Au CHU de Nantes, plus de 100 lits ont été fermés en pleine crise sanitaire

Par Sophie Cousin (Mediacités)

L’exécutif se défend d’avoir été contraint au couvre-feu faute d’avoir prévu assez de lits en réanimation. Mais au CHU de Nantes, une centaine de lits ont été fermés ces derniers mois. Certains personnels sont entrés en grève illimitée.

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«Nous y sommes ! Nous vivons dans les hôpitaux de province les difficultés vécues depuis plusieurs années dans les hôpitaux parisiens », constate Olivier Terrien, aide-soignant et secrétaire général CGT au CHU de Nantes. Début octobre, deux lits ont fermé en réanimation pédiatrique (sur les douze que compte la région entière), dix en neurochirurgie fin septembre, 24 à l’Ehpad de Pirmil (fermés entre fin 2019 et septembre 2020) et encore 66 autres à l’Ehpad de La Seilleraye en 2019, deux établissements gérés par le CHU. « Ces 66 chambres doubles y ont été transformées en chambres simples pour donner plus de confort aux personnes âgées hospitalisées. OK. Mais où met-on les autres ? », interroge Stéphane Naulleau, infirmier de bloc et secrétaire général FO.

Depuis l’annonce d’un « couvre-feu » en Île-de-France et dans huit métropoles par Emmanuel Macron, destiné à éviter un débordement des services de réanimation, l’exécutif se retrouve sous le feu de critiques dénonçant le manque de lits et les suppressions survenues ces dernières années à l’hôpital. Le 15 octobre, lors d’une conférence de presse, le premier ministre s’est montré sur la défensive : « J’entends dire que la bonne réponse aurait été de créer massivement des lits supplémentaires en réanimation plutôt que de prendre des mesures de freinage de l’épidémie. C’est doublement faux. Aucun système hospitalier ne serait capable de faire face aux conséquences d’une telle épidémie qui pourrait conduire à des dizaines de milliers d’hospitalisations graves si nous ne faisions rien en amont pour l’enrayer. Et surtout, surtout, pour créer des lits. Il ne suffit pas de s’équiper en matériel et en locaux. Il faut aussi former des médecins et des personnels soignants spécialisés. »

Au CHU de Nantes, de fait, le scénario est toujours le même : ces fermetures sont rendues inéluctables à cause de sous-effectifs importants en personnel, qu’il s’agisse d’infirmiers (IDE), d’aides-soignants (AS) ou d’agents de services hospitaliers (ASH) chargés de l’entretien. « Annoncer qu’on ferme des lits, c’est impopulaire, donc la direction organise les choses de façon à justifier ces fermetures par des problèmes de recrutement de personnels », lâche Olivier Terrien.

L'entrée de l'actuel CHU de Nantes. © David Picot L'entrée de l'actuel CHU de Nantes. © David Picot

Cette pression constante rend les conditions de travail de ceux qui restent encore plus difficiles. Et conduit à un cercle vicieux. En 2019, l’absentéisme a atteint le record de 240 000 jours au CHU de Nantes, soit plus d’un mois d’arrêt par agent. « Globalement, il manque 1 400 postes d’IDE, AS et ASH sur l’ensemble du CHU », a calculé l’élu CGT. Aux arrêts de travail impondérables (maladie, maternité, Covid…), il faut ajouter les nombreux arrêts évitables pour burn-out et maladies professionnelles, impossibles à chiffrer.

Plannings refaits du jour au lendemain, rappel de personnels pendant leurs congés d’été, transferts inopinés entre services pour boucher les trous, « mutualisation des compétences » consistant, par exemple, à demander à des aides-soignantes de faire du ménage… Le cahier de doléances est épais. Sans compter le recours massif aux contractuels : une charge de travail supplémentaire pour les titulaires, qui doivent former au pied levé les recrues temporaires aux spécificités de leur service.

Et que dire de la réputation du CHU de Nantes sur le marché de l’emploi ? « Un certain nombre de professionnels paramédicaux des boîtes d’intérim ne veulent plus venir y travailler. Ils savent que les conditions de travail sont trop difficiles », ajoute Olivier Terrien. Quelques jours après l’annonce par la direction d’un bilan financier « excellent » – avec un excédent de 3,8 millions d’euros –, cette situation explosive dans les services a abouti au démarrage d’une grève illimitée, le lundi 12 octobre.

Le personnel des 13 services du pôle PHU1 (hématologie, urologie, néphrologie, dialyse, dermatologie…) n’a pas trouvé d’autre moyen pour tenter de négocier des renforts avec la direction : une grève sur un pôle entier, inédite par son ampleur. « Dans l’ensemble de ces services, en raison des arrêts de travail de longue durée non remplacés, il manque 50 à 70 personnels », estime Stéphane Naulleau. Un exemple parlant : le ménage des 1 500 m2 du pôle (avec 40 lits à refaire) n’est pas assuré tous les jours, faute de personnel suffisant. Une aberration en pleine épidémie de Covid-19 !

« La direction est déconnectée de la réalité. Ils nous demandent toujours plus d’efforts et de réorganisations pour pallier le sous-effectif permanent. Mais c’est intenable de travailler toujours à flux tendu », témoignaient les représentants du personnel réunis lors du point de presse d’annonce de la grève, le 12 octobre. Leurs revendications : cinq postes d’ASH et AS, le remplacement de tous les arrêts longs et la fin de la mutualisation. Ce à quoi la direction répond que des emplois avaient été créés en 2019 en oncologie médicale, insuffisance rénale et urologie, et que 70 % des arrêts étaient remplacés, ce qui est jugé suffisant.

Quant aux médecins du pôle, ils ne soutiennent pas ce mouvement. « La convergence médico-soignante est un gros mot. De nombreux médecins ont trop peur de freiner leur évolution de carrière s’ils soutiennent la grève. Pourtant, leur mobilisation est décisive pour obtenir des postes face à la direction. En septembre, le service de médecine interne a obtenu la création d’un poste d’infirmière en à peine une semaine de grève. Ce qui a fait la différence : les praticiens hospitaliers et les internes étaient aux côtés du personnel », relate Stéphane Naulleau. Quand ils n’en peuvent plus de subir ces désorganisations des soins en cascade, un certain nombre de médecins hospitaliers partent travailler dans le privé.

En neurochirurgie, quatre médecins titulaires ont quitté le service depuis 2015, dont certains chefs. Un fait semblant démentir l’affirmation de la direction selon laquelle « le CHU reste attractif sur ses postes permanents ». Fin novembre, le docteur Joseph Cristini, 35 ans, sera le cinquième à partir. Après des années à essayer de faire tourner le service malgré les sous-effectifs, il vient d’apprendre que son contrat de praticien hospitalier n’était pas renouvelé.

« Nous avons en permanence 16 à 20 patients lourds dans le service, alors qu’on devrait en avoir 10. En raison des arrêts non remplacés, le service tourne avec une douzaine d’aides-soignants et infirmiers par 24 heures, au lieu des 16 à 18 personnels nécessaires. On ne pouvait plus continuer comme ça. Dix lits viennent d’être fermés. Au moins dix de nos patients se retrouvent hospitalisés dans d’autres services, avec des critiques permanentes et justifiées de leur part puisqu’ils ne reçoivent pas les soins post-opératoires adaptés à leur chirurgie », explique le neurochirurgien.

Telle cette volleyeuse professionnelle américaine, victime d’une fracture du rachis cervical, opérée il y a quelques mois par le docteur Cristini. « L’opération s’est globalement bien passée. Mais les soins de suite ont été faits dans un autre service, dans des conditions pas optimales et la patiente est partie faire sa rééducation en clinique… », confie-t-il. De son côté, il a décidé de s’installer dans le privé, à Nîmes, où il a déjà fait des remplacements. « Tout y est fluide, il y a plus d’aide logistique, moins de contrariété. » Heureusement pour ceux qui continuent à travailler dans ce service, et pour les patients, cinq lits ont rapidement été rouverts, souligne la direction.

Autre illustration des conséquences pour les patients : à la suite des fermetures de lits dans les deux Ehpad précités, de nombreuses personnes âgées se sont retrouvées hospitalisées… en psychiatrie. Seul endroit où il y avait de la place, à ce moment-là. « Il faut bien les mettre quelque part. Mais on n’a pas le matériel pour bien les prendre en charge. Il n’y a pas de sonnettes dans les chambres par exemple, c’est ingérable », témoigne une infirmière à l’hôpital Saint-Jacques. « Et, surtout, depuis le déconfinement, de nombreux patients de psychiatrie ont décompensé et ont besoin d’être hospitalisés. Où allons-nous les mettre, si les lits sont immobilisés ? », s’inquiète-t-elle.

En filigrane, tous les personnels interrogés s’inquiètent de la possible pérennité de ces fermetures de lits, pourtant annoncées à chaque fois comme « temporaires » par la direction. Une inquiétude légitime si l’on regarde de plus près les projections en lits pour le futur CHU. D’après le rapport de la chambre régionale des comptes, publié le 13 octobre, les capacités du futur CHU, sur l’île de Nantes, à horizon 2026, seront de 1 384 lits et places, contre 1 664 aujourd’hui. Soit une suppression de 280 lits.

Comment ces réorganisations seront-elles possibles ? Là encore, la « mutualisation » est le maître mot. « Nous avons travaillé un an à la création d’une unité Rachis regroupant la rhumatologie, l’orthopédie et la neurochirurgie, dans le but de se projeter sur l’île de Nantes. Ce fonctionnement en unités avec tant de lits et tant de personnel affecté va devenir l’une des nouvelles normes. En neurochirurgie, nous ne perdions pas de lits dans la future organisation. Mais les deux autres services perdaient chacun une dizaine de lits et ça les rendait fous », illustre le docteur Cristini. « Dans le projet de nouvel hôpital, les unités d’hospitalisation sont dimensionnées de 28 à 32 lits, avec des chambres dédoublables », précise la direction sur ce point. « Vu la surface très contrainte des locaux sur l’île de Nantes, ils mettront les patients dans des lits superposés ?! », ironisent des médecins qui connaissent bien le projet.

Extrait du rapport de la Chambre régionale des comptes, rendu public le 13 octobre. Extrait du rapport de la Chambre régionale des comptes, rendu public le 13 octobre.

Quant aux suppressions de lits en gériatrie, elles sont quasi entérinées, redoutent les responsables syndicaux, tandis que la direction affirme que « la réouverture de ces lits est toujours prévue dès que les recrutements le permettront ».

Lors du conseil de surveillance du CHU du 12 octobre, Johanna Rolland, la maire de Nantes, a fait adopter un vœu pour une augmentation de la capacité en lits d’hospitalisation dans le futur CHU. « Elle reconnaît déjà que l’offre de soins est sous-dimensionnée », dénonçait Olivier Terrien lors de la conférence de presse tenue le 13 octobre par les opposants au projet dans sa forme actuelle. Avant d’ajouter : « Des délais d’accès aux soins de plus en plus longs, des sorties prématurées de patients par manque de lits, une saturation continue des urgences et un mépris du personnel : c’est ça le CHU de demain. »

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