«Charlie Hebdo» dans le miroir de l’affaire Rushdie

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Du rire carnavalesque au roman moderne

Dans les manuscrits des XIIIe et XIVe siècles, notamment les livres de légendes retraçant la vie des saints, on trouve, à côté d'enluminures pieuses illustrant le texte, des figures de chimères enchevêtrant des formes humaines, animales et végétales, des diablotins comiques, des jongleurs exécutant des tours d'acrobatie… « La surface de la page, commente Bakhtine, de même que la conscience de l'homme du Moyen Âge, englobait les deux aspects de la vie et du monde. » Les peintures murales et les sculptures des églises témoignent également de cette coexistence du rire et du sérieux.

Rabelais. © (dr) Rabelais. © (dr)

C'est pendant la Renaissance que ce rire carnavalesque, longtemps cantonné au niveau des fêtes populaires, a fait irruption dans la littérature, donnant naissance à des chefs-d'œuvre mondiaux, tels le Décaméron de Boccace, l'œuvre de Rabelais, le roman de Cervantès, les drames et comédies de Shakespeare… « En la personne de Rabelais, écrit Bakhtine, la parole et le masque du bouffon médiéval, les formes des réjouissances populaires carnavalesques, la fougue de la basoche aux idées démocratiques qui travestissait et parodiait absolument tous les propos et les gestes des bateleurs de foire se sont associés au savoir humaniste, à la science et aux pratiques médicales, à l'expérience politique et aux connaissances d'un homme qui, confident des frères Du Bellay, était intimement initié à tous les problèmes et secrets de la haute politique internationale de son temps. »

Bakhtine rappelle que si la prudence poussa Rabelais à retirer toutes les attaques contre la Sorbonne de ses deux premiers livres pour leur édition de 1542, « l'idée ne lui vint même pas à l'esprit d'expurger les autres pastiches de textes sacrés, tant étaient encore vivants à l'époque les droits et privautés du rire ». L'interpénétration entre le texte sacré et la littérature profane était telle que la première traduction de la Bible en français, réalisée par Olivétan, porte la marque de la langue et du style rabelaisiens.

À l'inverse, ce n'est pas toujours du côté de l'Église que se recruteront les critiques les plus sévères de Rabelais. L'histoire de la réception de son œuvre en France nous livre quelques surprises. Dès 1690, le jugement de La Bruyère est sans appel : « Marot et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits... Rabelais surtout est incompréhensible ; son livre est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. » Et Voltaire, la grande figure des Lumières, qu'on invoque sans cesse contre l'obscurantisme, reprochait à Rabelais d'avoir mêlé l'érudition, les ordures et l'ennui (« un bon conte de deux pages se paie par des volumes de sottise »). Il proposait que les œuvres de Marot et de Rabelais fussent réduites à cinq ou six feuilles.

Et Bakhtine de conclure : « Jamais Rabelais n'a été si peu compris et apprécié qu'à cette époque… Les écrivains des Lumières avec leur manque de sens historique, leur utopisme abstrait et rationnel, leur conception mécaniste de la matière, leur tendance à la généralisation et à la typisation abstraite d'une part, et leur documentalisme de l'autre, étaient moins que quiconque capables de comprendre et d'apprécier correctement Rabelais » et sa conception carnavalesque du monde. Ceux qui convoquent les philosophies des Lumières en défense de Charlie Hebdo devraient y réfléchir à deux fois. Rabelais serait plus convaincant à leur place.

Swift opposait la possession d’une illusion agréable à la folie propre aux hommes d'État et grands réformateurs religieux. Comment s’opposer à la folie religieuse et politique, lorsque la folie est telle que l’illusion ne peut plus être distinguée du réel ? Cervantès a le premier montré que la folie et le désordre entrent dans le monde lorsque s'efface la subtile nuance qui sépare le réel de la fiction. Qui est don Quichotte en effet, sinon celui qui s'est perdu quelque part aux confins des livres et du réel et qui ne perçoit plus très bien cette frontière ? N’ira-t-il pas jusqu'à interrompre un spectacle de Guignol et transpercer de son épée des marionnettes en bois parce que celles-ci ne se conduisent pas conformément aux principes de la chevalerie ?

Il témoigne du même aveuglement que nos assassins de l’imaginaire, qui ne peuvent comprendre la différence entre le réel et la fiction, entre un dessin et une insulte, une caricature et une image sainte. L’idée fixe de leur folle chevalerie les rend incapables de ce minimum de distance sans laquelle il n'y a ni parodie, ni jeu, ni même représentation.

Nadejda Mandelstam rapporte un récit de Khrouchtchev sur Staline regardant à la télévision un comédien célèbre qui jouait un rôle de traître. Staline fut si impressionné par le jeu du comédien qu'il déclara que seul un authentique traître pouvait jouer aussi bien ce rôle. Aussi ordonna-t-il qu'on prenne des mesures en conséquence.

Un demi-siècle plus tard, le 13 février 1989, l'ayatollah Khomeiny regardait lui aussi la télévision. Et il vit la police pakistanaise tirer sur des manifestants qui protestaient contre la parution aux États-Unis d'un livre intitulé Les Versets sataniques. Khomeiny n'avait pas lu ce livre mais il fut si impressionné par les images du massacre à la télévision, qu'il en déduisit qu'un livre qui avait pour titre Les Versets sataniques ne pouvait être que satanique, n'ayant d'autres fins que l'insulte ou le blasphème. Il se retira pour dicter sur-le-champ un ordre d'exécution de Salman Rushdie.

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Christian Salmon, chercheur au CNRS, vient de publier Les Derniers Jours de la Ve République (éditions Fayard). Auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), il collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l'actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart.
Tous ses articles sont ici. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon sur Mediapart.