Dans la section du XIe arrondissement: "Si un camarade est contre, on ne peut pas l'adopter"

Ils étaient une grosse soixantaine de militants socialistes à s'être réunis mardi 13 mai, dans une salle polyvalente du XIe arrondissement. Thème de la réunion de section du jour: débattre de la nouvelle déclaration de principe du PS.

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Ils étaient une grosse soixantaine de militants socialistes à s'être réunis mardi 13 mai, dans une salle polyvalente du XIe arrondissement de Paris. Thème de la réunion de section du jour: débattre de la nouvelle déclaration de principes du PS (PDF). Alors que la salle se remplit et que la rumeur s'apaise, Henri joue de l'harmonica dans un coin.

C'est le secrétaire de section Michel Puzelat qui ouvre la séance. Une fois passés les rappels de l'agenda militant («il faut réinvestir les marchés»), après avoir rendu hommage «à un vieux pilier de la section» décédé et présenté quatre nouveaux adhérents, il ouvre les hostilités d'une habile transition. «On vous enverra le compte rendu par mail, il n'y aura pas de photocopies. Maintenant que le PS a inscrit le développement durable dans sa charte...»

En guise de préliminaire, Puzelat déroule l'histoire des déclarations de principes socialistes et ose une synthèse qu'il veut la plus objective possible: «On a là une "bonne grosse déclaration" comme on parlait du "bon gros gouvernement Mauroy" en 1981. Je tiens à rappeler aux camarades qu'il ne s'agit pas d'un programme, que c'est forcément un peu abstrait et que ça n'a pas vocation à être éternel.» Comme pour apaiser à l'avance les débats à venir.

Après une longue énumération des inflexions et des nouveautés du texte, il conclut, avec une pointe d'amertume: «C'est un texte incontestablement ambitieux, mais on ne peut pas parler de rupture. Je remarquerai enfin que "la défense des travailleurs" a glissé de l'introduction du texte de 1990 à l'emploi des termes "socialisme ancré dans le monde du travail", dans l'article 20... À toi "Merche".»

Place au débat. A la tribune, Mercedes (que tout le monde appelle "Merche" pour faire honneur à ses origines basques) annonce la règle, d'un doux accent ibérisant. «Pas plus de trois minoutes par pelsonne. On finit à once heure...» Les militants ont fait connaître la semaine passée leurs propositions d'amendement au bureau de la section. D'autres s'inscrivent pour prendre la parole...

«Économie sociale de marché, c'est un oxymore»

Miko s'avance. Selon lui, l'article 11 sur la défense du pluralisme des médias «n'est pas assez fort en ces temps où Sarkozy attaque sans cesse la liberté de la presse. Moi je voudrais que le PS exige que la liberté d'expression ne soit plus menacée et que le CSA décompte le temps de parole du président dans celui de l'exécutif». Ambroise tient lui à ce que l'«on soit plus franc dans l'article 21, et qu'on parle de "non-cumul des mandats, y compris dans le temps", et pas de "diversification des responsabilités partisanes à tous les niveaux"».
Jean-Pierre et Denis, «au nom du pôle écologique, qui est transcourant», se félicitent de leur côté de la nouvelle orientation environnementale du texte, mais estiment qu'il «subsiste dans ce texte des ambiguïtés majeures» et qu'il «manque une évocation claire de la définition de changement climatique et du principe de précaution». Et de proposer entre autres que le parti œuvre à la «satisfaction équitable des besoins humains et à la préservation des écosystèmes».

L'aile gauche de la section se met alors en branle. Pour Anne, jeune militante, «il y a quand même encore des groupes opposés dans la société, même si on assume d'être un parti réformiste. Alors on pourrait conclure l'article 13 par "les mutations incessantes et profondes de la société n'ont pas éliminé les oppositions de classe et les conflits sociaux"». Sensiblement du même âge, Bastien demande lui que l'on rajoute «...et sociale» à «Europe politique», dans l'article 18.

Bien plus âgé, Marc inaugure la série des interventions libres. Et met les pieds dans le plat: «Cette déclaration, je la voterai pas. Parler d'économie sociale de marché, c'est un oxymore». Alors que quelques soupirs traversent la salle, cet homme «vraiment de gauche» brandit son texte et lance: «En 14, on a voté les crédits de guerre, après on a voté les pleins pouvoirs à Pétain, puis à De Gaulle. Et il y a toujours eu des socialistes pour s'en accommoder. Aujourd'hui, on vote les pleins pouvoirs au capitalisme!»

Membre du conseil national du PS, Daniel Assouline estime qu'il est «important de réaffirmer ce qui nous rassemble avant un congrès», mais pointe «les trop fortes relativisations de ce texte, tant sur la laïcité que sur l'abandon des luttes sociales». Armand précise, en s'interrogeant: «Pourquoi on ne peut pas dire que le capitalisme n'est pas indépassable? C'est quand même pas gênant de dire ça? Et puis, pourquoi parler "d'espérances pour une vie meilleure"? C'est trop dérangeant de "lutter" pour une vie meilleure?»

Henri, la cinquantaine, se lève enfin. Il se présente comme «un nouvel adhérent depuis deux mois ayant toujours voté, qui se retrouve très bien dans ce texte». Lui aimerait qu'on «aille plus loin dans l'article 6, car les "services publics de qualité" doivent aussi être "efficaces, transparents et attentifs aux besoins de ses bénéficiaires"».

«Rien ne me révulse, mais rien ne m'accroche»

Avant que ne commence le vote des amendements, Henri le vétéran a rangé son harmonica et tient à prendre lui aussi la parole. «Un vieux chieur qui parle pendant des heures», maugrée Martine, qui se définit elle comme «socialiste atypique». Henri se lance: «J'entends tous les jours parler des classes moyennes, c'est bien qu'il y en a des inférieures et des supérieures. Pourquoi les nier? J'entends parler de révolution tranquille en Ukraine. Pourquoi on ne serait pas nous aussi pour une révolution tranquille? Camarades, j'ai quitté l'extrême gauche, car je sais assez pourquoi je suis devenu réformiste. Mais avec un texte comme ça, je pourrais aller chez les Verts, ce serait pareil...» Applaudissements dans le fond de la salle. Le «chieur» a finalement été «très bien», aux yeux de l'«atypique».

Le secrétaire de section lui emboîte le pas, sur un ton plus modéré, mais pas moins acerbe. Michel Puzelat tient à donner son «avis personnel»: «Sur la forme, c'est une dissertation mal écrite. Un étudiant me rendrait ça, je lui dirai qu'il n'a rien compris. Sur le fond, on dilue à satiété ce qu'on n'ose pas éliminer. Au final, rien ne me révulse, mais rien ne m'accroche. Sur la méthode enfin, c'est une parodie! On nous laisse deux semaines pour lire le texte et éventuellement l'amender. C'est un cénacle fermé, même unanime, qui décide alors que cent fleurs auraient pu s'épanouir. J'aurais pu aussi vous présenter les propositions de contre-déclaration que certains m'ont envoyé. Mais on ne peut même pas en discuter, parce qu'en plus il faut être consensuel!»

Le mot «consensus» va en effet rythmer les votes. "Merche" édicte la marche à suivre: «Je lis l'amendement et je demande si quelqu'un s'y oppose. Sinon, on n'y arrivera pas...»

«Là, on est en train de faire un programme…»

C'est l'heure de vérité. Bastien recueille un silence victorieux. «L'Europe politique... et sociale» sera proposée à la synthèse fédérale des amendements. En revanche, la question écolo vire à l'incident de mariage. Une militante estime que «si on précise la notion de développement durable comme le propose Denis, on la dilue encore plus. Moi je m'y oppose». Moment de flottement. "Merche", désolée, soupire: «Si un camarade est contre, on ne peut pas l'adopter».

Denis revient à la charge, un brin désemparé. «Oui mais moi, j'ai pas fait de grand discours politique, je veux juste qu'on précise les enjeux importants pour ma génération», plaide celui qui est aussi attaché parlementaire de Didier Migaud. Mais Michelle vient sonner le glas de ses ambitions: «De toute façon, moi je trouve qu'on en met un peu trop sur le principe de précaution. Franchement c'est très bien comme ça». "Merche" tranche: «Pas de consensous. Alors, Patlick Bloche devla y tlavailller». Clin d'œil au "premier fédéral" parisien, présent au premier rang.

Le député de Paris et maire du XIVe arrondissement ne goûte pas vraiment l'amendement suivant, celui d'Ambroise sur le cumul des mandats, dont le texte est égaré. «Celui-là, c'est pas grave!», lance Bloche mi-rire mi-jaune. Un militant lance alors: «moi je suis d'accord, seulement si on ajoute "en instituant un statut de l'élu"!» «Ah non, intervient Michel Puzelat, là on est en train de faire un programme...» «Non, le non-cumul, c'est un principe!», rétorque Ambroise. Denis tient alors sa maigre revanche: «Ce sont les électeurs qui décident si un élu cumule ou pas, je suis désolé, mais je m'y oppose»... «Pas de consensous»

«Il n'y a plus de lutte des classes»

Arrive l'amendement d'Anne, sur la réintroduction du terme de "classe". La salle est dissipée, "Merche" lit le texte et personne n'intervient. «Consensous?», demande-t-elle, un peu incrédule. «Moi je suis contre les classes, car ça ne veut plus rien dire aujourd'hui», lance un jeune homme. Un autre groupe se reconcentre. «Ptain, bravo! Je faisais pas gaffe...» Anne revient à la charge, ayant visiblement préparé son coup. «Je te remercie d'avoir parlé pour tous ceux qui n'ont pas osé», sourit-elle. «Comme je m'y attendais, j'amende mon propre amendement, en le remplaçant par "groupes sociaux aux intérêts divergents"». Las, Laurent le prof de math s'oppose à son tour: «C'est beaucoup plus transversal que ça, il n'y a plus de lutte des classes.» Exit les classes, «Pas de consensous».
Alors que l'amendement de Miko sur la liberté de la presse est jugé trop imprécis, le dernier débat qui va agiter la section du XIe porte sur la définition de services publics selon Henri. Elle gêne Pascale, qui lui préfère un «accessible à tous», car «en ces temps de RGPP droitière, le sens de "l'efficacité" n'est pas très socialiste».

Aucun des deux ne veut en démordre. "Merche" prend les choses en main: «Ecoutez, moi je travaille dans oun service poublic et je pense que les deux ensembles, ça va... Maintenant si y a pas d'accord, c'est Patrick Bloche qui tranchera à la fédération. Il est once heure moins cinq. On a fini dans les temps, la séance est levée...» Applaudissements socialistes. Au final, lors de la synthèse fédérale, plusieurs autres amendements seront entérinés par la fédération de Paris (consulter la liste en PDF, en cliquant ici).

Patrick Bloche a trouvé le débat «très bon». Le patron de la "fédé" estime que «tout le monde a pu s'exprimer, notamment les partisans des vieux combats d'arrière-garde, sans qu'il n'y ait d'animosité». Face aux critiques maintes fois répétées de l'escamotage du débat en raison des délais très serrés, il la joue mitterrandien: «On aurait du laisser plus de temps au temps pour débattre en sections, mais cette déclaration a quand même été préparée par toutes les sensibilités». Et comme le dit "Merche", d'un sourire complice, «revenez pour le congrès, ça sera moins consensouel...»

Stéphane Alliès

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