«Charlie Hebdo» dans le miroir de l’affaire Rushdie

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Une éthique du discernement

La peine de mort émise par l’Iran contre un citoyen britannique, un acte de terrorisme d'État, ne violait pas seulement les lois internationales, elle franchissait la frontière fragile qui sépare la fiction de la réalité. Quelques semaines après la fatwa, Jamel Eddine Bencheikh, professeur de poétique arabe à la Sorbonne et traducteur des Mille et Une Nuits, écrivait : « Aucun musulman n'acceptera de lire un exercice burlesque concernant un Muhammad installé au cœur du réel islamique [...]. Dans les pays arabes, reconnaissons-le, la fiction est fichée [...]. Désormais tout tombe sous la loi de l'offense : homme vivant, figure de l'histoire, mythe. Les voies de la rêverie sont interdites. Et même celles du plaisir : voici quatre ans, un tribunal du Caire ordonna la destruction de trois mille exemplaires saisis des Mille et Une Nuits ! Tout peut sombrer dans le désastre, peinture, sculpture et cinéma réunis. »

Le dessinateur Cabu. © (dr) Le dessinateur Cabu. © (dr)

Lorsqu’on assimile l’auteur à ses personnages, le dessinateur à ses caricatures, on fait sauter tous les verrous qui protègent l’espace de la fiction. On sait que l'œuvre de fiction n'est pas le simple produit de la volonté de l'auteur, qui y déposerait significations et prédicats, mais un processus complexe où l'écrivain paradoxalement s'absente et s'efface. Cabu racontait qu’il lui arrivait dans certaines circonstances de dessiner avec un petit crayon et la main dans sa poche... Le roman n’a que faire des opinions, des croyances (des hérésies même) de son auteur. Il ne relève pas de l’expression de soi, mais signifie au contraire la défaite de toute expressivité. Flaubert en a formulé la règle : « Soyons exposants plutôt qu’expressifs ! »

La censure qui frappe les artisans de l’imaginaire, qu’ils soient dessinateurs, écrivains, cinéastes, peintres ou sculpteurs ne sanctionne pas un délit d'opinion (sa défense ne relève donc pas de la défense de la liberté d'expression brandie comme un fétiche), mais la fiction elle-même, le droit à la littérature, à l’humour, à la métamorphose…

La devise de Cervantès, c’est la formule populaire, empreinte d’humour et de sagesse qui aurait pu faire la une de Charlie Hebdo : « Il ne faut pas confondre ! » Pour la première fois un récit ne prétendait fonder ni une loi ni une communauté, mais affirmait une éthique du discernement. À l’orée des temps modernes, une lecture transcendantale du monde n'est plus possible ; le sens du monde s'est pulvérisé en milliers de signes indéchiffrables ; leur miroitement énigmatique autorise toutes sortes d'interprétations qui vont s'épanouir en milliers de récits. La seule éthique possible, c'est une éthique de la traduction, de l'interprétation, une éthique de la séparation. Avec Don Quichotte, Cervantès ouvre l'âge d'or des voyageurs du sens, des artistes intrépides de l'herméneutique. À l'opposé des romans de chevalerie qui cherchaient à occulter le réel et à y substituer un monde enchanté, le roman moderne va se tourner vers le monde, s'ouvrir à lui et tenter, toutes tendances confondues, de le déchiffrer.

Tournant le dos à la fiction d'un monde unifié et clos, ce roman moderne ne va cesser de s'ouvrir à une réalité diverse et stratifiée. Des complexités de l'âme à la mécanique des sociétés, de la conquête des nouveaux mondes à l'exploration du passé, le roman va se faire historien, sémiologue, psychologue, géographe, sociologue. À l'opposé des visées encyclopédistes qui lui sont contemporaines, il produira non pas des synthèses, mais du discernement, non pas des systèmes, mais une prolifération de l'expérience, une dissémination du sens. Tout le savoir du roman, son unique savoir, est le fruit de ces expériences de la séparation.

Milan Kundera. © (Gallimard) Milan Kundera. © (Gallimard)

Dans La Plaisanterie, Kundera a décrit le monde totalitaire comme celui où tend à s’effacer la nuance qui existe entre la plaisanterie et le sérieux, où une plaisanterie ne fait plus rire mais peut détruire une vie (à cause d’une carte postale que, pour rire, il avait signée Trotsky, un étudiant est renvoyé de l’université, sa vie bascule…). La plaisanterie est une prolongation de la fiction dans la vie quotidienne. Avec la parodie, le jeu, le rire, c’est la possibilité à l’intérieur d’une relation humaine d’inventer d’autres rapports, d’inverser des rôles, de relativiser sa propre signification.

Nous savons maintenant que l’impossibilité de la plaisanterie dans le monde totalitaire annonçait notre entrée dans un monde où l’illusion romanesque est devenue la cible des cohortes sinistres de l’idée fixe. Ce monde, le monde des médias et des mollahs, se caractérise par la confusion du réel et de la fiction, du sacré et du profane, du jeu et de la foi. C'est un monde où l’éthique du discernement n’a plus de sens.

C’est cette éthique qui est en jeu dans le débat autour de Charlie Hebdo. Elle n’oppose pas croyants et incroyants, car l’éthique du discernement s’exerce au sein même des religions du Livre (Exégèse canonique, Talmud et Tafsir). Elle ne définit pas non plus l’Occident des Lumières contre un islam prétendument obscurantiste. Elle projette à l'échelle du monde, à travers mille distorsions, confusions et malentendus, la nouvelle guerre pour le monopole du récit que mène un Occident militarisé, qui poursuit ses guerres indifférenciées contre le terrorisme depuis le 11-Septembre, nourrissant la terreur qu’il prétend annihiler.

Dans cette guerre dont les enjeux dépassent les caricatures de Charlie Hebdo, l’imagination, l’ironie, la poésie ne sont que des otages désarmés qui essaient de faire entendre leur voix. On mesure l’étendue du malentendu planétaire qui est en train de s’abattre sur elles, en rappelant simplement que l’universitaire palestinien Edward Saïd avait pris la défense de son ami Salman Rushdie, dont il avait qualifié le roman de « intifada de l’imagination ». « L'art des hommes, écrivait Mandelstam, avance comme une cavalerie d'insomnies, et là où elle se met à piétiner, il ne peut y avoir que la poésie ou la guerre... »

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Christian Salmon, chercheur au CNRS, vient de publier Les Derniers Jours de la Ve République (éditions Fayard). Auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), il collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l'actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart.
Tous ses articles sont ici. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon sur Mediapart.