Tapie, le pionnier de la bling-bling attitude

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Les années quatre-vingt ont été les années Tapie : rachat d'entreprises, succès sportifs... alors que la France déchante, il a la réussite insolente. Ses amitiés politiques à gauche le feront entrer dans le gouvernement Beregovoy. Pas bien longtemps car ses dettes envers le fisc et surtout le match truqué VA-OM, le mèneront en prison. Dix ans après sa sortie, il ne cache pas son soutien à Sarkozy. Et les affaires reprennent...

Lire aussi l'enquête de Laurent Mauduit : «Le jugement en faveur de Tapie entâché d'irrégularités»

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1998, Tapie vient de sortir de prison. C'est beau la vie, chante-t-il avec Bruno Beausir, alias Doc Gynéco. C'était dix ans avant que les deux ne se rallient à Sarkozy. «Dans le foot, les affaires, le rap, les ministères, c'est toujours le gangster qui contrôle l'affaire» fredonnent-ils.

Doc Gyneco & Bernard Tapie feat. Assia - C'est Beau La Vie © XiaoWeiLian

Ce morceau extrait de l'album Liaisons dangereuses marque le retour de Bernard Tapie sur la scène. C'est par la chanson d'ailleurs que tout a vraiment commencé pour lui. Enfin presque.

Bernard Tapy (RCA) Bernard Tapy (RCA)

Né en 1943 à Paris et d'origine populaire, il passe brièvement par les jeunesses communistes et l'école des Arts et Métiers (dont il sortira ingénieur) avant d'essayer d'embrasser une carrière de chanteur ringard sous le nom de Bernard Tapy dans les années 60. Le public et le showbizz à l'époque l'ignore, et il doit vite de rendre à l'évidence que cette scène-là ne sera pas le tremplin de sa carrière.

Car Bernard Tapie, c'est avant tout l'homme de l'Ambition, du nom de l'émission de télévision qu'il a animée en prime-time sur la première chaîne pendant l'année 1986.

Ex-patron de Testut, La Vie Claire, Manufrance Terraillon, Look, d'Adidas et de l'OM, l'homme aux multiples casquettes séduit en affichant son côté autodidacte et sa soif de réussite sans égal. Dans le monde des affaires, du sport, du show-business ou de la politique, il s'impose d'abord en prédateur, toujours nourri d'un insatiable appétit de succès, de pouvoir, d'argent. Flambeur selon le titre de la biographie romancée que lui ont consacré Valérie Lecasble et Airy Routier en 1994, ou Héros malgré lui selon celle de François Moreau, 1998, il court derrière la notoriété et fascine par une personnalité des plus controversées.

L'ascension

Son ascension, Bernard Tapie la doit d'abord au monde des affaires... et à la crise économique. A la fin des années 1970, il retient l'attention des média avec le rachat des châteaux de Bokassa (voir ici, le JT Antenne 2 du 21 juillet 1980). La célébrité, qu'il affectionne tant, ne va alors plus le quitter. Sa spécialité sera la reprise des entreprises en difficulté qu'il affirme pouvoir redresser. En 1980, c'est le rachat La Vie Claire, l'entrée dans le capital de Manufrance (voir ici, le JT d'Antenne 2 du 3 juillet 1980 et , celui de TF1 du 22 juillet 1980), une des plus grosses entreprises de Saint-Etienne.

En 1981, il rachète Terraillon. Testut en 1983. Par la suite, il met la main sur Wonder (voir ici, le JT d'Antenne 2 du 18 septembre 1984), puis SAFT-Mazda dans le secteur des piles électriques.

1983, c'est déjà la fin des euphories à gauche et alors que le gouvernement de François Mitterrand prend le tournant de la rigueur, Bernard Tapie incarne lui la réussite par l'entreprise, l'individualisme et l'argent facile. Il est le goldenboy du moment. Celui qui, issu du peuple, retrousse ses manches et réussi.

Le «Zorro des entreprises» (voir ici, le JT d'Antenne 2 du 25 juillet 1983) diront certains, le «sauveur» qui, en forme de bras d'honneur à la crise, donne des leçons pour créer des emplois. Sans négliger, afin de soigner son image, d'exiger que les licenciements soient mis en œuvre avant son arrivée, notamment chez Wonder.

Il est le premier aussi sans doute à ne pas hésiter à bouscouler en direct à la télévision des syndicalistes, à parler flexibilité et mobilité, mots encore peu connus mais qui allaient faire des ravages dans les conditions de travail durant la décennie suivante.

Extrait du Jeu de la verité présenté par Patrick Sabatier sur TF1, le 15 mars 1985, peu après le rachat de Terraillon.

Bernard tapie au jeu de la vérité (15/03/85) © damienmailis

Mais Bernard Tapie le sait, pour être vraiment populaire, il doit toucher les gens, leurs passions. Il met un pied dans le sport et pas n'importe lesquels : cyclisme et football, les plus populaires.

D'abord Tapie vise le Tour de France. Pour lancer l'équipe cycliste La Vie Claire, il s'attache les services de Bernard Hinault (voir ici, le JT d'Antenne 2 du 25 septembre 1983) en 1984. Coup gagnant: Bernard Hinault et de Greg Lemond porteront successivement le maillot jaune sur les Champs Elysées en 1985 et 1986.

En 1986, Tapie investit dans le foot. Il prend le contrôle de l'Olympique de Marseille (voir ici, le journal de France 3 Alpes Provence Méditerranée, le 19 février 1986).

Il se lancera aussi dans la voile. En 1987, il remet sur pied son yacht privé, le luxueux 4 mâts le Phocéa, avec lequel il tentera l'année suivante de battre le record de traversée de l'Atlantique en monocoque. Bingo ! En juin 1988, un record de plus pour l'homme qui veut tout, qui obtient tout.

1993 sera l'apothéose de ses victoires: vainqueur de la coupe d'Europe avec le club marseillais, il passera vite du Capitole à la Roche Tarpéienne.

Quoi de plus naturel alors à Tapie que de marier le sport et ses affaires : il rachètera en 1985 le fabricant de vélos Soubitez après avoir pris le controle de Look, le fabricant de skis. Ce rachat permettra une des premières accointances entre l'entrepreneur et la politique. En effet, une importante usine Look est en danger à Nevers, ville dont Pierre Bérégovoy est le maire. A l'approche des élections municipales de 1989, le ministre des finances du gouvernement Rocard est dans une configuration difficile et... ravi donc d'avoir l'assurance, par Bernard Tapie, que la centaine d'emplois de l'usine sera préservée. Quelques années auparavant, Pierre Bérégovoy soutenait déjà Bernard Tapie dans sa reprise de Wonder. De là naîtront des relations qui mèneront Tapie au gouvernement.

Entre temps, le plus gros «coup» de Tapie sera Adidas. En 1990, à la veille de la finale de la coupe d'Europe de football, il achète le numéro un mondial des articles de sport pour 1.426 milliards de francs. Une affaire dont la dernière péripétie a ramené Tapie à la une, le 11 juillet 2008, alors qu'un tribunal arbitral lui accordait une indemnité de 395 millions d'euros (voir ici et , les articles de Laurent Mauduit sur Mediapart)

Le physique de séducteur, le tutoiement facile et une gouaille inextinguible, Bernard Tapie représente la réussite insolente. Il en use et en abuse. Décomplexé face à l'argent, vivant un pied dans son hôtel particulier, l'autre sur son yacht privé, il contraste dans la morosité des patrons de l'époque et la rigueur des politiques. Pionner de la bling-bling attitude, il séduit d'emblée les média, toujours prêts à le propulser sur le devant de la scène.

En 1986, le gouvernement Chirac privatise TF1. Côté série, Amour, gloire et beauté ; côté talk show, Bernard Tapie. Sans complexe et en prime time, il mêle économie, politique et variétés.

Les années quatre-vingt sont les années Tapie. Celles où il décidera de se lancer en politique.

La politique

Le Nouvel Observateur n°1316 - 25/01/1990 © MP Le Nouvel Observateur n°1316 - 25/01/1990 © MP
En 1988, la gauche au pouvoir encense la «société civile», la réussite par l'entreprise. Aux élections législatives partielles de 1989, Tapie se présente dans la dixième circonscription des Bouches du Rhône. Il porte l'étiquette de «Républicain du centre», soutenu par le Parti socialiste (voir ici et ). Il l'emporte face au candidat RPR et est réélu en 1993.

Ici comme ailleurs en France, c'est l'ascension du Front national.

L'Express n°2032 - 15/06/1990 © MP L'Express n°2032 - 15/06/1990 © MP

Tapie monte en première ligne. Au populisme de l'extrême droite, il répond populaire et s'érige en meilleur rempart contre Le Pen. En 1992, Thierry Saussez, actuel conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, publie l'ouvrage Tapie-Le Pen, les jumeaux du populisme. Les deux hommes aiment se retrouver face à face. D'abord à la télévision. Leur première rencontre a lieu 1989, comme le rappelle ici le publicitaire Jacques Séguela, ex-allié de Mitterrand rallié lui aussi aujourd'hui à Sarkozy:

© MP

La deuxième rencontre se fera en juin 1994, sur le plateau de Paul Amar, à une époque où les marques n'étaient pas interdites d'antenne.

Sur le terrain électoral, l'affrontement aura lieu lors des élections régionales de 1992: face à Jean-Marie Le Pen pour le FN, et à Jean-Claude Gaudin pour l'UDF, Tapie emmènera la liste Majorité présidentielle aux côtés d'Elisabeth Guigou, de Léon Schwartzenberg, de Mylène Demongeot ou de Daniel Hechter.

L'année suivante, Tapie est élu député européen avec la liste Energie Radicale. Implicitement soutenu par François Mitterrand, il permet au président de la République de se défaire de Michel Rocard qui essuie une lourde défaite, notamment à cause du bon résultat de Bernard Tapie. Après cette déroute électorale, Michel Rocard est définitivement hors-jeu.

Le 2 avril 1992, Pierre Bérégovoy nomme Bernard Tapie ministre de la Ville. Il n'y restera que 52 jours. Inculpé par le juge Boizette pour abus de biens sociaux et présentation de faux bilans sur plainte du député RPR Georges Tranchant dans l'affaire Toshiba, Pierre Bérégovoy démet Tapie de ses fonctions pour qu'il puisse «mieux assurer sa défense». A gauche, les langues se délient et Pierre Mauroy, premier des premiers ministres de Mitterrand lâchera bien vite que Tapie n'a «jamais été sa tasse de thé».

Bénéficiant d'un non-lieu dans l'affaire Toshiba, Tapie, revanchard, récupère son portefeuille le 24 décembre 1992. Mais la défaite législative de 1993 fera tomber le gouvernement Bérégovoy. Et pour Tapie, c'est le début des ennuis.

Le temps des "affaires"

Fini le temps du succès, Bernard Tapie est rattrapé par les «affaires». Le 10 février 1994, en tant que le président de l'OM, il est mis en examen pour corruption et subornation des témoins dans l'affaire du match VA-OM. Des joueurs de Valenciennes ont déclaré avoir été payés pour lever le pied. A quelques jours de la finale de la coupe d'Europe, il s'agissait de ne blesser personne.

Cette même année, le Crédit Lyonnais et le fisc lui réclament près d'un milliard de francs (voir ici, le JT d'Antenne 2 du 17 mars 1994)

Le Nouvel Observateur n°1564 - 27/10/1994 © MP Le Nouvel Observateur n°1564 - 27/10/1994 © MP

L'Express n°2207 - 21/10/1993 L'Express n°2207 - 21/10/1993

L'Equipe - 16/05/1995 L'Equipe - 16/05/1995

En décembre 1995, Il est condamné à huit mois de prison ferme et seize avec sursis, dans l'affaire du match VA-OM. 300.000 francs avaient été promis à trois joueurs valenciennois : Jorge Burruchaga, Christophe Robert et Jacques Glassman. (voir ici, le JT de France 3 du 03 février 1997) Bernard Tapie est également condamné par le tribunal correctionnel de Paris à 3 ans de prison dont 8 mois fermes pour fraude fiscale (7,1 millions d'euros dus aux impôts) dans le cadre de l'affaire Phocéa (voir ici, le JT d'Antenne 2 du 29 juin 1994). Sa peine sera confondue avec la précédente.

Le retour

Librement, Bernard Tapie, Plon, 1998 Librement, Bernard Tapie, Plon, 1998

Commissaire Valence - TF1 Commissaire Valence - TF1
A sa sortie de prison, il publie Librement, livre où il devait de dévoiler le dessous des affaires. Mais pas de scoop à la clé.

 

Théâtre, radio, télévision, Tapie retrouve le monde du showbizz qu'il a tant aimé et dans Commissaire Valence sur TF1 endosse l'habit du flic sympa.

La politique ne l'a pas pour autant lâché : s'il s'affirme toujours du côté de la gauche, ce n'est que du bout des lèvres qu'il soutient, à la présidentielle de 2002, Christiane Taubira, candidate du Parti radical de gauche dont Tapie fut un des dirigeants. En 2007, il sera encore moins élégant, flinguant allègrement Ségolène Royal sur les plateaux de télévision à quelques semaines de l'élection présidentielle.

Il ne cache pas vraiment que Nicolas Sarkozy «a ses faveurs». Le mercredi 7 février le Canard Enchaîné dévoile le soutient officiel de Bernard Tapie à Nicolas Sarkozy. Il est alors en contact régulier avec le candidat UMP, qu'il soutient aussi «fort qu'il peut». Au soir du premier tour, alors que d'ordinaire ne se succèdent sur les plateaux télé que des hommes et femmes politique, Bernard Tapie, débarque étrangement sur le plateau de France 2, dénonce le «bal des faux-culs» au PS, et martèle, au milieu de maint lapsus, son appui à Nicolas Sarkozy.

La politique ne «l'intéresse plus du tout», répète-t-il ce 21 juillet, dans un entretien au journal Le Monde. Tout en précisant plus loin, qu'il serait «très fier de faire partie des proches de Nicolas Sarkozy».

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