars, a indiqué qu'il avait reçu de l'ambassadeur de France au Togo «l'instruction» de ne rien faire. La procédure a établi que le représentant local de la DGSE (les services secrets) ainsi que du SCTIP (service de coopération technique international de police) avaient reçu un ordre similaire.

 

Pourtant, parmi les huit Biélorusses brièvement interpellés au Togo figurait un certain Yury Sushkin, qui avait été identifié (il a même été photographié) dès le 6 novembre 2004 par l'armée française comme étant l'un des deux pilotes des Sukhoï... Le patron de la DRM (direction du renseignement militaire), Michel Masson, a confirmé à la juge qu'au moins «un Blanc présumé être l'un des pilotes des avions Sukhoï» figurait dans le groupe arrêté par la police togolaise.

 

Yury Sushkin est d'ailleurs désormais visé par un mandat d'arrêt international, délivré par la juge Michon le 4 février 2008. «Comment expliquez-vous que cet individu, gardé à la disposition des autorités françaises par les autorités togolaises, manifestement très bien disposées à collaborer avec elles, a été finalement remis en liberté?» a demandé Florence Michon au colonel Battesti. «Je n'ai pas d'explication», a prudemment répondu le militaire.

 

Selon le représentant de la DGSE au Togo, questionné au cours de l'enquête, c'est parce que la France souhaitait «ne pas avoir de problèmes avec la Biélorussie» qu'elle aurait indiqué aux autorités de Lomé son souhait de voir relâchés les mercenaires. Un argument qui ne convainc pas la magistrate. Devant la juge, le général Poncet, interrogé sur cet épisode, a lui-même affirmé : «Je ne peux pas m'empêcher de faire un rapprochement avec l'ordre qu'on m'a donné à moi de libérer les quinze Slaves que nous retenions

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L'affaire du bombardement de Bouaké mérite que l'on s'y attarde. Rarement une enquête judiciaire aura permis d'en savoir autant sur un attentat visant des intérêts français. Mais paradoxalement, les investigations n'ont toujours pas permis d'expliquer pourquoi neuf soldats français et un civil américain ont perdu la vie. Ni d'expliquer l'attitude étonnante de l'Etat français, laissant filer à deux reprises des mercenaires sans doute impliqués – ou au moins détenant des informations – dans le bombardement. L'invocation du secret-défense est un obstacle aux investigations. Raison de plus pour la presse de s'intéresser de près à cette affaire, et éviter, peut-être, qu'une nouvelle fois la raison d'Etat prévale sur la justice...