«Charlie Hebdo» dans le miroir de l’affaire Rushdie

Par
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

«Distorsion gratuite» !

Quelques jours après l'annonce de la fatwa contre Rushdie, l'Osservatore romano, l'organe officiel du Vatican, a exprimé « sa solidarité envers ceux qui se sont sentis blessés dans leur dignité de croyants » en qualifiant l'ouvrage de Salman Rushdie, sinon de blasphématoire, tout au moins de « distorsion gratuite ». Merveilleuse assurance des critiques littéraires du Saint-Siège, qui s'autorisent à juger des distorsions gratuites de la fiction !

En novembre 1993, nous avions convié à Strasbourg, à l'occasion de la fondation du Parlement international des écrivains, une soixantaine d’écrivains pour organiser un réseau international de villes refuges capables d’accueillir et de protéger les écrivains et les journalistes menacés de mort dans leur pays. À l’occasion d’une émission qu’Arte réalisa en présence de Toni Morisson, Pierre Bourdieu, Édouard Glissant, Jacques Derrida, Susan Sontag et Assia Djebar, Salman Rushdie expliqua que le meurtre d'écrivain ou de journaliste, après les prises d'otages et les détournements d'avion, pourrait bien devenir un nouveau modèle de terrorisme international.

L'attentat contre «Charlie Hebdo», le 11 janvier 2015. © Reuters L'attentat contre «Charlie Hebdo», le 11 janvier 2015. © Reuters

« Si ce modèle n'est pas combattu, avertissait-il, il sera appliqué et il s'étendra. » Et c'est bien ce qui s'est passé. Depuis un quart de siècle, les fatwas se sont multipliées en Iran, en Égypte, au Bangladesh, en Algérie. Les écrivains, les journalistes, les artistes sont devenus la cible privilégiée d'attentats aveugles et à haut rendement médiatique. De la censure des œuvres, on est passé à la persécution des auteurs, des textes censurés aux têtes tranchées. Le massacre de Charlie Hebdo en est un aboutissement. Il démontre que ce qui est en jeu n’est pas seulement la liberté d’expression des individus mais un droit non écrit et pourtant imprescriptible : le droit d’interroger le monde en dessinant des petits bonhommes, le droit à l’ironie qui n’est rien d’autre qu’une manière de chercher de nouveaux angles pour pénétrer la réalité, d’esquisser ce qui, dans la fiction, ébauche d'autres mondes, d'autres types de relation entre les hommes.

Bien sûr Charlie Hebdo n’était pas toujours à la hauteur de cet objectif. Bien sûr, depuis quelques années, l’équipe de Charlie avait muté. Les savonaroles de la laïcité avaient rejoint les gentils bouffeurs de curés ; les moines soldats de l'idée fixe de l’islamofascisme s’étaient taillé une place à la table des vieux potaches écolos et ils avaient viré Siné, coupable de lèse-majesté envers le fils Sarkozy. Ce ne sont pas eux qui ont été pris pour cibles mais les saints insolents, les joyeux drilles, les pourfendeurs de l’esprit de sérieux, les descendants de Villon et de Rabelais, les héritiers de Brassens... Ceux-là n’accomplissaient pas un programme idéologique. Ils ambitionnaient seulement un certain regard démystificateur sur le monde. Ils luttaient pour une autre hiérarchie des sens, d'autres modes de perception.

L’attentat contre Charlie Hebdo s’inscrit dans une longue histoire, celle des relations qu'entretiennent le sacré et le profane, le champ de la foi et celui du rêve, le rire et le sérieux. Le christianisme à ses débuts condamnait le rire. On pouvait même prétendre comme saint Jean Chrisostome (mort en 407) que les plaisanteries et le rire ne venaient pas de Dieu, mais du Diable ; et même que le Christ n'avait jamais ri. Plus près de nous, le jansénisme et le cri de Rancé, « Malheur à vous qui riez ! », portent la marque d'un rigorisme moral que ne renieraient pas aujourd'hui les accusateurs de Rushdie.

L'attitude de l'Église est loin d'avoir été toujours aussi répressive. Et si la fatwa lancée contre Rushdie a été perçue comme une violence obscurantiste « d'un autre âge », associée immédiatement à la prétendue barbarie du Moyen Âge, cela relève plus du cliché que de la vérité historique. C'est au Moyen Âge au contraire que la tolérance des autorités religieuses à l'égard des fêtes carnavalesques et des rites de parodie de la religion a été la plus grande. La lecture du livre de Mikhaïl Bakhtine sur l'œuvre de Rabelais, qui témoigne de la cohabitation joyeuse de la foi et du rire, de la liturgie et du carnaval, devrait être rendue obligatoire dans tous les séminaires et conseillée à tous ceux qui se sont insurgés contre les prétendues provocations de Salman Rushdie.

Dès le XIe siècle, tous les éléments du culte officiel font l'objet de parodies, la parodia sacra en latin, mais aussi en langue vulgaire : les prières – Pater Noster, Ave Maria, Credo –, les Évangiles, les règles monacales, les décrets de l'Église, les arrêtés de concile, les bulles et les messages pontificaux, les sermons religieux… Pour les cérémonies de Pâques, la tradition permettait le rire et les plaisanteries licencieuses à l'intérieur même de l'Église (le risus paschalis qui était associé à la renaissance joyeuse). Il existait aussi le rire de Noël.

Il est difficile d'imaginer aujourd'hui l'étendue de ces pratiques parodiques : les clercs, mais aussi les ecclésiastiques haut placés et les doctes théologiens rédigeaient des traités comiques… L'une des œuvres les plus anciennes de cette littérature parodique en latin, la Cène de Cyprien (Cena Cypriani), écrite entre le Ve et le VIIe siècles, travestissait dans un esprit carnavalesque l'Écriture sainte (Bible et Évangile) et détournait toute l'histoire sacrée (depuis Adam jusqu'au Christ) dans la description d'un banquet bouffon et excentrique. Ainsi, Ernst Robert Curtius peut écrire : « Le mélange du sérieux et du plaisant appartenait aux règles de style familières au poète du Moyen Âge… le Moyen Âge aimait le mélange des styles sous toutes ses formes… »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Christian Salmon, chercheur au CNRS, vient de publier Les Derniers Jours de la Ve République (éditions Fayard). Auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), il collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l'actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart.
Tous ses articles sont ici. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon sur Mediapart.