L'enquête sur le bombardement de Bouaké se heurte à la raison d'Etat

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Le «manque d'enthousiasme» des autorités françaises

 

Michèle Alliot-Marie a déclaré qu'à l'époque, la France n'avait pas d'informations suffisamment précises pour exiger des Togolais qu'ils gardent prisonniers les huit mercenaires – qui ont ensuite été discrètement exfiltrés vers Moscou.

 

«Pour les entendre, et les extrader, il aurait fallu que nous disposions d'un mandat d'arrêt international. Or la justice n'avait aucune preuve sur laquelle fonder ce mandat d'arrêt. Les analyses et les recoupements, nous ne les avons eus qu'après, et ils n'ont conduit qu'à des présomptions que des pilotes pouvaient peut-être se trouver dans ce groupe», expliquait ainsi MAM à Libération, le 3 juillet 2006.

 

Cette argumentation fait bondir l'un des avocats des familles des victimes, Me Jean Balan, qui s'apprête (lire son interview) à demander l'audition de Michelle Alliot-Marie. Sollicitée par Mediapart, l'actuelle ministre de l'intérieur n'a pas souhaité s'exprimer, mais a fait savoir par le biais de son service de communication qu'elle n'avait « pas pour habitude de se dérober aux convocations judiciaires».

 

Une chose est certaine, comme l'a résumé la juge Michon au cours de l'interrogatoire du général Poncet : «Trois personnes différentes sont intervenues à Lomé, sans compter l'ambassadeur qui était lui aussi informé, deux ministères au moins ont été impliqués, le ministère de la défense et celui de l'intérieur, sans compter le quai d'Orsay, et la même décision a été retransmise à trois personnes différentes, par trois canaux différents.»

 

L'attitude des autorités françaises ne laisse décidément pas de surprendre. Faut-il la mettre en relation avec l'apparition dans le dossier d'un personnage controversé, Robert Montoya, un ancien de la cellule antiterroriste de l'Elysée sous François Mitterrand, reconverti dans le négoce d'armes?

 

C'est sa société qui a vendu aux forces armées ivoiriennes les deux Sukhoï-25. Et c'est sa secrétaire personnelle qui a accueilli, au Togo, les huit mercenaires biélorusses...

 

«L'implication possible dans cette affaire de Robert Montoya, personnage vraisemblablement bien connu des services de renseignements français, explique-t-elle le manque d'enthousiasme manifesté par les autorités françaises à la suite de l'arrestation des huit Biélorusses?» a demandé la juge Michon au général Poncet. «Je n'ai pas de commentaire à faire», a rétorqué le militaire, renvoyant la magistrate à ses interrogations ... ou à ses convictions.

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L'affaire du bombardement de Bouaké mérite que l'on s'y attarde. Rarement une enquête judiciaire aura permis d'en savoir autant sur un attentat visant des intérêts français. Mais paradoxalement, les investigations n'ont toujours pas permis d'expliquer pourquoi neuf soldats français et un civil américain ont perdu la vie. Ni d'expliquer l'attitude étonnante de l'Etat français, laissant filer à deux reprises des mercenaires sans doute impliqués – ou au moins détenant des informations – dans le bombardement. L'invocation du secret-défense est un obstacle aux investigations. Raison de plus pour la presse de s'intéresser de près à cette affaire, et éviter, peut-être, qu'une nouvelle fois la raison d'Etat prévale sur la justice...