Diaboliser, banaliser, imiter : le casse-tête des droites face au RN

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L’omniprésence du RN dans les régionales fait resurgir les difficultés de positionnement de la droite, qu’elle soit au gouvernement (LREM) ou dans l’opposition (LR), face à l’extrême droite. Dans les partis, les avis sur la façon de séduire l'électorat de Marine Le Pen sont presque aussi nombreux que les élus.

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Un jour, il juge Marine Le Pen « trop molle » ; quelques semaines plus tard, il estime qu’un succès du Rassemblement national (RN) aux élections régionales serait une « marque satanique ». Les récents errements du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, candidat aux départementales dans les Hauts-de-France, illustrent à eux seuls les difficultés de positionnement de la droite, au sein du gouvernement comme dans l’opposition, face à l’extrême droite, ainsi que les divergences de vues qui traversent les partis quant à la façon de séduire son électorat.

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Le débat est ancien. Il divise Les Républicains (LR) depuis presque toujours et rattrape aujourd’hui La République en marche (LREM). Il est régulièrement nourri par la prétendue « dédiabolisation » du parti de Marine Le Pen, escroquerie à laquelle certains de ses adversaires ont fini par croire. Désormais, une majorité d’entre eux considèrent que « Le Pen est compatible avec la République », selon l’expression polémique utilisée par Nicolas Sarkozy en avril 2012, en pleine campagne. Dix ans plus tard, ces propos ne choquent plus personne à droite.

Dans la majorité, deux stratégies s’opposent. Il y a, d’un côté, ceux qui pensent qu’il faut répéter encore et encore que le RN est « un véritable danger pour la démocratie » (Éric Dupond-Moretti, garde des Sceaux), que c’est un « parti raciste » (Christophe Castaner, patron du groupe LREM à l’Assemblée nationale) et que « l’ennemi raciste à abattre, l’ennemi de la République, c’est Marine Le Pen » (Olivia Grégoire, secrétaire d’État chargée de l’économie sociale, solidaire et responsable). Et de l’autre côté, ceux qui refusent de dépeindre la présidente du parti d’extrême droite en suppôt de Satan.

« Les arguments que Dupond-Moretti utilise contre l’extrême droite sont bêtes et datés, affirme une cadre de la majorité, sous couvert de l’anonymat. C’est très moralisateur, ça ne fonctionne plus. » D’autres se montrent plus nuancés, à l’instar de la députée LREM des Bouches-du-Rhône Claire Pitollat, qui observe avec inquiétude la puissance du RN dans sa région. « On évolue dans un monde régi par les phrases courtes, mais c’est important de développer nos arguments, dit-elle. La “diabolisation”, ça ne suffit plus, il faut aller plus loin. D’autant que rester sur la notion de bien et de mal, c’est adopter la sémantique de l’extrême droite, essentiellement tournée vers les émotions et la haine. »

Fin mars, dans Mediapart, Clément Beaune, secrétaire d’État chargé des affaires européennes, qualifiait le RN de « parti antirépublicain ». « Si on le considère comme un ennemi de la République et si on met, derrière cette expression, l’idée d’une interdiction ou d’une ostracisation politique, je crois honnêtement que la question est obsolète, ajoutait-il. On aurait peut-être dû le traiter comme ça il y a 30 ans, mais ce serait une erreur politique et démocratique aujourd’hui. Ils sont dans le jeu politique, même si, au fond, ce parti n’a pas changé. Il faut donc mener un combat politique pour montrer qu’ils ne sont pas sérieux, qu’ils sont dangereux, et qu’ils n’apportent aucune solution. »

Au sein de la droite traditionnelle, le débat remonte d’ailleurs aux années 1980. Face à l’émergence croissante de l’extrême droite, le RPR devenu l’UMP devenue LR n’a eu de cesse de tâtonner, y voyant dans un premier temps une force d’appoint, voire un allié potentiel. En 1983, l’élection municipale de Dreux (Eure-et-Loir) avait fait grand bruit, la droite l’emportant en fusionnant sa liste avec celle du FN, avec l’aval du parti. « Je n’aurais pas du tout été gêné de voter pour la liste RPR-FN au second tour », assumait à l’époque Jacques Chirac, à rebours de l’image de rempart qui lui a souvent été attribuée.

Ce sont en fait deux formules et deux épisodes qui ont forgé cette réputation à l’ancien chef de l’État : le « cordon sanitaire », du nom de cette consigne érigée en doctrine dès 1986 après l’élection de 35 députés FN, et le « front républicain », dont sa réélection en 2002 est restée le symbole. Plus de deux décennies plus tard, certains élus LR tentent, tant bien que mal, de perpétuer cette tradition. « Ça peut paraître désuet aujourd’hui mais je suis une défenseuse du front républicain, plaide la sénatrice Frédérique Gerbaud. C’est une position constante, politique et personnelle. À chaque fois que le cas de figure se présente, je fais tout pour faire barrage au FN, sans aucun état d’âme. »

La question du « front républicain » agite également les rangs de LREM, où certains, comme l’eurodéputé et conseiller d’Emmanuel Macron Stéphane Séjourné, considèrent qu’il est « presque mort ». « Il faut une réflexion pour garantir une expression politique qui permette à d’autres oppositions que le Front national de s’exprimer », avait-il expliqué sur France Inter, bientôt rejoint par le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal : « Trouvons une solution pour que toutes les tendances qui peuvent se maintenir au second tour soient représentées. Les électeurs ne pourraient pas comprendre que certains présidents de région gouvernent seuls face au RN six ans de plus. »

Débat entre Marine Le Pen et Gérald Darmanin, le 11 février. © Capture d’écran France 2 Débat entre Marine Le Pen et Gérald Darmanin, le 11 février. © Capture d’écran France 2

La députée LR Brigitte Kuster affirme quant à elle ne pas se retrouver dans le « ni-ni » (ni PS, ni FN), consigne adoptée par le parti aux cantonales de 2011. « Je n’ai aucune ambiguïté à ce niveau-là, je prends mes responsabilités quand il le faut, affirme-t-elle. Dans mon esprit, la frontière est très claire avec ce parti qui ne rentre pas dans mon logiciel. » Une position devenue minoritaire avec le temps et le changement de leadership à droite. Dès sa campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait en effet opté pour une stratégie différente, consistant à « parler directement aux électeurs de Jean-Marie Le Pen », comme l’explique un proche de l’ancien chef de l’État.

« On considérait qu’il n’était pas tenable de leur dire “de toute façon, on se débrouillera entre nous pour que jamais votre voix ne compte” », explique-t-il. Cette stratégie s’est traduite par un incessant pas de deux avec le FN : volonté de « se battre » pour que Jean-Marie Le Pen recueille ses 500 parrainages, promesse de création d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, durcissement des règles du regroupement familial… De quoi pousser le père de Marine Le Pen à tendre la main à la droite, avant même le premier tour de 2007. « Si Sarkozy dit qu’il est d’accord pour un rapprochement, pourquoi pas ? », lançait-il à l’époque.

Depuis 2019, Emmanuel Macron a fait sienne la stratégie de son prédécesseur. Persuadé que la future campagne présidentielle se jouera autour des sujets identitaires, pudiquement qualifiés de « régaliens », il a placé la sécurité, l’immigration et le « séparatisme » au cœur de son action politique. Tout, dans ses choix, dans ses nominations et dans ses alliances, converge vers ce même objectif : réussir là où Nicolas Sarkozy avait échoué en 2012. « Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain : c’est le Rassemblement national. Il faut confirmer cette opposition, car ce sont les Français qui l’ont choisie », lançait-il en septembre 2019 aux parlementaires de la majorité.

Cette stratégie constitue la principale trahison de 2017. Elle a entraîné le départ de plusieurs élus LREM, qui s’étaient engagés aux côtés d’Emmanuel Macron pour faire rempart à l’extrême droite, et non pour lui ouvrir la voie. Ceux qui sont restés se rassurent en rappelant que Marine Le Pen « ne progresse pas, ce sont les autres oppositions qui reculent ». « Je n’ai pas constaté de raz-de-marée aux municipales, notait récemment Richard Ferrand, président de l’Assemblée, dans Paris Match. Je crois au contraire qu’elle marche vers le cimetière politique où les Français ont renvoyé tous ceux qui étaient prêts à tout pour conquérir le pouvoir sans savoir quoi en faire. »

Les sarkozystes mettent, eux aussi, en avant les résultats électoraux comme brevet de réussite. « La seule stratégie qui a fonctionné, c’est d’avoir quelque chose à proposer aux gens et de ne pas faire semblant que certains sujets n’existent pas, assure le même proche de l’ancien président de la République. On a mis le Front national à 10 % [son plus mauvais score depuis 1974 – ndlr]. » Entretemps, d’autres ont fini d’enterrer le « front républicain », à l’instar de Jean-François Copé, adepte du « ni-ni » à l’époque où il dirigeait le parti, puis de Laurent Wauquiez, qui a refusé d’appeler à voter pour Emmanuel Macron entre les deux tours de 2017.

Encore fin avril, le député Éric Ciotti, membre de la direction de LR, s’adressait dans les colonnes de Valeurs actuelles aux électeurs du RN, en expliquant les « respecter profondément » et « comprendre leur colère ». Un mois plus tard, Damien Abad, président du groupe LR à l’Assemblée, appelait à l’inverse dans Le Figaro à ériger une « muraille de Chine » face au RN, dénonçant « une différence de nature et de valeurs » avec un mouvement qui n’aura « jamais [sa] voix, ni [sa] confiance ». « Ça fait 40 ans qu’on diabolise le FN et ça fait 40 ans que ça échoue, assène de son côté la sénatrice Céline Boulay-Espéronnier. Leur parti n’a jamais été aussi haut. »

L’élue reconnaît que la question est plus que jamais d’actualité. « Marine Le Pen a policé son discours, elle s’est rendue beaucoup plus lisse et présentable, juge-t-elle. Est-ce qu’on se bat avec les bonnes armes contre elle ? Quand Chirac parlait de cordon sanitaire, c’est la droite qui était en capacité d’absorber le FN. Est-ce que les choses ne se sont pas un peu inversées depuis ? » Question rhétorique, semble-t-il. « Aujourd’hui, les gens n’entendent plus ce discours de cordon sanitaire, poursuit la sénatrice. Moi, j’y crois mais je vois bien que ça marche de moins en moins. Tout ça donne l’apparence d’une tactique politicienne, du type de celles dont les gens ne veulent plus. »

Sa collègue au Palais du Luxembourg, Christine Bonfanti-Dossat, est sensiblement sur la même ligne. Sénatrice et secrétaire départementale de la fédération LR du Lot-et-Garonne, elle a été maire pendant 22 ans de Lafox, un village de son département, où le bulletin RN arrive régulièrement en tête. « Évidemment que dans ma carrière, c’est une question qui m’interpelle ! », s’exclame-t-elle. Sa solution ? « Il ne faut pas faire la politique de l’autruche. Moi, je suis sarkozyste à fond. Alors, là-dessus, il ne faut surtout pas avoir peur. » Autrement dit, elle appelle la droite à combattre pied à pied l’extrême droite…, quitte à jouer sur son terrain.

« Les sujets du FN, ils sont là, assure-t-elle. On n’est plus à l’époque de Chirac ! Alors il faut en parler. Est-ce que nous, à LR, on n’a pas laissé de côté certains grands sujets qui intéressent tout le monde ? » En campagne pour éviter que son canton bascule au RN, Christine Bonfanti-Dossat évite donc soigneusement de déployer la rhétorique de « diabolisation ». « Stigmatiser le FN, ça leur donnerait des voix supplémentaires, poursuit-elle. Il faut mener un combat d’égal à égal. Expliquer aux gens que ce parti ne règlera pas leurs problèmes. Regardez Laurent Wauquiez. Il va remporter sa région brillamment, avec un RN assez faible, parce qu’il incarne une droite courageuse qui n’a pas peur de parler sécurité ou laïcité. »

Ces mêmes arguments sont recyclés par une partie – la plus bruyante – de LREM. En septembre 2020, en pleine polémique sur l’usage du mot « ensauvagement » par le ministre de l’intérieur, la plupart des élus présents à la rentrée politique de la majorité assumaient leur droitisation, de façon plus ou moins résignée. Même la députée Sonia Krimi, qui a pourtant souvent dénoncé la dérive de son parti en interne, s’interrogeait. Elle qui avait demandé un visa pour le Canada à l’époque de « Sarkozy, Guéant et Morano », « tellement [elle était] horrifiée » par ce qu’elle entendait, ne « sentait pas cette même violence » aujourd’hui.

« Bébé Chirac » revendiquée, la sénatrice LR Frédérique Gerbaud continue de penser que la « dédiabolisation » du RN entraîne mécaniquement sa légitimation et a fortiori son renforcement. « Les électeurs préfèrent souvent l’original à la copie, rappelle-t-elle en paraphrasant Jean-Marie Le Pen. Dans cette campagne, beaucoup surenchérissent sur les thématiques du RN, qui se renforce sans rien faire. À force de courir toute la journée derrière eux, ils finiront par détourner d’eux une partie importante de leur électorat. » Fin mai, dans Le Figaro, Damien Abad tenait un discours analogue : « Plus on fera des appels du pied au RN, plus la droite perdra pied dans l’opinion. »

Des controverses qui ne sont pas l’apanage des élus et des cadres de la droite. Dans un article publié dans la revue Pôle Sud, le politiste Émilien Houard-Vial relate la conclusion d’une trentaine d’entretiens qu’il a menés avec des militants LR dans trois villes différentes. Et révèle, là encore, l’absence de position claire sur la question. « Le FN ne représente [pour les militants interrogés – ndlr] ni un simple adversaire avec qui on aurait des désaccords idéologiques, ni véritablement un ennemi politique qu’il faudrait détruire, écrit-il. Il est, de manière assez ambiguë, un parti dangereux et irresponsable qu’il faut combattre par le débat d’idées. »

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